
Dans l’histoire du cinéma, rares sont les films qui osent questionner les mythes fondateurs avec autant de mélancolie et de poésie. Sorti en 1976, La Rose et la Flèche (titre original : Robin and Marian), réalisé par l’éclectique Richard Lester (A Hard Day’s Night, Superman II), n’est pas une énième version de la légende de Robin des Bois. C’est une élégie, une complainte automnale qui voit le célèbre archer et son amour de toujours, Marianne, confrontés non pas à des ennemis en collants verts, mais à la vérité impitoyable de leur âge. Loin des péripéties virevoltantes, des duels spectaculaires et des sauvetages héroïques, ce film est un drame shakespearien sur le poids de la légende, la nostalgie du passé et la recherche de la paix intérieure. C’est une œuvre d’une maturité bouleversante, magnifiquement interprétée et qui, avec le recul, a acquis le statut de film culte pour tous ceux qui ont grandi avec les récits d’aventures et qui, à leur tour, ont vu le temps filer.
Le projet La Rose et la Flèche trouve son origine non pas dans un désir de réadapter la légende, mais de la déconstruire. Tout part du scénario original de James Goldman (Le Lion en Hiver, Nicholas and Alexandra), qui s’interrogeait sur ce qu’il se passe après « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Goldman, fasciné par les personnages historiques et littéraires à la fin de leur parcours, a imaginé une suite aux aventures de Robin des Bois, non pas en pleine gloire, mais au moment où il revient de vingt années de croisades, fatigué et désillusionné. Il trouve une Marianne qui a renoncé à ses vœux et qui s’est retirée dans un couvent. Le script, d’une grande intelligence, a séduit la production et a été un projet ambitieux, porté par le producteur Ray Stark qui voyait dans ce concept une opportunité de raconter une histoire plus profonde et humaine que les films d’aventures de l’époque.
La Rose et la Flèche est un film hybride, et c’est ce qui fait sa force. Il emprunte bien sûr au genre de l’aventure médiévale, mais en le filtrant à travers le prisme d’une histoire bien plus moderne. On y trouve des échos du western crépusculaire, un genre popularisé par des films comme La Horde sauvage (1969) ou Les Cavaliers (1971), où le héros, fatigué et dépassé par le monde moderne, est confronté à sa propre obsolescence. Robin et ses compagnons sont des figures archaïques, des reliques d’une autre époque. Ils sont un peu les derniers des Mohicans, des hommes qui ne comprennent plus le monde qui les entoure. Le film emprunte aussi au drame historique, avec ses dialogues ciselés et ses enjeux complexes, ainsi qu’à la romance élégiaque. La relation entre Robin et Marianne, une fois passée l’exaltation de la jeunesse, devient une histoire d’amour mature, pleine de regrets, de non-dits et d’une tendresse infinie. On peut également y voir une critique de la guerre, avec un Robin revenu des croisades comme un vétéran traumatisé. Cette réinterprétation, très moderne pour l’époque, était parfaitement adaptée à l’ambiance post-Vietnam du milieu des années 1970.
La mise en scène de Richard Lester est une symphonie de contrastes. Lester, connu pour son style visuel frénétique et son humour absurde, a surpris tout le monde avec un film d’une telle gravité. Cependant, on retrouve sa signature : l’utilisation du ralenti pour insister sur la violence des combats, la fluidité de la caméra qui se promène dans les décors naturels, et une approche du dialogue qui privilégie la spontanéité et la nuance. Lester a une approche réaliste et humaniste de ses personnages. Il ne les filme pas comme des icônes, mais comme des hommes et des femmes de chair et de sang. Ses scènes d’action sont brèves et brutales, loin des chorégraphies virevoltantes des autres films d’aventures. Ses gros plans sur les visages de ses acteurs, fatigués et usés par le temps, sont d’une force rare. Il a su créer une atmosphère de mélancolie et de poésie qui fait de ce film une œuvre à part, une sorte de testament sur le poids du temps et sur ce que l’on laisse derrière soi. Pour Richard Lester, La Rose et la Flèche est une parenthèse mélancolique dans une carrière jalonnée de comédies et de satires . C’est un film qui a révélé une facette plus intime et plus dramatique de son talent, et qui a montré qu’il était capable de diriger un drame historique avec autant d’aisance qu’une comédie musicale.
Le film occupe également une place de choix dans la filmographie de Sean Connery. Après avoir laissé derrière lui le costume de James Bond, Connery était en pleine transition vers un rôle d’acteur plus mûr et plus dramatique. Son rôle de Robin est la quintessence de cette transition. Il est à la fois rugueux et usé, charismatique et pathétique. C’est l’une de ses performances les plus touchantes et les plus nuancées, qui a ouvert la voie à des rôles plus sérieux dans des films comme Le Nom de la rose (1986) ou Les Incorruptibles (1987). Pour Audrey Hepburn, le film a marqué son grand retour au cinéma après neuf ans d’absence. Loin de ses rôles glamour dans des films comme Sabrina ou Diamants sur canapé, elle incarne ici une Marianne vieillissante, pleine de sagesse et de dignité, qui a trouvé la paix dans une vie simple et qui est confrontée à la résurgence d’un passé qu’elle pensait révolu. Sa performance est d’une subtilité et d’une force rare, et son alchimie avec Connery est tout simplement magique. Le succès de La Rose et la Flèche repose entièrement sur le talent de ses deux acteurs principaux. L’alchimie entre Sean Connery et Audrey Hepburn est une chose rare, une évidence qui crève l’écran à chaque apparition. Connery, avec son physique de guerrier et son regard fatigué, est un Robin des Bois à la fois charismatique et terriblement humain. On sent la nostalgie et la lassitude qui l’habitent, l’effort qu’il doit fournir pour redevenir un héros. Hepburn, quant à elle, incarne une Marianne qui n’a rien perdu de sa grâce, mais qui a gagné en sagesse et en détermination. Leur relation est d’une tendresse infinie, une histoire d’amour qui a survécu au temps et qui, dans le film, trouve une conclusion d’une beauté tragique.
Le film est également porté par un casting de seconds rôles tout aussi exceptionnels. Robert Shaw (Les Dents de la mer, L’Arnaque), dans le rôle du Shérif de Nottingham, est un adversaire à la fois noble et usé, qui respecte son ennemi. Il est un miroir de Robin, un homme fatigué qui veut en finir avec un passé qui ne cesse de le hanter. Richard Harris (Impitoyable, Gladiator), dans le rôle de Richard Cœur de Lion, est un roi barbare, loin de l’image idéalisée que l’on a de lui. Et Nicol Williamson (Merlin l’Enchanteur, Excalibur), dans le rôle de Petit Jean, est un compagnon loyal et fidèle. Le casting, sans exception, contribue à l’authenticité et à la profondeur des personnages.
L’esthétique du film est brute et terreuse, loin des décors de conte de fées que l’on trouve habituellement dans les films sur le Moyen Âge. Le directeur de la photographie, David Watkin (Les Chariots de feu, Out of Africa), a utilisé des couleurs désaturées, des tons ocres et des lumières naturelles pour créer une ambiance mélancolique et réaliste. Les décors, les villages et les châteaux ont l’air usés par le temps, et l’on sent le poids des siècles sur les épaules de ces personnages. Les costumes, conçus par Emma Porteous (La Guerre des étoiles, Le Secret de la pyramide), sont réalistes, loin des tenues flamboyantes des adaptations précédentes. Le costume de Robin est fait de cuir usé, celui de Marianne est celui d’une nonne simple et pratique. L’esthétique du film est un personnage à part entière, un miroir des thèmes de la fatigue et de la vieillesse qui traversent le film.
Le montage, supervisé par John Victor-Smith (Robin des Bois, prince des voleurs, L’Héritage de la haine) et Richard Lester lui-même, est d’une sobriété qui sert le propos. Le rythme est lent, presque méditatif, avec de longues scènes de dialogue et des moments de silence qui permettent aux émotions de s’installer. Les scènes d’action sont courtes et brutales, et le montage ne cherche pas à les embellir, mais à en montrer la dureté. Le film se déroule comme une ballade triste, avec ses moments de tendresse et ses moments de violence, pour atteindre une conclusion d’une tristesse bouleversante. La musique, composée par le légendaire John Barry (Goldfinger, Out of Africa), est le cœur émotionnel du film. Le compositeur, connu pour ses mélodies élégantes et mélancoliques, a créé une partition inoubliable, dominée par les cordes et les vents, qui capture l’esprit du film. La musique de Barry n’est pas une musique d’aventure, mais une musique de regret, de nostalgie et de tendresse, qui accompagne le film comme une lamentation.
Conclusion : La Rose et la Flèche n’est pas un film d’aventure, mais un film sur l’après-aventure. C’est une œuvre qui a eu le courage de déconstruire un mythe populaire pour en extraire une vérité plus profonde et plus universelle. C’est un film sur la vieillesse, sur la mort, mais aussi sur l’amour qui survit au temps et sur la dignité. C’est une œuvre qui a su fusionner les codes du western crépusculaire avec le drame historique et la romance, pour créer un film qui est, encore aujourd’hui, un joyau de poésie et de mélancolie.