VIENS CHEZ MOI, J’HABITE CHEZ UNE COPINE (1981)

Sorti en 1981, Viens chez moi, j’habite chez une copine est une comédie française signée Patrice Leconte, coécrite avec Michel Blanc – qui tient aussi le rôle principal – et adaptée d’une pièce de théâtre met en scène un personnage typique du cinéma comique français des années 80 : un loser attachant, incontrôlable, mais finalement humain, qui s’incruste dans la vie de ses amis jusqu’à bouleverser l’équilibre fragile de leur quotidien. Le film est une pierre angulaire dans l’évolution de la comédie française, et tout particulièrement dans la carrière de son réalisateur, Patrice Leconte, et de son coscénariste et acteur principal, Michel Blanc.

Adaptation libre d’une pièce de théâtre éponyme créée en 1975 – à l’origine de Luis Rego, Jean-Luc Voulfow, Jean-Paul Sèvres et Didier Kaminka –, le film s’est profondément émancipé de son matériau théâtral. Lorsque le producteur Christian Fechner acquiert les droits pour la transposition au cinéma, il confie la mise en scène à Patrice Leconte. Fort de ses collaborations passées avec la troupe du Splendid sur Les Bronzés (1978) et Les Bronzés font du ski (1979), Leconte y voit l’opportunité de s’écarter du style choral et de l’accumulation de gags collectifs au profit d’une narration plus resserrée, concentrée autour d’un nombre limité de personnages. Michel Blanc, quant à lui, désirait exploiter son humour reconnaissable tout en enrichissant son jeu d’une dimension plus émotionnelle et d’une construction de personnage plus fouillée.

L’intrigue est ainsi entièrement réécrite par Leconte et Blanc. Ils conservent le titre évocateur, mais réorientent le propos vers une comédie sociale réaliste, ancrée dans les préoccupations de la France pré-électorale de 1981 : le chômage, la crise du logement, et la précarité. Les thèmes de la pièce, plus centrés sur le libertinage et les situations sexuelles explicites, sont fortement atténués, voire relégués à des sous-intrigues comiques, notamment celles impliquant le personnage excentrique d’Anémone (Adrienne). Le film met en scène Guy, interprété par Michel Blanc, archétype du loser attachant, mais dont l’intrusivité est nettement plus corrosive que la simple maladresse. Contrairement à la candide innocence d’un Jean-Claude Dusse des Bronzés, Guy est un parasite manipulateur, un squatteur incontrôlable dont la présence s’immisce et détruit l’équilibre fragile de ses hôtes. Il s’incruste chez son ami Daniel (Bernard Giraudeau) et sa compagne Françoise (Thérèse Liotard), bouleversant leur quotidien jusqu’à la trahison et la rupture. Guy reste sympathique en apparence, mais ses actions ont des conséquences dévastatrices et plus concrètes que celles du vacancier éconduit. Il est le générateur de la montée en puissance des tensions dans le film, le poison qui révèle les failles du couple.

Le style de Leconte et Blanc est identifiable. On y retrouve l’humour de situation hérité du Splendid, avec des personnages « borderline » et des dialogues capables d’alterner entre l’absurde, la vanité, et la tendresse soudaine. Mais l’approche est ici plus intimiste. L’essentiel de l’action se déroule dans l’appartement modeste du couple, ce qui renforce l’impression de promiscuité et d’invasion. La caméra souligne cette saturation de l’espace, se faisant souvent serrée pour insister sur le désordre, l’intrusion dans l’intimité, et la perte progressive de liberté du couple. Bernard Giraudeau, dans le rôle de Daniel, incarne le complice contraint, celui qui subit les conséquences du désordre de Guy, apportant un contrepoids de gravité nécessaire. Thérèse Liotard, en Françoise, est la voix de la raison mais aussi de la fragilité, empêchant son personnage d’être un simple faire-valoir. Le trio central permet de suivre l’évolution psychologique des personnages et les rapports de force qui se nouent.

Visuellement, Leconte adopte un regard simple et frontal, sans effets spectaculaires, laissant la place aux acteurs et à la force des dialogues. Le film, d’une durée d’environ 1h25, est particulièrement fluide et efficace. Il évite les longueurs par un montage dynamique et une progression narrative en crescendo : l’incrustation initiale de Guy, les premières perturbations, la friction au sein du couple, le mensonge, la trahison, jusqu’à la confrontation finale. Le rythme monte à mesure que les gags, fondés sur des situations qui s’aggravent (Guy invitant ses rencontres, accumulant les maladresses, s’infiltrant dans le travail de Daniel), deviennent des désastres toujours plus embarrassants.

La bande-son, et en particulier la chanson-titre de RenaudViens chez moi, j’habite chez une copine – ainsi que P’tit déjeuner blues, cristallise l’esprit du film. Avec ses paroles de loser charmeur et pique-assiette, la chanson résonne directement avec la personnalité de Guy, tout en offrant ce charme rétro des années 80.

Viens chez moi… est une œuvre qui oscille brillamment entre comique, malaise et tendresse. Il parvient à mêler l’humour populaire et des observations sociales fines sur la précarité, sans jamais tomber dans la farce gratuite ou la caricature outrancière. Ce film est un jalon qui a permis à Leconte d’affirmer sa capacité à réaliser autre chose que des comédies de groupe, tout en conservant une veine populaire et une sensibilité humaine intacte. Pour Michel Blanc, c’est le moment où il s’installe définitivement comme pivot, capable de porter un film en incarnant un anti-héros plus complexe, plus blessant et plus complet que ses rôles précédents. Le film a bien vieilli grâce à son authenticité et à sa capacité à rester crédible, drôle et touchant, même dans l’exploration de la face la plus nuisible de ses personnages.

Conclusion : Viens chez moi, j’habite chez une copine est la preuve qu’il n’y a rien de plus dangereux pour l’amour que de donner les clés de son appartement à Michel Blanc.

Ma Note : A

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