SUPERMAN (2025)

Superman (anciennement Superman: Legacy) marque une nouvelle ère pour l’homme d’acier au sein de l’univers cinématographique DC. Annoncé en 2022 dans le cadre de la réorganisation du studio après une période tumultueuse, ce projet a suscité de vives attentes, tant de la part des fans que des critiques. James Gunn, connu pour son approche audacieuse du genre super-héroïque avec des films tels que Guardians of the Galaxy, a été choisi pour relancer l’une des icônes les plus emblématiques des bandes dessinées. L’objectif était clair : offrir une vision moderne de Superman qui respecte l’héritage du personnage tout en l’adaptant aux enjeux contemporains.

Superman est sans doute l’adaptation de comic-book à l’écran la plus littérale et immersive depuis The Suicide Squad. L’action débute in media res, après quelques lignes établissant un univers peuplé depuis trois siècles de métahumains, et nous plonge directement dans l’univers DC, comme si nous feuilletions les pages du dernier numéro d’Action Comics. L’héritage de Superman est palpable à travers les nombreuses références aux comics classiques, notamment les œuvres de Jerry Siegel et Joe Shuster, ainsi que des histoires plus récentes comme celles de Grant Morrison. Toutefois, malgré cet univers « Silver Age » qui pousse très loin les curseurs de la fantasy et de la science-fiction naïve, James Gunn parvient — et c’est ce qui fait toujours la force de son écriture — à l’enrichir de personnages qui semblent authentiques. Grâce à des dialogues et une attitude qui résonnent avec des situations réelles, il rend ses protagonistes terriblement humains, même lorsqu’ils sont surhumains ou robotiques. Comme dans ses films pour Marvel Studios, ses choix idiosyncratiques apportent une texture unique à son approche, à l’image de la musique indie folk aux sonorités caribéennes qui joue en permanence sur le sinistre camp de base des troupes de Lex Luthor.

Superman est souvent perçu comme un personnage unidimensionnel, presque simpliste. Pourtant, chaque itération filmique et télévisuelle du personnage au cours des cinquante dernières années a su, à partir de ces paramètres simples, créer SON Superman, toujours reconnaissable mais toujours différent. Dans ce film, Gunn prend presque au pied de la lettre sa personnalité de « boy scout« , portant un idéalisme teinté de naïveté, parfois presque enfantine, lorsqu’il réagit aux surnoms qui lui sont donnés sur les réseaux sociaux. Cette vision, mêlant optimisme, humanité et une touche de maladresse, est parfaitement servie par l’interprétation de David Corenswet, à la fois charismatique et accessible. Deux scènes particulièrement marquantes font écho à des moments emblématiques du Superman de Richard Donner : l’interview de Superman par Lois Lane, une séquence purement dramatique et sans doute la meilleure du film, ainsi que la première confrontation avec Lex Luthor. Dans ces deux cas, on observe une inversion des dynamiques de pouvoir. Tandis que le Superman incarné par Christopher Reeve affiche une confiance totale et maîtrise parfaitement le dialogue, la version de Corenswet laisse ses émotions prendre le dessus. Il s’énerve presque comme un enfant lorsqu’il est confronté à ses contradictions ou face à un adversaire dont il peine à saisir la dangerosité. Cette approche, parfois presque trop naïve, vise à permettre au public de s’identifier pleinement à un personnage dont la toute-puissance limite parfois l’accessibilité. Gunn attribue à Superman un trait de caractère très courant chez les célébrités et les personnes puissantes, allant de Taylor Swift à Donald Trump : cette incapacité à comprendre que l’on peut éprouver de l’hostilité à leur égard, malgré leur perfection et leur bienveillance apparentes. Le génie de la construction du personnage par Gunn réside dans sa capacité à le faire descendre de son piédestal, en soulignant son côté naïvement « ringard ». Il rend ainsi son désir d’être cool attachant, pour finalement retourner la situation face au public : et si, dans un monde de mensonges, de méfiance et de paranoïa, Superman et ses valeurs désuètes devenaient eux-mêmes edgy, cool et « punk rock » ? Bien que la multiplicité des personnages dilue parfois son influence dans l’ensemble, Corenswet s’impose comme un Superman convaincant et prometteur. L’interprétation de Lois Lane par Rachel Brosnahan, en tant que journaliste brillante, tenace et profondément humaine, capture l’esprit iconique et l’indépendance du personnage tout en ajoutant de la profondeur à sa dynamique avec Clark Kent. Sa complicité avec David Corenswet est naturelle, ancrant le cœur émotionnel du film, là où la chimie entre Henry Cavill et Amy Adams dans les films de Snyder était presque inexistante. Cependant, la mécanique fantastique du scénario laisse peu de place à certains atouts de son personnage en tant que journaliste d’investigation, ce qui aurait pu lui donner plus de complexité, tandis que le rythme très soutenu du film impacte son temps d’écran. Malgré cela, sa performance reste captivante et authentique. Brosnahan incarne une Lois Lane vibrante et moderne, la meilleure depuis Margot Kidder, et constitue un ancrage fort et charismatique pour le nouveau DCU.

La vision de James Gunn de Lex Luthor donne vie à un vilain redoutable et nuancé, à la fois froid, cynique et intelligent, ancré dans la réalité politique contemporaine. On y trouve des analogies avec des « techno-bros » redoutables comme Elon Musk, mais surtout avec le moins connu Peter Thiel et ses projets d’établir des villes-États autonomes, fonctionnant en dehors des systèmes politiques traditionnels, dépassant ainsi le simple archétype du mégalomane. Son Luthor est un antagoniste menaçant, intelligent et guidé par des pulsions telles que la jalousie et le ressentiment envers le pouvoir de Superman, ce qui en fait une menace crédible. L’interprétation de Nicholas Hoult mêle dureté et calme calculé, créant ainsi une version émotionnellement complexe du personnage qui réussit à fusionner le Luthor businessman moderne avec le savant fou des comics des années 60, tout en intégrant même la version comique de Gene Hackman. Cependant, les plans complexes du personnage peuvent sembler alambiqués dans la seconde moitié du film pour les spectateurs moins familiers avec les comics, et l’interprétation de Hoult manque de la dangerosité présente dans les versions de Kevin Spacey ou Gene Hackman.

L’intégration de Guy Gardner (Nathan Fillion), Mister Terrific (Edi Gathegi), Hawkgirl (Isabela Merced), Krypto et Metamorpho (Anthony Carrigan) s’impose comme l’une des prises de risque les plus marquantes du film. Dans l’ensemble, malgré certaines réserves que nous aborderons plus tard, ces ajouts enrichissent l’univers sans toutefois éclipser Superman. Guy Gardner, tout droit sorti des pages de la JusticeLeague de GiffenDeMatteis et Maguire, offre un contrepoint abrasif et ironique, dynamisant la dynamique de groupe et bousculant l’image trop sage du super-héros principal. Mister Terrific, grâce à la sobriété et à l’intelligence qu’Edi Gathegi lui apporte, séduit en tant que stratège et voix rationnelle de l’équipe, même s’il ne bénéficie pas d’un développement plus personnel. Le rôle d’Hawkgirl, bien que « comic-accurate », est moins utile et moins approfondi que celui de ses partenaires. L’idée du cri de rapace, clin d’œil idiosyncratique typique de James Gunn, peine également à convaincre et a tendance à casser la tension plutôt qu’à l’intensifier. Krypto, qui commence comme une présence attendrissante et amusante, finit par devenir agaçant à force d’être trop mis en avant, au point de grignoter le temps et l’espace narratif des autres personnages : trop de Krypto tue le Krypto. En revanche, Metamorpho, interprété par Anthony Carrigan, s’impose comme l’une des meilleures surprises du film. Son pouvoir visuellement spectaculaire apporte un côté quasi surréaliste et pulp à l’équipe, et son tempérament, à la fois rustre et attachant, séduit le public. Même si son histoire personnelle reste survolée, il parvient à laisser une impression durable grâce à son design original et à quelques scènes bien senties qui exploitent ses transformations de manière inventive et humoristique. Ces choix confèrent à Superman une tonalité d’équipe atypique et audacieuse, distinguant le film des autres origin stories, même si tout n’est pas parfaitement équilibré.

Superman est effectivement presque un film de groupe. Malgré la multiplicité des personnages et un rythme très (parfois trop) soutenu qui aurait gagné à laisser respirer un peu son récit, Gunn parvient toujours à intégrer des éléments pour rendre les protagonistes immédiatement accessibles. Comme dans ses films précédents, il sait faire jaillir une émotion authentique, et la scène entre Clark et son père adoptif (Pruitt Taylor Vince) est particulièrement touchante. Les deux séquences qui encadrent le film et se répondent saisissent toute l’essence de Superman, explicitant le titre initial du projet Superman Legacy et distillant le cœur de la vision de Gunn. Cependant, malgré cette attention aux détails, le traitement de certains personnages laisse à désirer. Celui de The Engineer (Maria Gabriella DeFaria), issu du remarquable comic-book The Authority, ne sert que d’artifice narratif pour faire avancer l’intrigue. De plus, la visualisation de ses pouvoirs, basés sur des « nanites », apparaît comme un effet sans caractère propre, déjà vu mille fois, et finit même par rappeler certaines séquences de Superman III ! Toujours dans la « team Luthor », si le concept d’Ultraman, en tant que proxy de Lex Luthor pour affronter physiquement Superman, est vraiment excellent, sa véritable identité relève du gadget, car ses ramifications potentielles ne sont jamais véritablement exploitées. Leur ultime confrontation, presque télévisuelle, pâlit en comparaison de l’affrontement final quasi biblique entre Zod et Kal-El dans Man of Steel.

Une des intentions de Gunn pour introduire son univers est de présenter des événements extraordinaires, tels que l’apparition d’un kaiju ou d’une « amibe interdimensionnelle », comme des faits quotidiens pour les habitants de Metropolis et même pour Superman. Bien que cette approche réponde aux attentes de nombreux fans, elle confère à cet univers coloré et hyperfictionnel un aspect moins solennel et épique que les versions de Zack Snyder et Richard Donner. Superman, désormais un héros parmi une multitude d’autres, perd de son unicité, et le récit, aussi spectaculaire soit-il, semble presque banal, comme si c’était « juste un mardi dans le DCU ». Le film perd ainsi une partie de la dimension mythique des aventures du héros, souffrant d’un manque de profondeur et de gravité qui empêche l’œuvre d’atteindre une véritable portée épique.

On sent la volonté de James Gunn de se démarquer des versions précédentes, notamment du ton sombre et des couleurs désaturées de celle de Zack Snyder, en adoptant une esthétique résolument colorée. Il puise dans l’esprit lumineux et pop des comics classiques, avec une palette vibrante qui donne au film un aspect à la fois rétro et moderne, reflétant l’ambition de proposer un Superman plus lumineux et accessible, particulièrement pour un jeune public — cible prioritaire de Superman, n’en déplaise à certains adulescents. Cependant, la photographie du britannique Henry Braham apparaît plate, presque télévisuelle, proche de son travail médiocre sur The Flash, alors que sa collaboration avec Gunn sur Les Gardiens de la Galaxie Vol. 3 et The Suicide Squad, avec une combinaison réussie de différentes techniques (maquillages spéciaux, effets visuels en direct et personnages en performance capture), offrait une véritable richesse visuelle. Certaines prises du héros en vol, filmées en 1:85 à grand angle, déforment son visage et manquent d’esthétisme. La qualité des effets visuels est également hétérogène : si tout ce qui concerne les créatures est réussi, le film pâtit de certains effets numériques parfois maladroits. Par exemple, la séquence d’évasion et sa rivière de protons lumineuses rappellent davantage Minecraft qu’une scène épique. De plus, à certains moments, le film manque terriblement d’ampleur, le conflit armé semblant se dérouler sur un simple parking.

Le choix de reprendre le thème emblématique de John Williams, intégré à la composition de John Murphy, ne rend service à aucun des artistes impliqués. Cette décision semble davantage être une tentative de capitaliser sur la nostalgie qu’un véritable enrichissement de la bande sonore du film. En effet, mélanger ces deux styles musicaux, bien que chacun soit talentueux à sa manière, crée une confusion sonore qui nuit à l’identité du film. Pour moi, c’est l’un des points faibles de l’œuvre, et il aurait été préférable d’opter pour une bande originale entièrement originale, respectant l’esprit de l’œuvre tout en lui apportant une nouvelle dimension. Bien que Superman ne dispose pas, comme dans les autres films de Gunn, d’une bande sonore composée de chansons, il utilise néanmoins son don quasi surnaturel pour choisir des morceaux qui, au premier abord, semblent n’avoir aucun lien direct avec l’histoire. Cependant, ces choix musicaux s’harmonisent si bien avec l’esprit et les thématiques qu’il développe qu’ils deviennent indissociables des personnages. Par exemple, la chanson Punkrocker, écrite et interprétée à l’origine par le groupe suédois Teddybears, avec une version internationale célèbre réalisée en 2006 en collaboration avec le chanteur américain Iggy Pop, semble complètement incongrue par rapport au sujet. Pourtant, utilisée au moment idéal, cette chanson finit par devenir intimement liée à la version du personnage que propose Gunn.

Conclusion : Cette tentative de revitaliser l’homme d’acier au sein du nouveau DCU, en intégrant des éléments modernes tout en respectant l’héritage du personnage, s’avère très prometteuse. Superman et Lois Lane sont brillamment interprétés par David Corenswet et Rachel Brosnahan, qui insufflent une dimension humaine et accessible à leurs personnages, enrichissant ainsi la dynamique entre eux. Bien que le film présente quelques incohérences et un manque de profondeur émotionnelle, il se distingue par ses choix esthétiques audacieux. Ces choix, bien que laissant parfois une impression mitigée, témoignent d’une réelle volonté d’innovation. L’esprit généreux et pop de ce nouveau Superman a le potentiel de séduire un large public. Même s’il lui reste à trouver cette dimension mythique qui a fait la force des adaptations précédentes, l’approche de James Gunn ouvre la voie à un avenir très prometteur pour Superman et le DCU, laissant entrevoir des aventures encore plus épiques et engageantes.

Ma Note : B+

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