JOKER (Critique)

Le Joker, créé en 1940 par Jerry Robinson inspiré d’une image de l’acteur Conrad Veidt dans le rôle de Gwynplaine – un homme au visage défiguré lui donnant un sourire perpétuel- dans le film The Man Who Laughs de 1928 adapté de Victor Hugo, s’est imposé dés sa première apparition (Batman #1) comme l’ennemi principal du chevalier noir (alors que le personnage devait mourir dés sa première apparition ne devant la vie sauve qu’à un rédacteur en chef de DC Comics) dont il suivra toutes les évolutions stylistiques. Introduit comme un psychopathe avec un sens de l’humour sadique le personnage devient un farceur farfelu à la fin des années cinquante en réponse à la réglementation de la Comics Code Authority, avant de revenir à ses racines sombres au début des années soixante-dix sous les plumes des dessinateurs Neil Adams ou Marshall Rogers et des scénaristes Denny O’Neil ou Steve Englehart. L’année 1988 marque un tournant pour le personnage avec la sortie de l’album The Killing Joke signé des anglais Alan Moore l’auteur de Watchmen et du génial illustrateur Brian Bolland qui décrit une de ses origines possibles : un comédien de stand-up raté qui à l’issue d’une soirée tragique perd tout ce qui constituait son existence le plongeant dans la folie totale. Cet album qui baigne dans une ambiance expressionniste quasi horrifique va imposer une version sombre, sadique et chaotique dont on retrouve des traces dans toutes les représentations du Joker à l’écran de la performance de Jack Nicholson dans le film de 1989 (qui synthétise à peu prés toutes les versions précédentes du personnage) à celle , oscarisée d’ Heath Ledger dans The Dark Knight. Les comic-books ont poursuivi cette exploration de son psychisme fracturé on peut citer des œuvres comme Arkham Asylum de Grant Morrison ou l’album Joker de Brian Azzarello et Lee Bermejo. Si l’idée d’une interprétation du personnage sous un angle plus adulte n’est en rien inédite dans l’univers des comics c’est en revanche une approche plus rare dans les adaptations cinématographiques qui privilégient des films à grands spectacles et à gros budgets sous la pression des studios. C’est de Todd Phillips réalisateur associé dans l’esprit du public à de grosses comédies qu’est venu l’idée de réaliser autour de l’origine du Joker un film à budget moyen (55 millions de dollars), R-rated (interdit aux moins de 16 ans non accompagnés d’un adulte) , sans lien avec l’univers partagé des films adaptés des DC Comics avec une approche et une esthétique s’inspirant de celles du cinéma des années soixante-dix (le film est précédé du logo A Warner Communications Company conçu par Saul Bass utilisé de 1972 à 1984). Après des années de tractations la major donne le feu vert au projet (qui devrait être le premier d’une collection sous la bannière DC Black Label) et Phillips parvient à convaincre l’acteur le plus acclamé des critiques (après peut-être Daniel Day Lewis) Joaquin Phoenix (The Master) d’endosser le rôle-titre. Mieux encore Robert DeNiro himself se joint au projet dans un rôle secondaire.

Comme toutes les origin-stories le spectateur sait approximativement vers quelle issue le film se dirige , son intérêt résidant dans les chemins choisi pour l’atteindre. Quand le film commence , Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) si il est clairement tourmenté par la dépression et une inadéquation aux interactions sociales les plus basiques semble être une âme simple qui va parcourir un véritable chemin de croix faits de rejets amoureux , de passages à tabac et d’innombrables petites humiliations qui composent son quotidien. Une agression dans le métro par trois cadres de la finance ivres va être le point de bascule qui va lui faire perdre son emprise déjà lâche sur la réalité et libérer en lui quelque chose de beaucoup plus sinistre… Si beaucoup semblent surpris de voir le réalisateur de Old School s’attaquer à un film aussi sombre et « adulte » (les guillemets sont volontaires) c’est oublier que Todd Philips et son directeur de la photographie attitré (depuis Very Bad Trip) Lawrence Sher ont toujours donné à leurs comédies une patine visuelle dépassant celle du simple faiseur (Hangover 2 le moins drôle de la série est visuellement riche) et qu’on retrouve souvent chez ses personnages un fond de cruauté et d’amertume qui explose ici de manière flamboyante. Dans son récent War dogs déjà il déroulait son « petit Scorsese illustré » (voix-off du narrateur, bande-originale constituée d’une playlist de standards , personnages volatiles et troubles matrimoniaux) ici Phillips et son co-scénariste Scott Silver (The Fighter , 8 Mile) s’inspirent ouvertement de deux pièces majeures de l’œuvre de Martin Scorsese que sont Taxi Driver (1976) et The King of Comedy (1984). Dés les premières séquences on reconnait dans le Gotham City en pleine déliquescence submergés par les immondices , en proie aux «super rats» et rongé par la criminalité qu’arpente celui qui deviendra le Joker, un avatar du New York de 1976 . Ce sont les mêmes trottoirs que foulait Travis Bickle le héros de Taxi Driver (le comic-book Batman Year One de Frank Miller et David Mazuchelli se déroulait déjà dans un Gotham Scorsesien). Fleck partage avec lui une aversion pour une société dans laquelle il ne parvient pas à s’intégrer et l’obsession pour une femme qu’il courtise maladroitement , sa voisine Sophie (Zazie Beetz) une mère célibataire qui élève sa fille dans le même immeuble délabré où il vit aux cotés d’une mère malade (Frances Conroy) . Tous deux miment à un moment crucial un canon contre la tempe, geste qui signe cette filiation. On retrouve également chez ce clown à mi-temps beaucoup des traits du Rupert Pupkin de La Valse des pantins : l’ambition refoulée d’une carrière de comédien de stand-up, la fascination pour son idole l’animateur de late-show Murray Franklin (incarné par un Robert De Niro qui endosse en quelque sorte le rôle tenu par Jerry Lewis 36 ans plus tôt) dans lequel Arthur voit une figure paternelle bienveillante et dont il s’imagine proche dans des fantasmes récurrents et obsessionnels.

Le film, visuellement superbe, doit énormément à la texture sale et rugueuse de l’impressionnante photographie de Lawrence Sher et à son utilisation de teintes vert de gris qui font ressentir toute la décrépitude de cet enfer urbain. La mise en scène énergique de Phillips nous propulse d’une scène à l’autre en dépit du caractère parfois répétitif de l’action. Si le film est essentiellement psychologique il compose quelques séquences chocs très efficaces comme la séquence de l’agression dans le métro et une poursuite qui voit Arthur coursé par deux détectives (Shea Whigham et Bill Camp) qu’il sème dans un métro rempli de manifestants déguisés en clowns s’inspirant du William Friedkin de The French Connection autre pilier du cinéma des années soixante-dix . On pourra reprocher à l’auteur de War Dogs de n’être qu’un copiste et à son JOKER d’être un pastiche des « greatest hits » des géants du Nouvel Hollywood mais son approche nous semble plus proche de celle des musiciens contemporains qui intègrent des samples à leurs compositions. Pour rester dans le domaine musical sa gestion hyper-efficace de la bande son (Frank Sinatra par deux fois, Cream un des groupes favoris de Marty Scorsese ou Gary Glitter) fait merveille ici. La partition orchestrale mélancolique et inquiétante signée par l’islandaise Hildur Gudnadóttir (Sicario : La Guerre des cartels, la série Chernobyl ) participe de l’aspect anxiogène du film et devient plus opératique à mesure que le chaos s’installe dans la tète d’Arthur et dans les rues de Gotham.

Incontestablement la performance de Joaquin Phoenix est l’astre noir autour duquel orbite le film, le comédien fait ressentir de façon viscérale la dépression et la folie qui l’assaillent puis le débordent, sa souffrance psychique se lit sur ce corps émacié dont le torse se tord tel un tire-bouchon faisant saillir ses clavicules comme des ailes vestigiales alors qu’il danse dans son salon dans une séquence dérangeante qui marque le début de sa transition. Il parsème sa composition de détails pour donner une réalité émotionnelle au personnage ainsi il l’afflige d’un rire irrépressible surgissant de façon inappropriée à la manière du syndrome de Tourette , qu’il tente de réprimer douloureusement et qui deviendra sa signature. La version de l’origine du Joker de Scott Silver et Todd Phillips s’aligne sur celle développée par Alan Moore dans The Killing Joke (dont le film reprend des dialogues entiers), celle d’un homme poussé à bout qui finit par considérer la tragédie de l’existence comme une farce cosmique où plus rien n’a d’importance. En dépit de l’investissement total de son comédien qui, par sa maigreur dessine une silhouette désarticulée fidèle à son modèle de papier cette version du Joker, un psychopathe revanchard grimé en clown dansant en fumant à la chaîne est une figure infiniment moins complexe que l’agent du chaos qu’incarnait Heath Ledger dans le Dark Knight de Nolan et moins flamboyante que le Clown Prince of Crime des comics. Seule une scène très graphique qui mêle ultra-violence et ironie absurde évoque parfaitement la personnalité et l’apparence du personnage . Meme si on met de coté le personnage de comics, Arthur Fleck n’a pas plus la complexité et surtout l’ambiguïté des protagonistes des films de Scorsese qui servent de modèle à Todd Phillips.

Joker développe en parallèle une intrigue autour d’un mouvement qui naît des actions d’Arthur et voit une partie de la population de Gotham adopter son maquillage de clown comme visage d’une contestation des élites de la ville (à la manière du masque de Guy Fawkes dans V for Vendetta autre oeuvre d’Alan Moore). L’ambiguïté du propos du film naît du contraste entre des intentions qu’on imagine libérales : le film évoque par exemple les conséquences de la disparition des aides sociales (la faillite de la ville empêche Arthur d’obtenir les médicaments dont il a besoin précipitant l’effondrement de sa santé mentale) , c’est quand il entre en possession d’une arme à feu qu’un collègue lui offre pour sa protection que sa transformation en Joker commence et d’une rhétorique « peuple contre les élites » qui peut tout aussi bien être celle des populistes. Mais si les hordes de protestataires semblent évoquer les mouvements antifas ou Occupy Phillips est sans doute plus intéressé par les tableaux de chaos qu’il peut composer autour de son Joker que par la transmission d’un quelconque message politique. Les élites sont ici représentées par la figure condescendante du milliardaire Thomas Wayne (Brett Cullen déjà présent dans The Dark Knight Rises qui remplace Alec Baldwin casté initialement) candidat Trumpien à la mairie qui traite les manifestants de « clowns » incapables de se prendre en charge en direct à la télévision . On sera reconnaissant à Phillips et Silver de n’avoir pas cédé à un révisionnisme gratuit pour choquer le fanboy leur film se montre finalement , en dépit de déclarations tonitruantes du réalisateur, très respectueux du mythe dans ses interprétations en particulier dans ce qui touche aux liens entre la famille Wayne (le jeune Bruce apparaît ainsi qu’Alfred) et ses relations avec le Joker.

Certaines critiques américaines ont pointé la « dangerosité » du film qui ferait du Joker un héros aux yeux de groupes réactionnaires et misogynes et justifierait la violence comme une réponse acceptable face à une société perçue comme hostile ou indifférente. Cette préoccupation semble lié au contexte particulier de la société US , il semble un peu facile d’exagérer l’influence du cinéma dans un pays où l’on peut acheter un fusil d’assaut dans un supermarché. Il y a une inévitable fascination de la part de Todd Phillips pour le personnage (et le comédien qui l’incarne) présent dans chaque scène mais les racines de sa folie se trouvent très banalement dans les traumas d’une enfance maltraitée et non dans un quelconque ressentiment misogyne. Le personnage est présenté explicitement comme dérangé et non comme la seule personne saine dans un monde de fous. Le cadre même de l’action, ce Gotham grindhouse semble tout aussi fictif que la version expressionniste du Batman de Tim Burton amène une vraie distance. Le film n’est pas pour autant exempt de défauts, malgré la sophistication de sa forme son intrigue de Joker demeure linéaire et somme toute assez prévisible et souffre du problème qui affectait déjà Shining, la descente vers la folie d’un personnage qui à l’image de Jack Nicholson dans le film de Kubrick semble déjà complètement fou dés les premières minutes du film qui le voient se maquiller en grimaçant devant son miroir.

Conclusion : Visuellement sublime, galvanisé par le jeu intense de Joaquin Phœnix et la mise en scène puissante de Todd Phillips, JOKER opère une fusion entre le Killing Joke d’Alan Moore et le cinéma de Martin Scorsese. Très bon sans être le chef d’œuvre annoncé à cause d’un script trop prévisible et d’un aspect psychologique somme toute sommaire.

Ma note : B

JOKER de Todd Phillips (sortie le 4 octobre 2019)

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