
« Les personnages, excentriques et inoubliables, naviguent dans des situations où cruauté et burlesque s’entremêlent brillamment. Les dialogues, tranchants et percutants, sont devenus légendaires. La caricature, poussée à l’extrême, fait de ce film mon film français favori. » Ces quelques lignes, empreintes d’une admiration sincère, ne sauraient mieux introduire la force d’un film qui, quarante ans après sa sortie, continue de résonner avec une acuité et une hilarité intactes : Le Père Noël est une ordure. Plus qu’une simple comédie, cette œuvre de Jean-Marie Poiré est un jalon indélébile du cinéma français, une satire féroce et jubilatoire qui a su défier le temps et les conventions. Plongeons dans les arcanes de ce chef-d’œuvre, de ses origines à son influence durable.
L’histoire du Père Noël est une ordure débute sur les planches, au Théâtre du Splendid, en 1979. La pièce, fruit de l’écriture collective de la troupe (Josiane Balasko, Marie-Anne Chazel, Christian Clavier, Gérard Jugnot, Thierry Lhermitte, Bruno Moynot, Anémone), est née d’une volonté de rompre avec les comédies plus légères qui avaient fait leur succès, notamment avec Les Bronzés. L’idée initiale était de créer une comédie noire, grinçante, loin des clichés de la féerie de Noël. On raconte que l’inspiration est venue de comédies italiennes des années 1970, comme Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola ou certaines séquences des Nouveaux monstres de Dino Risi, qui excellaient à mêler réalisme social « trash » et folie caricaturale, dans la veine de la commedia dell’arte. Cette influence est palpable dans la manière dont le film dépeint des personnages marginaux, des situations désespérées, avec une cruauté assumée. Le titre, provocateur, aurait même été initialement plus explicite, témoignant de cette volonté de choquer et de bousculer.
La transition de la scène à l’écran, sous la direction de Jean-Marie Poiré, s’est faite avec une fidélité remarquable à l’esprit originel, tout en apportant des ajustements cinématographiques. Certaines différences notables existent entre la pièce et le film, comme l’introduction du personnage de Madame Musquin, brillamment interprété par Josiane Balasko, qui n’apparaissait pas dans la pièce et dont les mésaventures dans l’ascenseur sont devenues cultes. Ces adaptations ont permis d’enrichir l’univers, de densifier les gags et d’offrir une dimension visuelle à l’absurdité des situations. Jean-Marie Poiré, le réalisateur, a su capter l’essence de la pièce et la transposer avec brio au cinéma. Connu pour son sens aigu de la comédie populaire et son efficacité narrative, Poiré, qui signera plus tard des succès comme Papy fait de la résistance (1983) et surtout Les Visiteurs (1993), a trouvé dans l’univers du Splendid un terrain de jeu idéal pour son style. Sa filmographie est jalonnée de comédies qui ont marqué leur époque, souvent caractérisées par un rythme effréné, des dialogues percutants et une propension à la démesure. Avec Le Père Noël est une ordure, il a su orchestrer le chaos avec une précision d’horloger, transformant une pièce de théâtre en un film dynamique et visuellement mémorable.
Pour la troupe du Splendid, ce film représente un moment charnière. Après les succès des Bronzés (1978) et Les Bronzés font du ski (1979) de Patrice Leconte, qui les avaient révélés au grand public dans un registre plus léger et estival, Le Père Noël est une ordure a démontré leur capacité à explorer un humour plus noir, plus incisif, tout en conservant leur alchimie inimitable. Le film a consolidé leur statut de troupe culte, capable de créer des univers comiques uniques et de marquer durablement l’imaginaire collectif. Parler d’un « acteur principal » dans Le Père Noël est une ordure serait réducteur, tant la force du film réside dans son casting choral. Chaque membre du Splendid apporte une pierre indispensable à l’édifice de l’absurdité. Cependant, si l’on devait en choisir un pour son rôle emblématique et sa transformation, Christian Clavier dans le rôle de Katia, le travesti dépressif, est une performance mémorable. Loin de ses rôles ultérieurs plus conventionnels, Clavier incarne ici la fragilité et la détresse avec un mélange de pathétique et de comique qui force l’admiration. Il est souvent avancé sur les réseaux sociaux que cette performance est l’une des plus audacieuses et des plus réussies de sa carrière, révélant une facette de son talent rarement exploitée depuis.
Mais l’éclat du film vient de l’ensemble. Josiane Balasko est hilarante en Madame Musquin, la voisine coincée et malchanceuse. Marie-Anne Chazel campe une Zézette naïve et lunaire, dont la voix suraiguë et le caddie de bibelots sont devenus iconiques. Thierry Lhermitte est parfait en Pierre Mortez, le bénévole dépassé et moralisateur. Gérard Jugnot excelle en Félix, le Père Noël violent et mythomane. Bruno Moynot, en Monsieur Preskovitch, le voisin bulgare aux « doubitchous de Sofia » et au « kloug aux marrons », incarne l’excentricité pure et l’intrusion comique. L’alchimie entre ces acteurs est palpable, chaque réplique, chaque mimique, chaque regard contribuant à la construction de personnages à la fois grotesques et profondément humains dans leur misère. Le casting est une véritable réussite, chaque rôle semblant avoir été écrit sur mesure pour l’acteur qui l’incarne.
La conception artistique du film est minimaliste mais efficace. L’action se déroule presque entièrement dans les bureaux exigus de « SOS Détresse-Amitié », un huis clos qui amplifie la tension comique et l’absurdité des situations. Ce cadre confiné force les interactions, les confrontations, et l’accumulation des problèmes, créant une cocotte-minute où la pression monte inexorablement. La mise en scène de Jean-Marie Poiré est au service de cette escalade. Il utilise des plans serrés pour souligner les expressions des acteurs, des mouvements de caméra qui suivent le rythme frénétique des dialogues et des événements. Le décor, bien que simple, devient un personnage à part entière, témoignant de la précarité et de la tristesse de la situation. Le montage est un élément clé de la réussite comique du film. Il est vif, nerveux, permettant d’enchaîner les gags et les répliques cultes avec une fluidité déconcertante. Le rythme est soutenu, ne laissant aucun répit au spectateur, le plongeant dans un tourbillon d’événements imprévus. Les coupes sont précises, soulignant les punchlines et les réactions des personnages, créant un effet de surprise et de décalage constant. Ce montage contribue grandement à la dimension intemporelle du film, le rendant toujours aussi percutant aujourd’hui.
Le Père Noël est une ordure est avant tout une comédie d’humour noir, une satire décapante de la société. Le film se moque des conventions, de la bien-pensance, et de la fausse charité. Sous le vernis de la comédie, il aborde des thèmes profonds comme la solitude, la misère sociale, l’hypocrisie, et la violence ordinaire. Les personnages, loin d’être des héros, sont des anti-héros, des marginaux, des paumés qui révèlent la face cachée d’une société qui préfère ignorer ses propres démons. Plus qu’une simple succession de gags. Le film explore le gouffre existentiel de ces âmes perdues, leur quotidien pathétique, et leur incapacité à trouver le bonheur, même le soir de Noël. La violence, qu’elle soit verbale ou physique, est omniprésente, mais toujours traitée avec un décalage comique qui la rend supportable, voire hilarante. Cette capacité à rire du pire est ce qui donne au film sa profondeur et sa pertinence intemporelle. Il est souvent rappelé que le film était en avance sur son temps dans sa manière d’aborder des sujets tabous avec une telle désinvolture.
La bande-son du Père Noël est une ordure, composée par Vladimir Cosma, est un exemple de discrétion efficace. Contrairement à d’autres comédies où la musique est très présente, ici, elle se fait plus subtile, soulignant l’ambiance sans jamais la surcharger. Le thème principal, avec ses sonorités légèrement décalées, accompagne parfaitement l’atmosphère absurde et parfois mélancolique du film. La chanson « Destinée » de Guy Marchand, bien que non composée spécifiquement pour le film, est devenue indissociable de son identité, apportant une touche de kitsch et de dérision qui colle parfaitement à l’univers. Le film ne repose pas sur des airs entraînants, mais plutôt sur une ambiance sonore qui renforce le caractère unique des personnages et des situations.
L’impact du Père Noël est une ordure sur le cinéma français est considérable. Le film est devenu un véritable phénomène de société, un classique culte dont les répliques sont entrées dans le langage courant. Sa capacité à mêler l’humour le plus absurde à une critique sociale acerbe a ouvert la voie à de nombreuses comédies ultérieures. Il a prouvé qu’il était possible de faire rire en explorant des thèmes sombres et des personnages imparfaits, sans tomber dans la vulgarité gratuite. De nombreux films français ont tenté de retrouver cette alchimie unique, mais peu y sont parvenus avec la même maestria. Le film a influencé une génération de comédiens et de réalisateurs, leur montrant qu’il était possible de briser les codes et de proposer un humour plus subversif. On peut dire que Le Père Noël est une ordure a marqué un tournant dans la comédie française, la tirant vers des horizons plus audacieux et moins consensuels. Son succès durable, ses rediffusions régulières à la télévision, et sa place dans le cœur des Français témoignent de son statut de monument.
Conclusion : Le Père Noël est une ordure est bien plus qu’une simple comédie de Noël, c’est un miroir déformant de nos travers, une célébration de l’absurdité humaine. Ses personnages, ses dialogues, sa mise en scène, son casting parfait, et son humour noir en font un film qui, malgré le temps, conserve toute sa puissance subversive et son irrésistible drôlerie. Il reste, sans conteste, une pierre angulaire de la comédie française, un film à revoir sans modération pour rire, encore et toujours, de l’ordure qui sommeille en chacun de nous.