CHINATOWN (1974)

Avec Chinatown. Roman Polanski livre une reconstitution envoûtante du Los Angeles des années 30, plongeant le spectateur dans un monde de mystère et de corruption. Jack Nicholson brille dans le rôle du détective privé, alliant charme et désespoir avec une maîtrise exceptionnelle. Chaque scène est une exploration fascinante des ténèbres humaines, faisant de Chinatown un modèle du genre, à la fois captivant et profondément troublant. Dès ses premières images, le film nous enveloppe dans une atmosphère de chaleur étouffante et de secrets murmurés, une ambiance qui ne se dissipera jamais. Chinatown transcende le simple film noir pour devenir une méditation sur la nature insidieuse du pouvoir et la perte de l’innocence.

L’idée de Chinatown a germé dans l’esprit de Robert Towne, son scénariste, qui s’est inspiré des scandales réels de la guerre de l’eau à Los Angeles au début du XXe siècle. Ces conflits, où des magnats et des politiciens ont manipulé l’approvisionnement en eau pour s’enrichir, ont servi de toile de fond parfaite pour un récit de corruption à grande échelle. Towne, fasciné par cette période sombre de l’histoire californienne, a voulu créer une histoire qui non seulement rendrait hommage aux grands films noirs des années 40, mais qui les dépasserait en complexité morale. On perçoit clairement l’influence de romanciers comme Raymond Chandler, dont les œuvres (tels Le Grand Sommeil ou Adieu, ma jolie) ont défini l’archétype du détective privé désabusé évoluant dans un monde où la justice est une illusion. Le scénario de Towne est souvent cité comme l’un des meilleurs jamais écrits, une véritable leçon de construction narrative où chaque pièce du puzzle s’emboîte avec une précision diabolique. L’écriture est d’une telle finesse qu’elle parvient à suggérer des profondeurs insondables sans jamais tout révéler explicitement, laissant au spectateur le soin de combler les blancs.

Roman Polanski, un cinéaste dont la filmographie est jalonnée d’œuvres explorant l’aliénation et la paranoïa (comme Rosemary’s Baby ou Le Locataire), semblait être le choix idéal pour donner vie à cette histoire. Sa vision, souvent teintée de pessimisme et d’une fascination pour les forces obscures à l’œuvre dans l’âme humaine, s’est parfaitement mariée avec le ton du scénario de Towne. Polanski a apporté sa propre touche, insistant sur une fin plus sombre que celle initialement envisagée par Towne, une décision qui, rétrospectivement, semble essentielle à l’impact durable du film. Il a su insuffler une atmosphère d’oppression et d’inéluctabilité, caractéristique de son style. Chinatown se distingue dans sa filmographie comme son œuvre américaine la plus aboutie, un chef-d’œuvre qui combine la sophistication européenne avec l’essence du genre américain. Bien qu’une suite, The Two Jakes, ait été réalisée par Jack Nicholson en 1990, elle n’a jamais atteint la même stature, consolidant Chinatown comme une œuvre singulière, par son influence et sa perfection.

Jack Nicholson, dans le rôle de Jake Gittes, est tout simplement magnétique. Il incarne le détective privé archétypal avec une nuance et une profondeur rarement vues. Son privé est un homme qui se croit malin, mais qui est constamment dépassé par l’ampleur de la corruption qu’il découvre. Nicholson parvient à naviguer entre le cynisme désabusé et une vulnérabilité touchante, notamment dans ses interactions avec Evelyn Mulwray. Sa performance est pleine de petits détails, de tics nerveux, de regards éloquents qui révèlent la complexité du personnage. C’est une performance qui se classe parmi ses plus grandes (à l’instar de celles dans Vol au-dessus d’un nid de coucou ou Shining), définissant le détective néo-noir pour les générations futures. Le casting dans son ensemble est impeccable. Faye Dunaway est extraordinaire en Evelyn Mulwray, une femme énigmatique et tragique, dont les secrets sont au cœur du mystère. Sa performance est d’une intensité déchirante, et elle parvient à rendre crédible la complexité de son personnage, naviguant entre la froideur apparente et une profonde souffrance. John Huston, en Noah Cross, est terrifiant de calme et de puissance maléfique. Son interprétation du patriarche corrompu est glaçante, incarnant le mal absolu avec une subtilité qui le rend d’autant plus effrayant. La dynamique entre ces trois acteurs est électrique, créant des scènes chargées de tension et de non-dits.

La conception artistique de Chinatown est un triomphe de l’immersion. Le film recrée avec une précision méticuleuse le Los Angeles des années 30, des costumes aux décors, en passant par les voitures et l’architecture. Chaque détail contribue à nous plonger dans cette époque, non pas comme une carte postale nostalgique, mais comme un environnement tangible et souvent oppressant. La palette de couleurs, dominée par des tons chauds et terreux, évoque la chaleur écrasante et la poussière du désert, tout en conférant au film une esthétique de « Technicolor noir » unique. La mise en scène de Polanski est un modèle de contrôle et de précision. Il utilise des cadres serrés et des angles de caméra qui renforcent le sentiment d’enfermement et de claustrophobie, même dans les vastes paysages californiens. La caméra est souvent positionnée de manière à nous faire ressentir le point de vue limité de Jake Gittes, soulignant son incapacité à voir l’image complète. Les scènes sont construites avec une tension palpable, chaque mouvement de caméra, chaque placement d’acteur étant délibéré. On est frappé par la façon dont Polanski utilise les ombres et la lumière pour créer une atmosphère de suspicion et de danger latent, transformant des intérieurs somptueux en lieux de décadence morale. Le montage d’une efficacité redoutable maintient un rythme soutenu, dévoilant les informations au compte-gouttes, permettant de construire le suspense de manière organique. Les transitions sont fluides, mais le film n’hésite pas à utiliser des coupes abruptes pour souligner un choc ou une révélation. L’ensemble contribue à une narration implacable, où chaque scène fait avancer l’intrigue et approfondit la noirceur des personnages.

Au-delà de l’intrigue policière, Chinatown est une exploration profonde de thèmes universels : la corruption du pouvoir, l’inceste, la manipulation et la futilité de la justice face à des forces intouchables. Le film dépeint un monde où le mal est systémique et où l’innocence est irrémédiablement perdue. Le dénouement, brutal et inéluctable, est l’un des plus choquants de l’histoire du cinéma, laissant le spectateur avec un sentiment de désespoir et d’impuissance. Il suggère que certaines horreurs sont si profondément enracinées qu’elles ne peuvent être éradiquées, seulement subies. L’expression « Oublie ça, Jake. C’est Chinatown » est devenue emblématique, encapsulant l’idée que certains lieux et certaines situations sont au-delà de toute compréhension ou rédemption, des lieux où les règles normales de la moralité ne s’appliquent pas.

La bande-son de Jerry Goldsmith est une composante essentielle de l’identité du film. Sa partition, à la fois mélancolique et envoûtante, crée une atmosphère de tristesse et de fatalité. La musique est souvent discrète, mais elle ponctue les moments clés avec une force émotionnelle incroyable, renforçant le sentiment de désespoir qui imprègne le récit. Elle ne cherche pas à être omniprésente, mais plutôt à souligner l’humeur et la tension, agissant comme un commentaire musical subtil sur la tragédie qui se déroule.

L’influence de Chinatown sur le cinéma est immense. Il revitalise le genre du film noir, prouvant qu’il pouvait être à la fois respectueux de ses racines et audacieusement moderne dans ses thèmes et son exécution. De nombreux films néo-noirs qui ont suivi ont tenté d’émuler sa complexité narrative, son atmosphère dense et son pessimisme mordant. On peut voir son empreinte dans des œuvres explorant la corruption institutionnelle et les détectives solitaires confrontés à des forces écrasantes. Il est devenu une référence incontournable pour les scénaristes et les réalisateurs cherchant à créer des thrillers intelligents et moralement ambigus.

Conclusion : Chinatown est une expérience cinématographique qui hante longtemps après le générique de fin. Sa perfection technique, la profondeur de ses personnages, la puissance de son scénario et la maîtrise de sa réalisation en font un jalon indépassable du cinéma américain. C’est un film qui ne cesse de révéler de nouvelles couches à chaque visionnage, confirmant sa place éminente parmi les classiques intemporels.

Ma note : A

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