TENET (Critique)

Les circonstances inédites de la pandémie de COVID-19 ont placé le nouveau film de Christopher Nolan, seul blockbuster à sortir dans une année sinistrée, dans la position particulière du « sauveur » attendu par les exploitants de salles. Initialement l’enjeu de Tenet, plus gros budget à ce jour du cinéaste américano-britannique était de démontrer que sur son seul nom, promesse d’une expérience de cinéma unique, Christopher Nolan pouvait attirer en salles un large public qui ne se déplace plus que pour des franchises bien connues, préférant pour tout autre proposition rester à la maison devant les contenus des services de SVOD. Grâce au crédit que lui a apporté le succès commercial de sa trilogie Batman, il a enchaîné des projets d’une grande ambition formelle et narrative qui restent des films de divertissement populaires (du thriller mental Inception au film de guerre déconstruit Dunkerque en passant par l’odyssée spatio-temporelle Interstellar) Tenet ne fait pas exception à la règle, bien au contraire …

La passion de Nolan pour James Bond est bien connue (la séquence de la forteresse enneigée d’Inception rend un hommage direct à Au Service Secret De Sa Majesté) et par un phénomène d’inversion (pour rester dans la terminologie de Tenet) la franchise elle-même depuis Skyfall a adopté une emphase et un style visuel nolanesque si bien que beaucoup fantasment de le voir réaliser un jour un opus de la saga. Cela n’arrivera sans doute jamais mais Tenet est ce qui se rapproche le plus de ce que pourrait être un James Bond par l’auteur de The Dark Knight. La structure de son scénario adhère à la trame Bondienne classique : après une séquence d’ouverture spectaculaire in media res (comme dans les Bond et les Batman de Nolan) avec une prise d’otages dans un opéra ukrainien qui voit l’intervention d’un super agent suave et cool (le protagoniste jamais nommé incarné par John David Washington) ce dernier doit déjouer les plans d’un maléfique oligarque russe, le trafiquant d’armes Andrei Sator (Kenneth Branagh) qui menace le Monde. Après un débriefing technique avec une mystérieuse scientifique (Clemence Poesy) qui lui expose les étranges propriétés des munitions qu’utilise Sator (elles semblent remonter le temps) et qui s’apparente à la rituelle visite avec Q, il reçoit les paramètres de sa mission d’un vieil agent anglais Sir Michael – avec un grand M (incarné par le sociétaire Nolanien Michael Caine). Sa mission va le conduire de l’Inde à l’Estonie, de la baie de Naples à de mystérieuses villes secrètes en Russie. Il va utiliser son épouse Kat (Elizabeth Debicki) prisonnière d’un mariage sans amour pour infiltrer l’entourage de Sator. Elle va devenir entre les deux hommes un enjeu tout aussi grand que la survie de l’espèce humaine et donne lieu à des joutes verbales là encore typiquement Bondiennes. Mais à l’image d’Inception la forme du thriller d’espionnage sert de vecteur à des concepts fantastiques, comme celui de l’inversion, qui vont révéler à mesure que l’intrigue avance dans le territoire de la pure science-fiction, la véritable nature des enjeux du film.

On a souvent reproché à Nolan d’être trop didactique et de faire énoncer explicitement par ses personnages les lois qui régissent l’univers de ses films alourdissant leur rythme. Ici il limite l’exposition à son strict minimum contribuant à rendre Tenet plus direct et véloce que ses précédents opus. Alors que la mise en scène des séquences d’action n’a jamais été son point fort (à sa décharge il ne confie pas à des réalisateurs de seconde équipe leur mise en scène comme c’est de convention dans l’industrie) il les enchaîne ici de manière plus assurée : poursuites automobiles, combats à mains nus (avec l’ingrédient spécial de l’inversion), fusillades. Cette combinaison des rebondissements, de scènes d’action et de la structure ludique du film fait qu’on ne ressent jamais sa durée de deux heures trente. Mais cette absence d’exposition rend ses concepts et les motivations de ses protagonistes plus obscurs.

C’est tout le paradoxe de Tenet : être à la fois son film le plus rythmé et divertissant mais aussi le plus compliqué à suivre.

Contrairement aux blockbusters modernes, Tenet demande au spectateur une participation et une concentration de tous les instants mais la densité d’informations à traiter est telle, le rythme si intense qu’on manque de temps pour en assimiler tous les concepts (en tout cas à la première vision) même si la fluidité de son montage permet de profiter de la folle déconstruction temporelle qu’opère le réalisateur du Prestige. Nolan au travers des dialogues qu’il place dans la bouche de ses protagonistes semble taquiner le spectateur et s’adresser directement à lui « Essaie de suivre », « As-tu mal à la tête ? », « Il faut que tu cesses de penser en termes linéaires! ». Tenet est un film conçu intentionnellement pour être disséqué, analysé et déconstruit mais Nolan s’assure qu’en dépit de cette complexité les points les plus essentiels de l’intrigue restent toujours accessibles pour ne pas entraver ses effets dramatiques. Si on dresse souvent de lui le portrait d’un auteur « froid » plus intéressé par la mécanique narrative que par l’émotion Tenet comme beaucoup de ses films trouve un de ses moteurs narratifs dans des sentiments comme l’amour et le regret avec cette volonté, caractéristiques de ses personnages, d’inverser le temps pour tenter de réparer les erreurs du passé.

Le temps – sa nature, sa perception et ses effets – exerce une fascination sans limites sur le cinéaste, de sa reconstitution par les protagonistes amnésiques de Memento et Insomnia, aux actions simultanées à des échelles de temps différentes d’Inception ou Dunkirk jusqu’aux fractures temporelles que provoquent les voyage spatiaux d’Interstellar. Ici il devient une matière qui peut être tordue, manipulée et utilisée comme une arme. Malgré ses dénégations il s’attaque bien avec Tenet à sa version du film de voyage dans le temps. Le titre Tenet qui est un palindrome –  un mot qui est son propre symétrique – en donne la clé, le voyage se fait dans deux sens opposés mais dans un même espace donnant lieu à des séquences inédites où les personnages passent littéralement de l’autre côté du miroir. Si la cohabitation de versions chronologiquement différentes d’une même personne évoque Retour vers le futur 2 c’est du côté de Chris Marker et de sa Jetée (film expérimental qui a inspiré des œuvres aussi diverses que The Terminator ou L’Armée des 12 singes) qu’il faut chercher son inspiration ici. Il y a également dans l’aridité des certains environnements, la froideur apparente des interactions et l’opacité de certains concepts une inspiration du côté de la science-fiction soviétique comme si Andreï Tarkovski avait eu 200 millions de dollars de budget sur Stalker (on parle ici d’une ville secrète baptisée Stalsk-15). Mais au-delà de la mécanique scénaristique la force de Nolan tient dans sa faculté à créer des images d’une puissance si durable qu’elles restent avec le spectateur longtemps après avoir quitté la salle. Il a la volonté de faire de Tenet l’expérience la plus immersive et viscérale possible d’où son choix de filmer dans les formats le plus larges, il fait évoluer ses personnages dans des environnements colossaux que ses compositions monumentales rendent plus spectaculaires encore pour placer le spectateur au cœur de l’action. Son attachement aux effets spéciaux physiques et aux prises de vue réelles (Nolan se plait à affirmer qu’il y a moins d’effets numériques dans Tenet que dans une comédie romantique) participe à rendre aux séquences d’action ou fantastiques leur potentiel d’éblouissement.

Tenet est pour Nolan le film du renouvellement de ses collaborateurs devant et derrière la caméra. John David Washington à la lourde tâche de succéder à Leonardo DiCaprio et Matthew McConaughey pour incarner ce nouvel avatar du protagoniste Nolanien : charismatique à la fois stoïque et décontracté, Washington en plus de la physicalité indispensable quelque chose dans le regard de mélancolique et insondable qui sert parfaitement les mystères du film.Il est promis à un immense avenir. A ses cotés Robert Pattinson, impeccable, incarne Neal son partenaire dans la mystérieuse organisation qui l’emploie. Désinvolte, élégant et ironique mais ultra-compétent le futur Batman de Matt Reeves donne à son personnage une aura de mystère qui nous fait parfois douter des véritables objectifs qu’il poursuit. Les deux personnages ont une vraie dynamique de buddy-movie que l’entente palpable entre les comédiens rend d’autant plus effective. Pour reprendre la métaphore Bondienne ils incarnent presque chacun une facette de 007 Washington l’école Connery ou Craig , Pattinson celle de Roger Moore et Pierce Brosnan. Autre duo au centre du film le couple dysfonctionnel qu’incarne Elizabeth Debicki (Widows, Man from Uncle) et Kenneth Brannagh. L’actrice australienne joue parfaitement ce personnage hitchcockien à la Grace Kelly même s’il sera sans doute encore fait à Nolan des reproches sur son traitement des personnages féminins. Plus problématique pour moi l’interprétation caricaturale de Kenneth Brannagh avec son fort accent russe qui ne lui réussit pas plus que dans son piteux The Ryan Initiative si les ressorts psychologiques et les motivations du personnage deviennent à mesure qu’elles se dévoilent plus intéressantes, le comédien anglais est le maillon faible du casting à nos yeux. Cette relation entre Sator, Kat et le protagoniste est sans doute le point faible de Tenet , le spectateur  peine à s’y investir émotionnellement  comme il a pu le faire avec celles de Cobb et son épouse Mal dans Inception  ou de Cooper et  sa fille dans Interstellar Comme il en a l’habitude Nolan entoure ses vedettes d’une pléiade de seconds rôles talentueux et divers qui donnent une vraie texture à son univers crépusculaire. L’actrice indienne Dimple Kapadia incarne Priya une mystérieuse trafiquant d’armes qui va guider le protagoniste dans les méandres de l’intrigue, Himesh Patel (Yesterday) prête main forte au tandem d’espions pour élaborer leurs actions spectaculaires et Aaron Taylor-Johnson (Kick-ass) en bras armé de l’organisation entre en scène tardivement mais transforme notre duo de protagonistes en trio.

Tenet est à Inception ce qu’Il était une fois dans l’ouest était à Le Bon La Brute et le Truand

Si le fidèle Nathan Crowley (depuis Insomnia) signe toujours la direction artistique avec des décors à l’architecture brutaliste où prédominent le béton et le verre et Hoyte Von Hoytema (Her, Ad Astra) éclaire le film dominé par le noir, le bleu et le rouge, de nouveaux venus arrivent à des postes clés. Son monteur Lee Smith lui ayant été dérobé par Sam Mendes pour 1917 Nolan confie à Jennifer Lame venue du cinéma indépendant (Frances Ha, Hérédité, Manchester by the Sea, Marriage Story) la rude tâche d’orchestrer la symphonie complexe des temporalités du film, son montage à la fois précis et rythmé est impeccable, la confusion ressentie dans certaines scènes étant sans doute plus imputable à l’extrême complexité du scénario. Plus spectaculaire l’absence de Hans Zimmer (retenu sur le Dune de Denis Villeneuve) à la musique remplacée par Ludwig Göransson (Black Panther, The Mandalorian, Creed) dont le score atmosphérique alterne percussions anxiogène et envolées lyriques.

Conclusion : Fusion de thriller d’espionnage et de film de science-fiction Tenet incarne l’essence du cinéma de Nolan à une échelle monumentale et va sans doute diviser le public. S’il y a beaucoup à « digérer » après une première vision Tenet est cependant moins abouti qu’Inception et Interstellar qui généraient un attachement émotionnel plus profond avec leurs personnages mais on ne peut que saluer l’audace du cinéaste qui, loin de jouer la sécurité nous offre ici son film le plus spectaculaire à ce jour mais sans doute aussi le blockbuster le plus complexe et exigeant jamais sorti dans une si large combinaison de salles.

Ma Note : B+

Un commentaire

  1. Je suis heureux de constater que je ne suis pas seul à avoir entr’aperçu le bout de « la jetée » de Chris Marker dans ce film. J’ai trouvé très belle cette image de femme inconnue plongeant du bateau qui hante les rêves de Kat. Il y en effet quelque chose d’Hitchcockien chez cette sublime blonde Elizabeth Debicki.
    Je reconnais aussi le reproche fait à Branagh d’en faire un peu trop (et sa propension à jouer les étrangers avec accent, tel son Poirot à bord de l’Orient Express). Mais je dois avouer qu’il m’a impressionné néanmoins, autant que le terrible Raoul Silva campé par Bardem dans Skyfall.
    Plus gênant est cette intrigue compliquée qui dessert l’émotion, effectivement ici plus secondaire que dans Interstellar ou Inception (voire les Batman). L’efficcaité prime. Cela tombe bien, elle est au rendez-vous.

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