ROCKY III (1982)

Disons le clairement : j’adore Rocky III. Non seulement est mon Rocky préféré, mais c’est également l’une de mes suites favorites, Sa trame, reprise dans des œuvres comme The Dark Knight Rises (2012) de Christopher Nolan (fan du film) illustre une dynamique narrative puissante — celle du héros tombé de son piédestal, contraint de se réinventer pour reconquérir sa légitimité. C’est une œuvre charnière car elle incarne le virage spectaculaire de Sylvester Stallone du drame social à la mythologie du blockbuster mais aussi une inflexion politique qui épouse les mutations idéologiques de l’Amérique des années 80. Si Rocky (1976) était une œuvre intimiste et sociale, Rocky III assume pleinement son statut de film populaire, calibré pour séduire un large public. Rocky III est souvent éclipsé par le premier film et son successeur, Rocky IV (1985), qui est souvent cité comme le plus « reaganien » de la série, avec son patriotisme exacerbé et ses thématiques de guerre froide. Cependant, Rocky III se révèle être la suite la plus politique de la saga. C’est un film qui, sous couvert de divertissement, explore des thèmes complexes sur l’identité, la classe sociale, et le rêve américain. Stallone, qui avait déjà démontré sa capacité à raconter des histoires qui touchent à l’âme américaine, affûte ici son discours. Avec le temps, ce film a pris une dimension presque iconique, représentant une période de transition non seulement pour le personnage de Rocky, mais aussi pour les valeurs américaines à une époque de bouleversements sociaux et politiques majeurs.


Rocky III, s’inscrit dans un contexte où le premier film de1976 avait non seulement remporté l’Oscar du meilleur film, mais également changé la perception du cinéma de sport en tant que genre à part entière. L’énorme succès commercial et critique de Rocky II (1979) a établi une attente immense pour cette suite. En 1982, Stallone est au sommet, il n’est plus le jeune outsider de Rocky. Il est devenu une star, un symbole, une figure de l’Amérique triomphante. Après avoir écrit et interprété les deux premiers volets, il prend pleinement les commandes de Rocky III en assumant le poste de réalisateur et conçoit Rocky III dans un contexte de transformation personnelle et professionnelle. Et cela se ressent dans sa manière de faire du cinéma. Fort du succès des deux premiers films, il cherche à redéfinir le personnage de Rocky en l’inscrivant dans une dynamique plus spectaculaire. Rompant avec le naturalisme « social » qui faisait de Rocky un film pleinement ancré dans le cinéma des années 70 pour entrer dans la décennie plus clinquante des années 80 celle du clip , du culte du corps et de l’émergence de ESPN (chaîne du câble consacré au sports). Le changement  se reflète sur le physique même de l’acteur, oubliée la lourdeur pataude de la « fausse patte » place à la statue grecque bodybuildée. Même si Sly dit maintenant (dans l’excellente interview accordée à Robert Rodriguez pour la collectionThe Director’s chair) que ce  nouveau physique était censé refléter la vanité qui s’était emparée de Balboa , son parcours de ces années de gloire (divorce, remariage avec Brigitte Nielsen, rivalité avec Arnold) semble attester que cette vanité s’était aussi emparé de son créateur.

Le film devient un miroir de sa propre ascension : Rocky n’est plus un outsider, il est une star, tout comme Stallone. Le générique d’ouverture, composé d’images réelles de ce dernier invité dans des talk-shows et des événements mondains, brouille volontairement la frontière entre fiction et réalité. Stallone ne cherche pas à cacher son succès — il l’intègre au récit. Rocky vit dans le luxe, s’entraîne en public, participe à des galas. Mais cette réussite est aussi source de vulnérabilité. Le film met en scène une culpabilité latente, celle de l’ancien pauvre devenu riche, qui doit affronter une version sombre de lui-même : Clubber Lang. Le scénario repose sur une structure classique mais efficace, ce schéma, repris dans de nombreuses franchises, est ici porté par une mise en scène qui alterne entre introspection et grand spectacle. Cette culpabilité de l’ancien pauvre se matérialise de façon masochiste dans la façon dont Rocky est malmené au cours du film que ce soit par Hulk Hogan mais surtout bien sûr par son nouveau challenger Clubber Lang interprété avec rage par un  Mister T charismatique , ancien videur et garde du corps que  Stallone propulse à l’écran dans ce qui sera son premier rôle.

Les combats dans Rocky III marquent une rupture stylistique. Le montage se resserre, les scènes d’entraînement deviennent des clips rythmés, et la narration se simplifie pour mieux coller aux codes du divertissement. La réalisation de Stallone se distingue par une efficacité visuelle : plans resserrés sur les visages, ralentis sur les coups portés, et une alternance entre scènes intimistes et séquences d’entraînement épiques. Le montage, plus rapide que dans les précédents volets, accentue la tension dramatique et donne au film un rythme haletant, en phase avec l’énergie de son époque. Les ralentis accentuent l’impact des coups, et la lumière dramatise chaque échange. Le premier combat contre Lang est filmé comme une chute : Rocky est désorienté, les plans sont instables, la caméra vacille. Le spectateur ressent la perte de repères du boxeur. À l’inverse, le combat final est maîtrisé, fluide, presque dansé. Rocky esquive, provoque, use son adversaire. La caméra épouse ses mouvements, souligne sa stratégie. Ce contraste visuel illustre son évolution : de la victime passive à l’homme redevenu combattant. La participation de Hulk Hogan, dans le rôle du catcheur Thunderlips, est bien plus qu’un clin d’œil. Elle incarne le virage du sport américain vers le spectacle total. Ce match de charité, organisé dans une ambiance de show télévisé, oppose Rocky à un colosse extravagant, dans une mise en scène digne de la WWE. Ce segment, à la fois absurde et fascinant, introduit une nouvelle dimension : celle du sport comme divertissement. Hogan, alors en pleine ascension, deviendra quelques mois plus tard l’icône de la Hulkamania, révolutionnant le catch et la pop culture. Sa présence dans Rocky III anticipe cette mutation, où le ring devient une scène, et le combat un spectacle. Stallone, en intégrant Hogan, capte l’air du temps. Il comprend que le public ne veut plus seulement voir des combats — il veut des héros, des monstres, des mythes. Et Rocky III devient le théâtre de cette transformation.

Mais ce changement n’est pas qu’esthétique : il est révélateur d’une transformation identitaire. Stallone ne raconte plus l’histoire d’un homme qui rêve de s’élever, mais celle d’un homme déjà au sommet, menacé par ceux qui veulent le détrôner. Rocky n’est plus l’outsider, il est l’institution. Et le cinéma de Stallone devient le reflet de cette nouvelle posture : plus affirmé, plus frontal, plus idéologique. Rocky III est symptomatique d’un basculement politique. Il ne revient pas dans le quartier populaire de Philadelphie, car il sait que le public ne le croirait plus. Il assume son statut, et le film devient une parabole sur la légitimité du pouvoir acquis. En choisissant de montrer Rocky dans l’opulence dès le générique — avec des images réelles de la vie de Stallone – le film assume une fusion totale entre le personnage et son créateur. Rocky est devenu Stallone, et Stallone est devenu l’Amérique. Mais cette réussite n’est pas sans culpabilité. Le film met en scène un Rocky affaibli, presque anesthésié par son confort, confronté à Clubber Lang (Mr. T), figure de la rue, incarnation d’une rage sociale brute. Lang, un personnage puissant et charismatique, représente la menace d’un nouveau type de challenger, Contrairement à Apollo Creed, rival élégant et intégré Lang n’est pas simplement un adversaire : c’est un ennemi. Il incarne une menace existentielle pour le statut de Rocky, Il ne veut pas simplement réussir : il veut prendre. Il est violent, vulgaire, menaçant (Clubber Lang est en cela un avatar prophétique de Mike Tyson) .Cette inversion des perceptions, où le travailleur acharné en lutte pour son rêve devient un vilain aux yeux de la société, est une projection de l’idéologie conservatrice qui commence à s’installer dans le pays. Cette représentation traduit une peur latente : celle de l’Amérique blanche face à une jeunesse noire urbaine en colère et frustrée, perçue comme incontrôlable. Ce n’est pas simplement un affrontement physique sur le ring, mais un combat idéologique, où la légitimité de l’individu riche et célèbre est mise en avant, alors que celui qui se bat pour son droit à la reconnaissance est traité comme une menace. Dans Rocky III, le personnage d’Apollo Creed toujours incarné par Carl Weathers subit une transformation fascinante. Initialement, antagoniste charismatique, il devient un mentor pour Rocky, une figure positive qui symbolise le succès de la communauté noire au sein de l’establishment. Creed émerge comme un homme respecté, ayant adopté les codes de la majorité, représentant ainsi une version idéalisée de la réussite. Il revient pour aider Rocky à retrouver son « œil du tigre » et ramène Rocky à ses racines populaires, dans une vision quelque peu naïve des rapports sociaux. La communauté afro-américaine représentée par les boxeurs qui entourent Rocky lors de son entraînement , bien qu’empreinte de respect, reste instrumentalisée pour servir le récit du héros blanc en quête de rédemption. Une fois Lang vaincu, Rocky peut retourner à sa vie dorée. L’ordre est rétabli. Ce glissement narratif illustre une inversion fondamentale : celui qui possède est désormais perçu comme méritant. Rocky vit dans le luxe, mais il l’a gagné à la sueur de son front — et nous en avons été les témoins. Celui qui vient d’en bas, qui réclame sa part, devient une menace. Cette logique épouse parfaitement la « révolution conservatrice » qui traverse les États-Unis à l’époque, portée par Ronald Reagan. Le rêve américain n’est plus une promesse d’ascension collective, mais une justification de la réussite individuelle. Stallone, en fusionnant son image avec celle de Rocky, incarne cette idéologie.

Musicalement aussi les années MTV bouleversent l’univers Rocky , la fanfare et la musique de Bill Conti sont toujours là, mais Stallone fait entrer le rock FM dans la BO (ou l’on retrouve aussi une chanson interprétée par son frère Franck comme dans Rambo). La musique occupe une place centrale dans Rocky III, avec Eye of the Tiger du groupe Survivor comme morceau emblématique. Commandée spécialement pour le film après le refus de Queen d’utiliser Another One Bites the Dust, cette chanson devient l’hymne de Rocky, incarnant son esprit de combativité et de résilience. Ses puissants riffs et ses paroles évocatrices transcendent le film et le transforment en un symbole universel de motivation. Elle accompagne les scènes d’entraînement de Rocky, soulignant son retour à l’essence du combat, à la sueur et à la discipline. Ce morceau est devenu indissociable de l’image du boxeur, représentant l’essence même de sa lutte pour se relever et surmonter l’adversité. « Eye of the Tiger » motive et inspire, faisant de cette chanson un hymne pour les sportifs et les rêveurs de toute une génération.

Mais si il cède à l’air du temps  ( ah cette course au ralenti et voir les deux amis s’ébaudir dans l’océan) le scénariste Stallone reste attaché à la construction d’un mythe intemporel et fait de Rocky III une saga du « Fall and rise again » ou le héros déchu de sa gloire et de sa dignité – terrible scène de l’aveu de Mickey qui lui apprend que ses autres challengers avaient été « choisis » –  doit retrouver le feu sacré guidé par l’adversaire d’hier qui lui aussi a connu ce parcours.  L’aspect mythologique se retrouve aussi dans la chorégraphie des combats qui ne cherchent plus un pseudo-réalisme mais qui sont des affrontements quasi-super héroïques entre surhommes. Stallone se permet aussi la meilleure scène de fin en dehors du premier opus avec le premier coup porté dans un dernier combat « privé » entre Rocky et Apollo dont nous ne connaitrons jamais l’issue …(jusqu’à Creed).

Conclusion : Rocky III est une œuvre de transition qui marque un tournant dans la saga l’éloignant du réalisme social et du romantisme des premiers volets – sans encore basculer dans le cartoon Live du quatrième volet-  et une évolution politique et stylistique de son auteur. . Elle marque le passage du cinéma social au blockbuster idéologique. Elle raconte la chute et la rédemption, mais aussi la peur du déclassement, la légitimation du pouvoir, et la transformation d’un héros en icône. C’est le premier film de la période qui fera de lui la plus grande star de la décennie et reste à ce jour un divertissement galvanisant un « power movie ». Stallone, en fusionnant sa propre trajectoire avec celle de Rocky, livre un autoportrait puissant, parfois ambigu, mais toujours sincère. Et c’est peut-être là, dans cette tension entre introspection et spectacle, que réside la force de Rocky III.  GO FOR IT !!!

Ma Note : A

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