
Carlito’s Way (1993), réalisé par Brian De Palma, est une œuvre qui transcende les conventions du film de gangsters pour se muer en élégie tragique sur le destin, la rédemption et l’impossibilité de fuir son passé. Adapté des romans Carlito’s Way et After Hours d’Edwin Torres, le film s’inscrit dans une démarche artistique portée par une équipe de créateurs au sommet de leur art. Il marque un tournant dans la filmographie de De Palma, tout en offrant à Al Pacino l’un de ses rôles les plus nuancés depuis Serpico ou The Godfather Part II. Le projet naît d’une passion ancienne d’Al Pacino pour les romans de Torres, qu’il découvre dans les années 1970. L’acteur voit en Carlito Brigante une figure shakespearienne, un gangster en quête de rédemption, loin de l’ascension flamboyante de Tony Montana dans Scarface. C’est lui qui initie le projet, le confie à son ami producteur Martin Bregman (déjà derrière Dog Day Afternoon et Scarface) et insiste pour que De Palma le réalise. Initialement réticent, De Palma accepte après lecture du scénario de David Koepp, séduit par la tonalité crépusculaire du récit. Le film puise ses influences dans le film noir classique, notamment Sunset Boulevard et Double Indemnity, avec une narration en voix off d’un homme condamné dès les premières images. Mais il convoque aussi les codes du thriller moderne, du mélodrame romantique et du cinéma d’action stylisé.
Dans la carrière de Brian De Palma, Carlito’s Way se distingue par son élégance formelle et sa retenue. Après les expérimentations baroques de Body Double ou Dressed to Kill, et les excès flamboyants de Scarface, De Palma opte ici pour une mise en scène plus fluide, plus introspective. Le film est souvent considéré comme son chef-d’œuvre des années 1990, surpassant même The Untouchables par sa profondeur émotionnelle. Le style De Palma est toujours présent : plans-séquences virtuoses, usage du split diopter, caméra subjective, mais il est mis au service du personnage de Carlito, et non de la démonstration technique. Le réalisateur épouse le regard de son héros, et construit une tension dramatique qui culmine dans une séquence finale à Grand Central Station, d’une maîtrise époustouflante.
Al Pacino livre une performance d’une intensité contenue, loin des excès habituels de sa seconde partie de carrière. Son Carlito est fatigué, lucide, mélancolique. Il incarne un homme en décalage avec son époque, un ancien caïd dépassé par la nouvelle génération. Loin de Tony Montana, Carlito est un homme qui aspire à la paix, mais dont les choix passés le condamnent. Sean Penn, méconnaissable sous sa perruque frisée et son allure de rat de tribunal, incarne David Kleinfeld, l’avocat véreux et cocaïnomane. Sa performance est incroyable et m’a fait changer d’avis sur l’acteur. Penelope Ann Miller, dans le rôle de Gail, apporte une touche de douceur et de tragédie, tandis que John Leguizamo, en Benny Blanco (from the Bronx) incarne la relève arrogante et sans scrupules du monde criminel. Le casting secondaire est tout aussi solide : Luis Guzmán, Viggo Mortensen, James Rebhorn, tous contribuent à ancrer le film dans une réalité urbaine crédible et vibrante.
La direction artistique, signée Richard Sylbert, recrée un New York des années 1970 à la fois réaliste et stylisé. Les décors, les costumes, les lumières participent à l’ambiance crépusculaire du film. La photographie de Stephen H. Burum joue sur les contrastes entre les intérieurs chauds des clubs et la froideur des rues et des gares. Chaque séquence est pensée comme une chorégraphie : la scène du billard, la fusillade dans le club, la course poursuite finale. Le montage de Bill Pankow est d’une précision chirurgicale, alternant lente montée de tension et explosions de violence. La bande-son, supervisée par Jellybean Benitez, mêle salsa, disco et soul, reflétant l’identité portoricaine de Carlito et l’ambiance des clubs new-yorkais. Des titres comme Lady Marmalade, Oye Como Va ou Back Stabbers rythment les scènes de fête et de tension. La musique originale de Patrick Doyle, plus discrète, accompagne les moments de mélancolie et de tragédie. La musique agit comme un contrepoint ironique : alors que Carlito tente de fuir son passé, les rythmes festifs rappellent sans cesse le monde qu’il cherche à quitter. La bande-son devient ainsi un élément narratif à part entière.
À sa sortie, Carlito’s Way reçoit un accueil mitigé aux États-Unis, certains le comparant défavorablement à Scarface. Mais il est aujourd’hui considéré comme l’un des sommets du genre, et comme une œuvre majeure de De Palma. On salue la profondeur du personnage de Carlito, la finesse du scénario et la beauté de la mise en scène. Le film influence plusieurs œuvres postérieures, notamment Donnie Brasco, American Gangster ou The Departed, qui reprennent la figure du gangster tragique, en quête de rédemption. Il inspire aussi des réalisateurs comme David Ayer ou Antoine Fuqua dans leur approche du réalisme urbain. Carlito’s Way est une tragédie. Dès les premières images, on sait que Carlito va mourir. Le film devient alors une course contre la montre, une tentative désespérée de changer le cours du destin. Mais comme dans les tragédies classiques, le héros est rattrapé par ses fautes passées, par son hubris, par son incapacité à renoncer à ses principes. Le regard final de Carlito sur l’affiche de Escape to Paradise, où Gail danse sous le soleil, est d’une beauté poignante. C’est le rêve inaccessible, l’utopie perdue. Carlito meurt, mais il offre à Gail une chance de vivre. C’est là toute la grandeur du personnage.
Conclusion : Carlito’s Way dépasse le cadre du simple film de gangsters. C’est une œuvre profondément émotionnelle, marquée par une mise en scène raffinée, des performances poignantes et un scénario d’une grande subtilité. Carlito’s Way se distingue par sa capacité à mêler drame et tension, tout en explorant les complexités du monde criminel. Le film réussit à présenter des personnages réalistes et nuancés, offrant une réflexion sur les choix et leurs conséquences. À travers une narration efficace et une mise en scène soignée, il parvient à captiver l’audience sans en faire trop, solidifiant ainsi sa place au sein du genre.