
Thor s’impose comme une tentative audacieuse de conjuguer mythologie nordique, esthétique comic-book et dramaturgie shakespearienne. Kenneth Branagh, fort de son héritage théâtral, injecte dans le récit une tension familiale digne des tragédies classiques, tout en s’alignant sur les codes du blockbuster contemporain. Le choix de Chris Hemsworth, alors inconnu, s’avère judicieux : sa stature imposante et son jeu nuancé incarnent un Thor à la fois arrogant et vulnérable. Le film s’inscrit dans une logique de transition au sein du MCU, ouvrant la voie à une dimension cosmique après les fondations techno-industrielles posées par Iron Man. L’influence de Branagh se ressent dans la mise en scène des conflits, où les enjeux politiques et affectifs se mêlent à une quête identitaire, conférant au film une théâtralité inattendue pour une production Marvel.
Techniquement, Thor oscille entre éclat et maladresse. La photographie de Haris Zambarloukos, bien que parfois saturée, parvient à différencier les deux mondes : Asgard, baigné de dorures et de lumières célestes, contraste avec le Nouveau-Mexique, terre aride et prosaïque. Les décors conçus par Bo Welch flirtent avec le kitsch sans jamais sombrer dans le ridicule, évoquant une architecture futuriste inspirée de Gehry et des temples antiques. Les effets spéciaux, bien que spectaculaires, souffrent d’une 3D post-convertie qui affadit certaines séquences nocturnes. La bande originale de Patrick Doyle, ample et lyrique, renforce la dimension épique du récit, même si elle peine parfois à s’imposer face à la surenchère visuelle. Le montage, quant à lui, manque de fluidité dans les transitions interdimensionnelles, ce qui nuit à la cohérence rythmique de l’ensemble.
La comparaison avec le comic-book originel révèle une adaptation libre mais respectueuse. Si le Thor de Stan Lee et Jack Kirby était un parangon de puissance divine, celui de Branagh se veut plus introspectif, plus humain. Le film reprend les grandes lignes du récit d’exil et de rédemption, tout en gommant certains excès narratifs des comics pour mieux coller aux attentes du public contemporain. Les fans saluent la fidélité aux personnages secondaires, notamment Heimdall et les Trois Guerriers, même si leur traitement reste superficiel. Loki, en revanche, bénéficie d’un développement remarquable : Tom Hiddleston lui confère une complexité psychologique qui dépasse le simple rôle de méchant, en faisant de lui un être tiraillé entre loyauté et ambition. Cette relecture du mythe nordique à travers le prisme du drame familial trouve un écho particulier dans une époque marquée par les questionnements identitaires et les conflits générationnels.
Thor est un film de transition, nécessaire pour élargir l’univers Marvel vers des territoires plus fantastiques. On pourra regretter une certaine frilosité dans l’exploration des enjeux métaphysiques, là où les comics osaient des digressions cosmiques. En définitive, Thor réussit à poser les jalons d’une saga ambitieuse, en conciliant les exigences du divertissement populaire avec une volonté d’élévation narrative. Branagh, sans révolutionner le genre, offre une lecture singulière du super-héros, où la grandeur divine se mesure à l’aune de l’humilité acquise.