
Deep Rising, réalisé par Stephen Sommers (futur auteur de The Mummy et Van Helsing), appartient à cette catégorie réjouissante des série B ambitieuse , qui assume son ADN pulp sans jamais se prendre trop au sérieux. Ce n’est pas un chef-d’œuvre, mais c’est un film qui sait exactement ce qu’il est — et qui le fait avec panache. À la fin des années 90, Stephen Sommers n’est pas encore le faiseur de blockbusters qu’il deviendra. Il sort tout juste de Catch Me If You Can (non, pas celui avec DiCaprio — l’autre, avec des voleurs de voitures et un budget microscopique). Avec Deep Rising, il veut rendre hommage aux films de monstres marins des années 50, tout en y injectant une dose d’action contemporaine et d’humour décalé. Le pitch est simple : un groupe de mercenaires embarque sur un bateau pour attaquer un luxueux paquebot-casino en pleine mer de Chine. Sauf qu’à leur arrivée, le navire est désert… ou presque. Un monstre tentaculaire géant, venu des abysses, a déjà commencé son festin. Et comme dans tout bon film de créature, les personnages vont devoir survivre, fuir, et balancer quelques punchlines entre deux fusillades. Le projet est produit par Hollywood Pictures, filiale de Disney qui, à l’époque, tente de se positionner sur le terrain du divertissement adulte. Le budget est conséquent (environ 45 millions de dollars), les effets spéciaux sont confiés à Rob Bottin, légende du genre (The Thing, RoboCop), et le casting est un mélange savoureux de gueules du cinéma d’action et de seconds rôles charismatiques.
Stephen Sommers n’a jamais été un styliste, mais il sait raconter une histoire avec rythme et efficacité. Sa mise en scène dans Deep Rising est fonctionnelle, parfois inventive, souvent généreuse. Il multiplie les plans larges pour montrer l’immensité du paquebot, les couloirs labyrinthiques, les salles de machines inondées. Il joue avec les ombres, les reflets, les contre-jours pour créer une atmosphère de huis clos oppressant. Mais surtout, il sait doser l’action. Les scènes de fusillade sont bien chorégraphiées, les poursuites en jet-ski à l’intérieur du navire sont absurdes mais jubilatoires, et les apparitions du monstre sont suffisamment espacées pour maintenir la tension. Sommers ne cherche pas tant à faire peur qu’ à divertir. Et il y parvient, en gardant toujours une touche d’humour, même dans les moments les plus sanglants. Visuellement, le film est un mélange de décors luxueux et de tuyauteries industrielles. Le paquebot-casino est un décor de rêve : salons dorés, escaliers majestueux, bars opulents. Mais très vite, tout cela est envahi par l’eau, les tentacules, et les restes de passagers digérés. Le contraste entre le faste et la crasse fonctionne à merveille, et donne au film une esthétique de cauchemar aquatique. Le monstre, conçu par Rob Bottin, est une créature tentaculaire gigantesque, avec des bouches pleines de dents, des ventouses carnivores, et une capacité à se faufiler dans les conduits les plus étroits. Il ne s’agit pas d’un calamar géant classique, mais d’une entité polymorphe, presque lovecraftienne, qui semble avoir été conçue pour maximiser les effets gores. Les effets spéciaux, bien que numériques pour partie, tiennent encore la route aujourd’hui, grâce à une utilisation intelligente de l’obscurité et de la suggestion.
Le casting de Deep Rising est un petit bijou de série B. Le regretté Treat Williams, dans le rôle de Finnegan, le capitaine du bateau, incarne un héros à l’ancienne : sarcastique, débrouillard, un peu paumé, mais toujours prêt à sauver la mise. Son jeu est décontracté, son timing comique impeccable, et il apporte une vraie humanité à un personnage qui aurait pu être un simple archétype. À ses côtés, Famke Janssen (révélée dans GoldenEye, et future Jean Grey dans X-Men) joue Trillian, une voleuse élégante et cynique, coincée dans le navire au mauvais moment. Elle apporte une touche de glamour, mais aussi de mordant, et son duo avec Williams fonctionne à merveille. Le reste du casting est un festival de trognes : Kevin J. O’Connor en sidekick bavard, Wes Studi en mercenaire impitoyable, Djimon Hounsou, Cliff Curtis, Trevor Goddard, Jason Flemyng… Tous jouent leur partition avec enthousiasme, et donnent au film une galerie de personnages hauts en couleur, qui rappellent les meilleurs films de commando des années 80.
Le montage, signé Bob Ducsay (qui collaborera ensuite avec Sommers sur The Mummy Returns et G.I. Joe: The Rise of Cobra puis plus récemment avec Rian Johnson), est nerveux, précis, et parfaitement adapté au genre. Le film ne traîne jamais : les scènes s’enchaînent avec fluidité, les dialogues sont rythmés, et les séquences d’action sont découpées avec clarté. Le tempo est soutenu, mais jamais épuisant. Sommers sait quand ralentir pour installer une ambiance, et quand accélérer pour relancer la tension. Le montage contribue à maintenir l’équilibre entre horreur, action et comédie, et donne au film une dynamique qui le rend très agréable à suivre. La musique est signée Jerry Goldsmith, compositeur légendaire (Alien, Total Recall, Basic Instinct), qui livre ici une partition efficace, discrète, mais parfaitement adaptée au ton du film. Les thèmes sont tendus, les percussions soutiennent les scènes d’action, et les moments de suspense sont soulignés par des motifs inquiétants. Goldsmith ne cherche pas à imposer une signature sonore forte, mais à accompagner le récit avec justesse. Sa musique contribue à l’ambiance claustrophobe du film, et renforce la tension sans jamais l’alourdir.
Deep Rising appartient à cette vague de films de monstres marins qui a déferlé à cette époque sur les écrans, aux côtés de Leviathan, DeepStar Six, Virus ou The Abyss. Mais là où certains cherchent la gravité ou la métaphore écologique, Sommers choisit le fun, le rythme, et l’excès. Le film ne prétend pas être intelligent, mais il est malin. Il connaît les codes du genre, les détourne avec humour, et offre un spectacle généreux, sans prétention. À sa sortie, Deep Rising n’a pas rencontré le succès escompté. La critique était mitigée, le box-office décevant, et le film est vite tombé dans l’oubli. Mais avec le temps, il a gagné en reconnaissance, notamment grâce à la vidéo, au streaming, et aux communautés de fans de cinéma de genre. Il est aujourd’hui considéré comme un classique de la série B des années 90, un film qui assume ses choix, qui ne cherche pas à plaire à tout le monde, mais qui séduit par sa sincérité, son énergie, et son humour. Il a aussi permis à Stephen Sommers de se faire remarquer, et de lancer sa carrière de réalisateur de blockbusters, avec The Mummy l’année suivante.
Conclusion : Deep Rising n’est pas un film subtil. Ce n’est pas un film profond (quoi que). Ce n’est pas un film qui changera votre vie. Mais c’est un film qui vous fera passer un excellent moment, avec des personnages attachants, des répliques savoureuses, des scènes d’action bien fichues, et un monstre géant qui boit ses victimes au lieu de les manger.