GEMINI MAN (Critique)

Y a t’il réalisateur plus versatile en activité à Hollywood que le taïwanais  Ang Lee qui signe aussi bien des films d’époque en costumes (Raison et sentiments), un  mélodrame gay mâtiné de western (Brokeback Mountain), un Wu Xian Pan (Tigres et Dragon), un conte philosophique (l’Odyssée de Pi qui lui valu l’Oscar du meilleur réalisateur) ou même une adaptation de comics (Hulk) montrant que son amour pour la réalisation de films n’est pas limité par leur genre. A la fois auteur et innovateur technique, chaque nouveau film d’Ang Lee est un événement, en partie à cause des risques qu’il est prêt à prendre pour faire progresser son art.  Gemini Man, qui confronte le tueur incarné par Will Smith à son clone plus jeune, est le type de blockbuster à concept porté par une star qui semble être le vestige d’une autre époque. En effet ce projet est un des plus gros serpents de mer d’Hollywood développé à la fin des années 90 par l’uber-producteur Jerry Bruckheimer chez Disney avant d’atterrir aujourd’hui chez Paramount. Au cours de ses années de développement Harrison Ford, Sean Connery , Clint Eastwood, Brad Pitt ou Mel Gibson sont envisagés, tous ayant une carrière assez longue afin que la société d’effets spéciaux puisse réutiliser des images d’eux plus jeunes dans des films antérieurs, Vingt ans plus tard  le film  trouve en Will Smith sa star dont la version rajeunie  sera une complète création numérique de Weta Digital.

L’argument de Gemini Man trahit l’époque de sa conception – les glorieuses années 90 -, l’époque où pour alimenter leur blockbusters, les scénaristes revisitaient les intrigues classiques de thriller en y injectant un élément de science-fiction (où inversement les conventions du polar dans un univers de Sci-Fi) sur la base d’un « high-concept » une idée pouvant être résumé en une phrase (commençant généralement  par un « Et si? ») agissant comme un catalyseur pour les événements suivants dont Face/Off de John Woo est le prototype parfait « Et si le policier et le terroriste qu’il traque changeaient leurs visages ? » (A noter que le film de Woo fut conçu initialement comme un film de SF avant d’en faire un thriller.). On comprend que le concept de Darren Lemke (Chair de Poule) est enflammé l’esprit de Jerry Bruckheimer une variation sur une figure classique du film noir, celui du tueur à gages vieillissant que ses anciens employeurs cherchent à éliminer pour conserver leur secret lançant à ses trousses un assassin plus jeune (on pense au Scorpio de Michael Winner avec Burt Lancaster et Alain Delon ou Assassins de Richard Donner avec Stallone et Banderas) à la différence prés que le jeune loup est le clone de sa cible. Le concept  fera l’objet de nombreuses réécritures pour en tirer un scénario satisfaisant, Brian Helgeland (LA Confidential), Jonathan Hensleigh (Die Hard 3), Billy Ray (Overlord), Andrew Niccol (Gattaca) ou Joe Carnahan (Narc qui avait même monté une fausse bande-annonce avec des images de Gran Torino et Firefox) ou David Benioff. (TroieGame of Thrones qui récupérera cette thématique des clones dans son scénario de X-Men Origins : Wolverine où des clones du mutant constituaient le « boss final », idée abandonnée au profit d’une funeste version de Deadpool dans le produit fini). C’est sa version (rédigée au début des années 2000) qui est retenue ici, un script à la structure simple qui voit après un dernier contrat Harry Brogan (Will Smith)  faire l’objet d’une première tentative d’assassinats par une escouade de tueurs, il prend alors la fuite aux cotés de Danny Zakarweski (Mary Elizabeth Winstead) une agent attachée à sa surveillance avec l’aide d’un de ses anciens compagnons d’armes Baron (Benedict Wong). Leur ancien mentor Clay Varris (Clive Owen) à présent directeur du programme GEMINI, une compagnie de biotechnologies au service du complexe militaro-industriel qui travaille sur une unité secrète de guerriers parfaits qui lance à ses trousses Junior (Will Smith)  un clone de Brogan âgé de 25 ans qu’il a élevé  comme son fils. Ils vont s’affronter à travers le globe (Colombie, Hongrie), Brogan tentant de l’empêcher de suivre le même chemin que lui et neutraliser Varris. De son propre aveu ce n’est pas la mécanique du scénario qui attiré l’éclectique cinéaste taïwanais mais bien la pureté du concept initial propice à des interrogations existentielles (les clones ont-ils une âme ?) et aux des défis technologiques dont il est friand.

Comme son  précédent film – le mésestimé  Un jour dans la vie de Billy Lynn -, Lee tourne en numérique en 4k et 3D HFR à 120 images par secondes rebaptisée 3D+. La haute définition de l’image et sa fréquence élevée rendent la 3D plus agréable retirant le flou de mouvement, en augmentant la netteté de l’image on se rapproche de celle perçue par l’œil. Ainsi amélioré le rendu de l’image numérique atténue son aspect « plastique »pour se rapprocher du réel comme jamais auparavant. Mais la netteté de l’image et sa précision incomparable bouleversent également ses repères esthétiques habituels, donnant parfois l’impression d’un rendu « vidéo » obligeant les cinéastes à repenser leurs techniques. Ang Lee s’attache donc ici à concevoir une esthétique conçue pour le cinéma numérique tenant compte de ces contraintes. Il fait appel au directeur de la photographie Dion Beebe dont l’expérience acquise dans ses collaborations avec Michael Mann sur ses films tournés en numérique est précieuse. Le rendu est spectaculaire dans les séquences d’action du film, en particulier une poursuite ultra-dynamique entre les deux assassins exploitent à fond de l’effet immersif de la HFR, la clarté de l’image et la fluidité des mouvements font de cette scène une expérience sensitive unique qui à l’aspect viscéral des scènes d’action « à la Jason Bourne » sans jamais perdre le spectateur. Dans son climax , Gemini Man développe  une imagerie très « comic-book » avec ses soldats en armure tactique et une séquence autour d’un antagoniste quasi-indestructible dont l’impact est décuplé par la virtuosité de Ang Lee. L’attraction principale du film est bien sur  Junior, la version juvénile de Will Smith un véritable défi puisque il ne s’agit  pas d’un effet de rajeunissement numérique (comme  dans les productions Marvel récentes) mais bien d’une création numérique animée par Smith en performance capture. Le défi, déjà considérable, de créer un performeur numérique humain est rendu plus ardu encore par le fait que le public connait l’acteur depuis ses 20 ans et par l’introduction d’une création virtuelle dans l’environnement hyper-réel que créé le HFR. Construit à travers l’étude de milliers d’heures d’images de l’acteur en particulier dans Le Prince de Bel AirBad Boys (pour les séquences d’action) et le film Six degrés de séparation pour les scènes plus dramatiques Junior est une réussite qui transmet de véritables émotions et dont les détails, en particulier lors d’une séquence hallucinante d’affrontement dans les catacombes de Budapest, qui voit dans un même plan les deux Smith les visages collés l’un à l’autre repoussent les limites de l’Uncanny Valley. A l’exception de quelques scènes en pleine lumière qui trahissent sa nature, Junior, la création de WETA digital (pionnier des créations numériques avec Gollum) et du superviseur d’effets spéciaux Bill Westenhofer (qui avait conçu le tigre de Life of Pi  et a rejoint le projet avec Ang Lee lui même pionnier du domaine avec son Hulk) véritable prouesse technique est sans doute la reproduction numérique d’un être humain la plus réussie à ce jour.

Si le scénario de Gemini Man est un prétexte idéal à la virtuosité de Lee  dans les scènes d’action, il est trop rudimentaire pour lui permettre de développer les thèmes complexes comme l’influence de l’hérédité contre celle de l’éducation ou ce qui définit un être humain qu’il aurait pu envisager. Il tente d’y injecter la thématique des relations père fils qui traverse son cinéma de Garçon d’honneur jusqu’à son Hulk dont il constituait le cœur mais sans pouvoir l’approfondir. Ses comédiens lui permettent néanmoins de combler les manques de caractérisation du script à l’image de sa star Will Smith dont le charisme donne un peu de personnalité à son tueur aspirant à la retraite et incarne avec assez de fièvre les doutes existentiels de son clone. Autre exemple, Clive Owen, qui par sa seule présence évite à son rôle de vilain manipulateur caricatural de cartoon de sombrer dans le ridicule. Comme beaucoup de films ayant eu une gestation trop longue (encore récemment Ad AstraGemini Man semble maintenant fatalement dérivé de films sortis dans les années ayant suivi la rédaction de son scénario : la série des Bourne et ses imitateurs ont présenté d’innombrables agents trahis et traqués par leurs propres gouvernements, Captain America a couvert le terrain de super-soldats génétiquement modifiés et Looper de Rian Johnson a traité la confrontation d’un tueur et de sa version plus jeune (via le voyage temporel) avec beaucoup plus de profondeur. 

Conclusion : Avec Gemini Man Ang Lee clone le blockbuster des années 90 avec la technologie des années 2020 et signe en quelque sorte son deuxième film de super-héros où Will Smith trouve une seconde jeunesse. Virtuose en dépit d’un scénario trop rudimentaire pour développer pleinement son « high-concept ».

Grace à Paramount nous avons eu droit aprés la projection à une rencontre avec Ang Lee qui parle entre autres des défis techniques du film:

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