
Alto Knights est un objet filmique étrange, paradoxal et fascinant, qui oscille en permanence entre l’hommage maladroit, la copie assumée et le pastiche involontaire. Dès ses premières minutes, le film installe son ton particulier. Nous sommes à New York dans les années 1950, mais aucun des protagonistes n’a l’air d’avoir moins de cinquante ans. La distribution principale, menée par un Robert De Niro grimé et perruqué, semble tout droit sortie d’un congrès d’anciens combattants du cinéma mafieux. Et pourtant, cette incongruité, au lieu de plomber le récit, lui confère une aura étrange. Alto Knights un objet de nostalgie un peu ringard un « faux-Scorsese » presque assumé.
Le film trouve son origine dans un long développement chaotique. Conçu sous le titre Wise Guys il y a plus d’une décennie, inspiré des chroniques de Nicholas Pileggi, il a longtemps végété dans les tiroirs d’Hollywood. Ce n’est qu’après le succès de The Irishman que le projet est relancé, confié à Barry Levinson. Là où Scorsese filmait le vieillissement et la culpabilité, Levinson choisit la théâtralité, le clinquant, et un récit plus binaire de rivalité mafieuse. De Niro, attiré par la perspective d’un double rôle — celui de Vito Genovese et de Frank Costello — donne son aval, et le projet prend enfin forme.
Visuellement, Alto Knights revendique son classicisme, voire son archaïsme. Travellings soignés, plongées et contre-plongées sorties d’un manuel des années 1970, éclairages de néons trop vifs : tout respire la citation. Levinson ne cherche pas la modernité, mais la reproduction. Chaque plan respire le sérieux emphatique, au point de frôler l’absurde. Mais c’est précisément cette outrance qui crée son pouvoir hypnotique : on finit par se laisser porter par ce théâtre filmé.
Le jeu de Robert De Niro illustre parfaitement cette logique. Grimé jusqu’au grotesque, parfois digne d’un Dick Tracy 2, il s’éloigne du naturalisme qui a marqué ses grands rôles pour adopter une stylisation théâtrale. À première vue, cela pourrait passer pour une erreur de ton ; en réalité, c’est une libération. Délesté de son sérieux crépusculaire, il se permet une interprétation plus ludique, plus excessive, qui insuffle au film une énergie singulière. Autour de lui, la plupart des acteurs sont des vétérans du genre. Si le casting pourrait ressembler à un musée vivant, il se transforme en une célébration déglinguée de figures usées mais toujours pleines de sincérité. Seul Cosmo Jarvis apporte un souffle de jeunesse. Son énergie brute et sa rage contrastent avec le jeu plus posé de ses partenaires.
Narrativement, le film opère un choix risqué : révéler sa conclusion dès le départ. Tout devient alors un flashback didactique, une page Wikipédia filmée. Le suspense classique est annihilé, et le spectateur n’assiste plus qu’à une suite d’événements déjà connus. Cette approche, si elle peut frustrer, permet toutefois de mettre l’accent sur le style, les atmosphères, et les dialogues. Le montage, inégal, alterne scènes d’exposition étirées et règlements de compte expédiés, renforçant l’impression d’un récit qui récite une histoire plus qu’il ne la vit. La musique, en revanche, est une véritable réussite. Marcel Zarvos mêle jazz mélancolique et rythmes modernes, créant une tension que les dialogues n’atteignent pas toujours. Les standards de l’époque, utilisés avec ironie, ajoutent une couche de commentaire implicite, transformant certains passages en véritables saynètes musicales. La bande-son devient ainsi le narrateur secret du film, insufflant une émotion que l’image seule ne parvient pas toujours à transmettre.
Ce positionnement se reflète aussi dans la réception du film. La salle, peuplée majoritairement de spectateurs quinquagénaires et plus, semblait regarder une madeleine de Proust. Alto Knights flatte une mémoire collective, il rassure plus qu’il ne bouscule. C’est un film pour ceux qui aiment déjà les films de gangsters, une œuvre qui ne cherche pas à interroger le rêve américain ou le pouvoir, mais à répéter les clichés du genre. On pourrait le moquer pour cela, dénoncer ses excès de maquillage, ses décors carton-pâte, son rythme bancal. Mais ce serait ignorer son vrai charme : celui d’un plaisir coupable assumé.
Conclusion : Alto Knights ne prétend pas rivaliser avec les sommets du genre, mais il se positionne comme un hommage tardif et auto-suffisant. Le film est fait pour ceux qui aiment déjà les films de gangsters. On l’apprécie pour ce qu’il est : un diner bien gras servi par des légendes fatiguées, qui, une dernière fois, rejouent la comédie de la pègre.