
Impossible d’aborder l’impact colossal de Scream (1996) sans explorer ses racines et le contexte dans lequel il a émergé. Le film est né au début des années 1990, une décennie où le slasher, autrefois roi du box-office, semblait achevé. L’âge d’or initié par Halloween (1978) de John Carpenter, puis prolongé par Vendredi 13 (1980) et ses interminables suites, avait cédé la place à une formule répétitive et prévisible : des tueurs masqués interchangeables, des adolescents stéréotypés, des morts sans surprise. Le public, saturé, n’était plus terrifié, mais ennuyé. C’est dans ce paysage moribond qu’un jeune scénariste, Kevin Williamson (futur créateur de Dawson’s Creek et auteur de I Know What You Did Last Summer), entre en scène.
Williamson, un fervent admirateur de films d’horreur, trouva l’inspiration pour Scream après avoir visionné un documentaire sur Danny Rolling, le tueur en série tristement célèbre connu sous le nom de « Gainesville Ripper ». Une nuit, seul dans la maison qu’il louait à Palm Springs, il fut réveillé par un bruit étrange et s’imagina pourchassé par un psychopathe masqué. De cette terreur nocturne naquit la scène d’ouverture de ce qui était alors titré Scary Movie – un nom ironique, car il serait plus tard repris pour une parodie directe de Scream. En quelques jours, Williamson coucha sur papier une ébauche de 18 pages, jetant les bases de son histoire : une jeune femme harcelée au téléphone, un tueur vêtu de noir, et un jeu pervers avec les conventions du cinéma d’horreur. Percevant le potentiel de son idée, il développa un scénario complet en seulement trois jours, allant même jusqu’à esquisser des suites potentielles afin d’attirer l’attention des studios.
Cette démarche stratégique s’avéra payante. Dimension Films, une filiale de Miramax, y vit une occasion de ranimer un genre en déclin. Cependant, pour donner vie au film, il fallait un réalisateur capable de naviguer entre la terreur brute et un second degré intelligent. Le choix se porta sur Wes Craven, un maître incontesté de l’horreur, mais dont la carrière connaissait alors un certain creux. Craven avait déjà révolutionné le genre à deux reprises : d’abord avec La Dernière Maison sur la gauche (1972), un film radical et choquant, puis avec Les Griffes de la nuit (1984), qui introduisit le fantastique et le cauchemar dans le slasher. En 1994, il avait même réalisé Freddy sort de la nuit, une œuvre brillante qui brouillait les frontières entre la fiction et la réalité en faisant interagir Freddy Krueger avec les acteurs du film. Malheureusement, le public n’avait pas suivi et Craven hésitait à s’investir à nouveau dans un film d’horreur pour adolescents. Ce qui finit par le convaincre, c’est le ton unique du scénario de Williamson : une œuvre qui à la fois respectait et déconstruisait le genre. Scream n’était pas simplement un slasher de plus, mais une réflexion méta sur le genre lui-même. Les personnages connaissaient les règles des films d’horreur (« ne jamais dire ‘je reviens tout de suite’, ne jamais avoir de relations sexuelles, ne jamais consommer d’alcool ou de drogue… ») et tentaient de les utiliser – ou d’en jouer – pour survivre. L’ironie dramatique était omniprésente : les spectateurs riaient des références tout en étant constamment sur le qui-vive, car Craven maintenait une tension implacable.
Le film s’inspire d’un large éventail d’influences. L’ombre de John Carpenter plane sur Scream, notamment à travers une référence explicite à Halloween : la scène où Randy, un passionné de cinéma qui travaille dans un vidéoclub, commente les « règles » tout en regardant le classique de 1978, tandis que Ghostface rôde derrière lui, est un sommet d’ironie. Craven invoque également l’esprit d’Alfred Hitchcock, en particulier dans sa gestion du suspense et son traitement impitoyable de l’héroïne principale. La décision de tuer Drew Barrymore (connue pour ses rôles dans E.T. et Charlie’s Angels) dès la scène d’ouverture fut un coup de théâtre narratif, comparable au meurtre de Janet Leigh dans Psychose (1960). Ce choix déstabilise le spectateur et annonce que personne n’est à l’abri. À ces influences classiques s’ajoute une touche satirique typique des années 1990. Williamson, imprégné de la culture MTV et des dialogues acérés des teen movies, insuffle à ses personnages un naturel loquace et une conscience d’eux-mêmes. Ils sont jeunes, beaux, un peu cyniques, mais surtout intelligents : Sidney Prescott, Tatum Riley, Billy Loomis, Stu Macher… chacun incarne à la fois un archétype et une parodie d’archétype. Le spectateur se retrouve face à un film hybride : une œuvre d’horreur efficace et une comédie noire sur l’horreur elle-même.
Si le scénario de Kevin Williamson apporte à Scream son intelligence méta et son humour grinçant, c’est la mise en scène de Wes Craven qui lui confère sa puissance esthétique et son impact viscéral. Fort de vingt ans d’expérience dans le domaine de l’horreur, Craven aborda ce film avec une maturité rare : conscient des codes qu’il manipulait, mais suffisamment audacieux pour les subvertir. Dès la scène d’ouverture, Craven impose son style. La séquence avec Drew Barrymore – 13 minutes devenues cultes – concentre à elle seule toute la grammaire visuelle du film. L’utilisation du téléphone, objet banal transformé en instrument de torture psychologique, les plans rapprochés oppressants, et surtout l’exploitation du hors-champ, rappellent le cinéma hitchcockien. Craven prend plaisir à orchestrer un jeu cruel entre ce que le spectateur sait, ce qu’il devine et ce qu’il ignore. Le spectateur reconnaît les ficelles, mais se laisse piéger malgré lui. C’est cette tension entre familiarité et surprise qui fait de Scream un film à la fois érudit et terrifiant. Sur le plan visuel, Craven opte pour une esthétique paradoxale : à la fois lumineuse et banale. Contrairement aux slashers des années 1980, qui privilégiaient les éclairages nocturnes et expressionnistes, Scream se déroule en grande partie en plein jour, dans des décors suburbains qui semblent tout droit sortis d’un soap opera pour adolescents. Les maisons spacieuses, les cuisines immaculées, les pelouses verdoyantes : tout respire la normalité. Ce contraste accentue l’effet de choc lorsque surgit Ghostface, une silhouette maladroite mais implacable, qui semble capable de briser la quiétude de n’importe quel décor. Craven recherche ici une photographie presque « télévisuelle » qui donne au film une lisibilité parfaite, un élément essentiel pour maintenir l’attention d’un public jeune habitué au zapping. Ce réalisme visuel permet également aux éclats de violence – le rouge vif du sang, les coups de couteau – de frapper avec plus de force. Le mal, ici, ne se cache pas dans l’ombre : il surgit au cœur du quotidien. Le masque de Ghostface est une trouvaille géniale. Découvert par la productrice Marianne Maddalena dans une maison abandonnée lors du repérage des lieux, ce masque inspiré du tableau « Le Cri » d’Edvard Munch offre une combinaison parfaite de simplicité et d’iconicité. Blanc, lisse, hurlant : c’est une figure universelle de l’effroi, immédiatement reconnaissable. Associé à la longue robe noire, il crée une silhouette spectrale, presque comique dans ses mouvements maladroits, mais terrifiante dans son efficacité meurtrière. Ce contraste entre l’absurde et l’horrifique est au cœur de la réussite visuelle du film.
L’art de Craven réside aussi dans son utilisation du découpage. La séquence de la fête finale, qui occupe près de quarante minutes du film, est un modèle de construction chorale. Dans une même maison, Craven suit plusieurs groupes de personnages, alterne les points de vue, joue avec les portes qui s’ouvrent, les escaliers qui montent, les téléviseurs qui diffusent Halloween. La caméra se déplace avec fluidité, créant une tension cumulative qui explose lors des révélations finales. Rares sont les slashers qui avaient tenté un climax aussi long et complexe sans perdre le spectateur en cours de route. Le choix des décors contribue également à ancrer le film dans un univers familier. Woodsboro, la petite ville fictive de Californie où se déroule l’action, est à la fois générique et spécifique. Les maisons cossues, les couloirs du lycée, le vidéoclub : tout semble familier, presque archétypal. C’est précisément ce côté « banlieue américaine » qui rend l’horreur plus percutante. Contrairement à Freddy Krueger, un monstre issu du fantastique, Ghostface n’a rien de surnaturel : il est un adolescent ou un adulte du voisinage, dissimulé derrière un masque. L’horreur se situe donc au cœur du quotidien, renforçant la paranoïa et l’identification du spectateur.
Le succès de Scream ne repose pas uniquement sur l’ingéniosité de son scénario ou la maîtrise de sa mise en scène : il doit également beaucoup à son casting, soigneusement sélectionné pour incarner à la fois les archétypes du slasher et des personnages crédibles, capables d’émouvoir autant que de faire sourire. La décision la plus audacieuse fut sans doute de confier le rôle de Casey Becker, l’adolescente attaquée dans la fameuse scène d’ouverture, à Drew Barrymore. En 1996, Barrymore est déjà une star établie, une actrice associée à des rôles lumineux et populaires. La voir mourir brutalement dès les premières minutes est un choc narratif et marketing : le spectateur comprend immédiatement que Scream ne suivra pas les règles habituelles. Craven reprend ici la stratégie hitchcockienne de Psychose, où Janet Leigh disparaît au tiers du film, bouleversant les attentes. Barrymore, malgré son temps d’écran limité, imprime une intensité mémorable à son rôle, et sa terreur sincère donne le ton pour tout le reste du film. Le cœur de Scream repose néanmoins sur Neve Campbell, choisie pour incarner Sidney Prescott. Campbell, encore peu connue du grand public, se révèle être une « final girl » parfaite. Contrairement à certaines héroïnes passives des slashers des années 80, Sidney est active, courageuse, mais aussi vulnérable. Campbell apporte une fragilité touchante, notamment dans les scènes où Sidney affronte les souvenirs du meurtre de sa mère. Sa performance ancre le film dans une émotion réelle, évitant que l’ironie méta ne devienne trop distante. Sidney n’est pas qu’un archétype : c’est un personnage que l’on soutient sincèrement. À ses côtés, Skeet Ulrich campe Billy Loomis, le petit ami ténébreux de Sidney. Avec son charisme inquiétant, Ulrich évoque un jeune Johnny Depp (autre protégé de Craven, découvert dans A Nightmare on Elm Street). Son jeu ambigu – séduisant mais froid, amoureux mais suspect – alimente constamment le doute. Matthew Lillard, dans le rôle de Stu, apporte une énergie frénétique, presque cartoonesque (il jouera d’ailleurs Sammy dans les adaptations cinématographique de Scooby-Doo).. Sa performance débridée, parfois à la limite de l’excès, devient un contrepoint comique avant de basculer dans l’horreur pure lors du final, où sa folie éclate avec une jubilation inquiétante.Le duo formé par David Arquette, en shérif Dewey Riley, et Courteney Cox, interprétant Gail Weathers, ajoute une dimension supplémentaire au film. Arquette incarne une sorte de « boy scout » maladroit mais attachant, qui finit par gagner en héroïsme. Cox, quant à elle, surprend en s’éloignant de son image comique de Monica dans Friends pour jouer une journaliste ambitieuse et sans scrupules. Ce rôle, initialement écrit comme antipathique, devient grâce à elle plus nuancé : cynique mais efficace, agaçante mais indispensable. Fait amusant, la complicité née sur le tournage entre Arquette et Cox débouchera sur une histoire d’amour et un mariage.
La musique du film, composée par Marco Beltrami, joue un rôle fondamental dans l’instauration de l’atmosphère. Inconnu à l’époque, Beltrami signe ici sa première grande bande originale et se fait remarquer par son utilisation inventive des cordes et des dissonances. Ses compositions évoquent l’esprit de Bernard Herrmann, tout en y injectant une nervosité moderne. La partition oscille entre nappes inquiétantes et éclats orchestraux, renforçant chaque apparition de Ghostface. À côté de cette partition originale, la bande-son inclut des morceaux de rock alternatif qui inscrivent le film dans son époque. Cet équilibre entre musique classique de film d’horreur et culture pop 90’s illustre parfaitement la double identité du film : à la fois hommage au passé et reflet contemporain. Le mixage sonore joue un rôle subtil mais crucial. Les bruits de téléphone, de portes, de pas, sont amplifiés de façon à créer un malaise constant. L’appel de Ghostface, avec sa voix déformée, devient un instrument de terreur à lui seul. Rarement une voix au téléphone aura paru aussi glaçante. L’interprétation vocale est assurée par Roger L. Jackson, un acteur qui a également prêté sa voix à des personnages de Les Super Nanas et Star Wars: The Clone Wars.
À sa sortie en décembre 1996, Scream n’a pas simplement rencontré un succès commercial retentissant – rapportant plus de 173 millions de dollars dans le monde pour un budget de seulement 15 millions – il a transformé le paysage du cinéma d’horreur. Dans les années 1990, le slasher semblait être un genre dépassé, souvent parodié ou ignoré. Scream, en jouant à la fois sur la nostalgie des années 1970-1980 et la conscience contemporaine des codes du genre, a créé un nouvel équilibre entre hommage et innovation. L’impact de Scream sur le slasher est indéniable. Le film a relancé le genre à la fin des années 1990, inspirant une vague de teen slashers tels que Souviens-toi… l’été dernier (1997) et Urban Legend (1998), ainsi que d’innombrables copies et hommages. Mais au-delà de la simple renaissance du slasher, Scream a introduit une approche postmoderne : la conscience des codes, la réflexion sur le genre et l’ironie permanente sont devenus des éléments narratifs à part entière. Les personnages sont à la fois acteurs et spectateurs des clichés qu’ils subissent, et le spectateur est invité à partager cette double perception. Son influence dépasse largement le cinéma d’horreur. Le masque de Ghostface est devenu une icône culturelle, reconnaissable instantanément, au point de figurer dans les costumes et la culture pop mondiale. Les dialogues et les scènes clés sont entrés dans le lexique collectif : la réplique « Do you like scary movies? » reste emblématique. La franchise qui s’ensuivit, avec quatre suites principales et une série télévisée, a prolongé l’univers créé par Craven et Williamson, même si le premier film reste le point culminant en termes de tonalité, d’équilibre entre peur et d’équilibre entre peur et humour, et de force méta.
Les suites et la série, bien qu’ayant exploré de nouvelles pistes narratives et introduit de nouveaux personnages, n’ont jamais tout à fait retrouvé la magie du premier opus. Scream 2 (1997) a su capitaliser sur le succès initial en reprenant les mêmes ingrédients, tout en explorant les thèmes de la suite et de la pression médiatique. Scream 3 (2000), souvent considéré comme le maillon faible de la franchise, s’éloigne quelque peu de la formule originale en se déroulant à Hollywood et en mettant l’accent sur le passé sombre de Sidney Prescott. Scream 4 (2011), sorti onze ans après le troisième volet, a tenté de relancer la franchise en introduisant une nouvelle génération de personnages, tout en conservant les héros originaux. Enfin, Scream (2022), parfois appelé Scream 5, signe un passage de relais, en rendant hommage à Wes Craven, décédé en 2015, et en confiant la franchise à de nouveaux réalisateurs : le tandem Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett qui signeront également un 7e volet. Et l’année prochaine pour le trentième anniversaire du film c’est Kevin Williamson lui même qui signera le nouveau film de la saga.
Conclusion : Scream : œuvre charnière, où l’hommage aux classiques fusionne avec une audace stylistique inédite. Craven retrouve sa maestria, Williamson impose sa plume postmoderne, et le casting livre des performances iconiques. Scream réinvente le pacte horrifique, armant la méta-narration et ancrant la terreur au cœur du banal. Son héritage, commercial, critique, esthétique, culturel, est total. Presque trente ans après, Scream demeure l’étalon d’un cinéma d’horreur intelligent, efficace, mémorable. Ironique, cruel, brillant : un classique postmoderne qui continue de faire rire, trembler et penser.