CLERKS (1994)

Certains films ne se contentent pas de raconter une histoire : ils capturent un moment, une époque, une génération. Clerks (1994), premier long-métrage de Kevin Smith, est de ceux-là. Réalisé avec un budget dérisoire de 27 575 dollars, tourné en noir et blanc dans le magasin où Smith travaillait, ce film est devenu un emblème du cinéma indépendant américain. Il ne s’agit pas seulement d’un coup d’essai, mais d’un manifeste filmé entre 22h30 et 5h30 du matin, quand le Quick Stop était fermé. Je l’ai reçu comme beaucoup d’autres, à un moment où l’on se cherche, où l’on doute, où l’on glande.

Kevin Smith, jeune trentenaire du New Jersey, abandonne l’école de cinéma de Vancouver après quatre mois, préférant investir son argent dans un projet personnel. Il vend sa collection de comics, emprunte à ses proches, et maxe ses cartes de crédit. Le scénario de Clerks est écrit en s’inspirant directement de son quotidien : les dialogues, les situations, les personnages sont des reflets de sa vie. Ce n’est pas un hasard si le film transpire l’authenticité. Smith ne cherche pas à faire du cinéma, il cherche à dire quelque chose — et il le fait avec les moyens du bord. Le noir et blanc, imposé par des contraintes budgétaires, devient une signature visuelle. Loin d’être un handicap, cette esthétique confère au film une patine intemporelle, une forme de dépouillement qui colle parfaitement à son propos. Le cadre est fixe, les plans sont simples, parfois maladroits, mais toujours sincères. La mise en scène minimaliste permet aux dialogues de prendre toute la place, et c’est là que réside la force du film. Il filme comme il parle : frontalement, sans détour. Le rideau métallique cassé du magasin devient un gag récurrent, mais aussi un symbole de cette esthétique bricolée. Le montage, assuré par Smith et son producteur Scott Mosier, est sec, nerveux, sans fioritures, il épouse le rythme des conversations, des engueulades, des digressions absurdes.

Le casting est composé en grande partie d’amis de Smith et d’acteurs locaux. Brian O’Halloran (Dante) et Jeff Anderson (Randal) incarnent avec une justesse désarmante deux losers magnifiques, coincés dans leur routine mais animés par une verve inépuisable. Leur alchimie est palpable, leur timing comique impeccable. Anderson, notamment, crève l’écran avec ses tirades sarcastiques et ses provocations jubilatoires. Jason Mewes et Kevin Smith lui-même forment le duo culte Jay et Silent Bob, figures emblématiques du View Askewniverse qui feront des apparitions dans plusieurs films suivants (Jay and Silent Bob Strike Back, Clerks II). Leur présence ajoute une touche de folie douce, une respiration dans le flot de dialogues.

La bande-son de Clerks est un concentré de rock alternatif, grunge et punk, avec des titres de Soul Asylum, Alice in Chains, Bad Religion ou encore Girls Against Boys. Elle coûte plus cher que le film lui-même, mais elle participe pleinement à son identité. Chaque morceau semble choisi pour accompagner une humeur, une scène, une réplique. Mais au-delà de la musique, ce sont les dialogues qui résonnent comme une bande-son intérieure. Les discussions sur Star Wars, les débats absurdes sur les œufs ou les clients du vidéoclub deviennent des moments cultes. Le langage est cru, direct, parfois vulgaire, mais toujours drôle et pertinent. Smith a le don de transformer le banal en comédie existentielle.

Smith revendique l’influence de Slacker (Richard Linklater), qui lui donne le déclic pour écrire Clerks. Comme Linklater, il filme des personnages qui parlent, qui errent, qui philosophent sur le rien. Mais là où Linklater est contemplatif, Smith est caustique. On sent aussi l’ombre de Tarantino dans la manière de jouer avec les références pop, les dialogues ciselés, les ruptures de ton. Mais Clerks ne se contente pas d’être un pastiche ou un hommage. Il impose une voix, une vision, une manière de faire du cinéma sans permission. Il ouvre la voie à une génération de cinéastes qui comprennent qu’il est possible de raconter des histoires personnelles avec peu de moyens, mais beaucoup de cœur.

Clerks est le point de départ du View Askewniverse, cet univers partagé qui relie plusieurs films de Smith (Mallrats, Chasing Amy, Dogma, Clerks II, Clerks III). C’est aussi son œuvre la plus pure, la plus brute, celle où l’on sent la rage de créer, l’urgence de dire. Par la suite, Smith gagnera en moyens, en technique, mais perdra parfois en spontanéité. Chasing Amy reste une belle réussite, Dogma une satire audacieuse, mais aucun film ne retrouvera la fraîcheur de Clerks. Même Clerks II (2006) et Clerks III (2022), malgré leur sincérité, semblent rejouer une partition déjà connue.

Conclusion : Clerks n’est pas un film parfait. Il est parfois maladroit, techniquement limité, mais c’est précisément ce qui fait sa force. Il parle à ceux qui ne se reconnaissent pas dans les héros hollywoodiens, à ceux qui bossent dans des jobs alimentaires, à ceux qui se demandent ce qu’ils foutent là. Il parle avec humour, avec tendresse, avec colère. C’est un film qui m’a parlé, qui m’a réveillé, qui m’a fait rire et réfléchir. Et même si Kevin Smith n’a jamais retrouvé cette étincelle, il l’a eue, et elle continue de briller. Clerks est un film qui ne demande pas la permission. Il est là, il existe, et il nous dit : « Je ne suis même pas censé être là aujourd’hui. » Et pourtant, il est là — et il est inoubliable.

Ma Note : A

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