HANNIBAL (2001)

Dix ans. C’est le temps qu’il a fallu au Dr Hannibal Lecter pour sortir de l’ombre glaciale du Silence des agneaux et revenir sous les projecteurs. Quand Hannibal de Ridley Scott sort en 2001, ce n’est pas une simple suite, mais une cible. Une cible écrasée par le poids d’un monument : le film parfait et oscarisé de Jonathan Demme. La critique s’en est donnée à cœur joie, le jugeant « trop opulent, trop complaisant, trop différent ». Pourtant, le cinéma est rempli d’œuvres condamnées par la comparaison, forcées de renier leur modèle pour exister. Ridley Scott, maître des décors grandioses et des crépuscules métalliques, n’a pas fait une suite : il a tourné un opéra gothique, une orgie baroque où le sang a le goût du vin toscan. Pour le meilleur et pour le pire, il a fait du Ridley Scott.

Le principal fardeau du film, c’est sa filiation. Silence des agneaux, c’était la sobriété, la tension pure, un thriller psychologique où l’horreur naissait d’un simple échange de regards entre le monstre et l’agent naïve. Avec cinq Oscars majeurs, le sommet était atteint. Aucune suite ne pouvait rivaliser. Hannibal n’est pas un mauvais film ; il a juste un frère jumeau génial et moralement irréprochable. Dès la production, la direction était claire. Ted Tally, scénariste du premier, s’est retiré, trouvant le roman de Thomas Harris « excessif » et « outrancier ». Quand l’homme qui a fait dialoguer Lecter et Starling recule, on comprend le virage. Puis vinrent deux refus : Jodie Foster et Jonathan Demme. Ce double non était un signal : l’élégance contenue de Demme allait céder la place à l’excès visuel de Scott ; la fragilité de Foster, à la maturité fatiguée de Julianne Moore.

Ce changement n’est pas une trahison, mais une libération. En perdant ses figures tutélaires, Hannibal s’autorise la démesure. Scott, auréolé du succès de Gladiator, ne vient pas filmer des interrogatoires : il peint la décadence. Lecter devient un Faust moderne, libre, cultivé, bronzé, citant Dante à l’ombre des palais florentins. Le thriller se mue en tragédie lyrique. À Florence, Scott trouve son décor idéal. Fini les couloirs du FBI et les cellules froides ; place aux pierres anciennes, aux dorures, aux ombres dignes d’un Caravage dopé à l’adrénaline. Avec le chef opérateur John Mathieson, il compose des tableaux plus que des plans. La lumière oscille entre sépia nostalgique et clair-obscur menaçant. Cette opulence n’est pas un caprice : elle est le sujet. Hannibal confronte la barbarie la plus archaïque – le cannibalisme – à la civilisation la plus raffinée. Lecter écoute Bach, cite l’opéra et cuisine la cervelle. Il ne vit plus dans les ténèbres de l’Amérique profonde, mais dans les salons où le meurtre devient un art.

Scott revendique cette esthétique et plonge dans le giallo italien, entre érotisme, meurtres stylisés et couleurs saturées. Comme Argento ou Bava, il transforme le sang en accessoire de mode. La mort du commissaire Pazzi n’est pas une exécution, mais une offrande baroque : un martyr suspendu au-dessus de Florence. La Renaissance devient ici l’autre nom de la décadence. Le film épouse son sujet : amour impossible entre Lecter et Starling, vengeance grotesque de Mason Verger, chute morale de tous les poursuivants. Zimmer et l’aria Vide Cor Meum donnent au récit sa dimension sacrée et profanée. Scott oppose deux mondes : la chaleur sensuelle de Florence contre la froideur bureaucratique de l’Amérique. C’est le duel éternel entre l’art et la technique, la beauté et la médiocrité.

Deux visages du mal s’affrontent : le mal séduisant de Lecter et le mal grotesque de Verger. Gary Oldman, méconnaissable sous des prothèses d’une laideur spectaculaire, incarne Verger, la seule victime connue de Lecter qui ait survécu, mais dans quel état ! Défiguré, réduit à une masse de chair vengeresse, cet homme riche et pervers est l’opposé de Lecter. Là où le cannibale est l’incarnation de la maîtrise et du contrôle, Verger est le chaos, la vengeance brute, la jouissance de l’horreur. Scott en fait un monstre grotesque – d’ailleurs, on oscille souvent entre l’effroi et le rire noir en voyant ses tentatives pathétiques de vengeance. Scott s’amuse à brouiller les repères : qui est vraiment le plus humain ? Quant à Anthony Hopkins, il ne reprend pas le rôle, il le réinvente. Son Lecter est libre, donc plus dangereux, mais aussi plus mélancolique. Dix ans après la prison, il est un homme en quête d’un foyer, d’une âme sœur. Il est charmeur, ironique, intellectuel, parfois même attendrissant dans sa solitude d’esthète. Sa performance gagne en légèreté, presque en romance. Il est devenu un Dracula cosmopolite qui ne craint pas la lumière du jour. Il n’est plus seulement un prédateur, mais un homme en quête d’un miroir – celui que Clarice lui offre, un reflet de pureté dans un monde corrompu. Julianne Moore, en contrepoint, apporte une gravité nouvelle. Sa Clarice n’est plus une jeune recrue, mais une femme usée par l’échec et le cynisme. Leur relation devient une tragédie : deux âmes solitaires que tout sépare mais que tout attire.

Le rythme du film, souvent critiqué, est pourtant l’un de ses atouts. Scott impose un tempo ample, presque musical. Le montage de Pietro Scalia maintient la séparation Lecter–Starling comme une tension d’opéra. Florence respire, l’Amérique suffoque. La mise en scène invite à la contemplation, aux textures, aux odeurs. Le film ne fait pas peur, il fascine. Chaque partie a son rythme : bureaucratie nerveuse, parenthèse florentine, traque finale. Ce contraste crée une respiration, un mouvement entre beauté et malaise. La musique de Zimmer, et surtout Vide Cor Meum, en est la clé de voûte. Lecter s’y voit en Dante, offrant son cœur à Clarice – le monstre en amoureux tragique.

Et puis, il y a la scène, le dîner final. La préparation du plat à base de cerveau humain (encore fumant et provenant, pour ne rien gâcher, d’une victime encore vivante, quoique shootée) n’est pas gore au sens slasher du terme. Elle est chorégraphiée, apaisée, sublimée par la musique douce et les gestes précis du chef cuisinier. Le plan où Lecter coupe et sert l’organe, filmé comme un rituel de haute cuisine, est le point de non-retour du film. C’est le moment où Scott brise définitivement l’illusion du thriller pour basculer dans la fable macabre et l’humour noir .Le mal devient séduisant. Lecter, dernier esthète du monde, se repaît des médiocres, au sens propre comme au figuré. Sous le vernis du raffinement, il n’y a que solitude et perversion.

Vingt ans plus tard, Hannibal n’est plus une suite ratée, mais un film à part. Portrait d’une époque obsédée par le luxe et vidée de sens, il transforme un roman bancal en poème visuel. À sa sortie, le public voulait une chasse au monstre. Scott a livré une romance morbide. Ses incohérences sont ses marques de fabrique : Hannibal vit dans l’excès, la stylisation, l’ironie. C’est un cauchemar élégant, un poème sanglant. Lecter n’est plus seulement un tueur, mais le reflet mélancolique d’un monde décadent. En filmant tant de beauté dans l’horreur, Ridley Scott rappelle que la civilisation elle-même, dans sa splendeur, garde toujours en elle la trace du monstre prêt à passer à table.

Conclusion : Hannibal ne rivalise pas avec Le Silence des agneaux, mais s’impose comme un plaisir baroque et gonzo, porté par le style de Sir Ridley. Bon appétit.

Ma Note : B+

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