TERMINATOR 3 : RISE OF THE MACHINES (2003)

En cette ère où les franchises cinématographiques sont monnaie courante, il est rare qu’une suite puisse se mesurer à l’héritage colossal de ses prédécesseurs, surtout lorsque ceux-ci sont des piliers du genre. C’est le défi auquel a été confronté Terminator 3 : Le Soulèvement des Machines, un film qui a dû naviguer dans l’ombre de deux chefs-d’œuvre de la science-fiction/action : The Terminator (1984) et Terminator 2 : Le Jugement dernier (1991), tous deux réalisés par l’incomparable James Cameron. L’absence du maître à la barre, de l’actrice emblématique Linda Hamilton, ainsi que des changements majeurs dans l’équipe créative, a fait naître une vague de scepticisme. Beaucoup redoutaient que cette suite ne soit qu’un ersatz, un produit marketing sans âme. Pourtant, avec le recul, Terminator 3 a su, dans une large mesure, s’affirmer comme un divertissement spectaculaire, certes moins profond que ses aînés, mais non dénué d’intérêt. C’est un film qui mérite une appréciation plus nuancée, au regard de son développement chaotique et des défis que son réalisateur, Jonathan Mostow, a été confrontés.

Le chemin vers la production de Terminator 3 fut long et semé d’embûches. Après le succès de Terminator 2, la société de production Carolco , jadis une puissance d’Hollywood, a décliné et fait faillite en 1995. James Cameron avait pourtant déjà envisagé une suite, allant même jusqu’à produire des attractions 3D comme T2-3D: Battle Across Time, qui servaient de préludes pour un potentiel retour à l’univers. À la suite de la faillite, les droits de la franchise se sont retrouvés dans une zone grise, passant de studio en studio jusqu’à ce que 20th Century Fox finisse par acquérir les droits pour les futures suites. De nombreux réalisateurs de renom ont été considérés, dont Ridley Scott, qui, selon de récentes interviews, aurait refusé une offre de près de 20 millions de dollars pour le projet (on rêve à cette franchise Terminator miroir de la franchise Alien) . Finalement, ce sont les producteurs Mario Kassar et Andrew G. Vajna, fondateurs de Carolco figures emblématiques du cinéma d’action des années 80 et 90, qui reprennent le flambeau. Terminator 3 est donc né dans un contexte où il fallait à la fois respecter et prolonger une mythologie extrêmement forte, sans la présence de son créateur originel, James Cameron, ni de son actrice centrale, Linda Hamilton. Le scénario, confié à un trio d’écrivains, devait relever le défi de renouer avec la tradition tout en injectant des éléments nouveaux.

Le développement du scénario fut particulièrement complexe, avec une équipe de scénaristes qui a évolué. Initialement, Tedi Sarafian fut engagé pour écrire le premier jet du script. Son concept se concentrait sur un John Connor plus sombre et une intrigue plus centrée sur le voyage dans le temps. Cependant, l’approche de Sarafian fut jugée trop éloignée de l’esprit des films de Cameron. Les producteurs ont alors fait appel à John Brancato et Michael Ferris, un duo de scénaristes de The Game. Brancato et Ferris sont ceux qui ont finalement façonné la version que l’on connaît, en se concentrant sur une approche plus directe et axée sur l’action. Ils ont apporté le concept de l’inéluctabilité du Jugement Dernier, un pivot narratif audacieux qui s’éloignait de la note d’espoir de Terminator 2. En analysant les scripts préliminaires disponibles en ligne, on constate que la collaboration de Brancato et Ferris a permis d’affiner l’arc narratif, de donner plus de profondeur aux personnages secondaires et de rationaliser la dynamique entre le T-850, John et Kate. Le script a été ensuite retravaillé par Jonathan Mostow lui-même, qui a apporté une touche de réalisme et de suspense à certaines scènes clés. Cette évolution du script, passant par plusieurs mains et de nombreuses révisions, témoigne de la difficulté à prolonger une franchise aussi culte tout en cherchant à innover.

C’est finalement Jonathan Mostow qui a été choisi pour réaliser ce mastodonte, un choix qui a surpris de nombreux observateurs de l’industrie. Mostow n’était pas un novice, ayant déjà signé des films à succès comme le thriller Breakdown (1997) et le film de guerre U-571 (2000). Ces deux films, particulièrement appréciés par la critique américaine, démontraient sa maîtrise du suspense et de la tension, ainsi que son talent pour la direction d’action. Dans une interview avec le magazine Wired, Mostow a expliqué qu’il avait toujours été fasciné par les films de Cameron, en particulier par la manière dont ce dernier parvenait à mêler action et émotion. Il a cherché à insuffler son propre style à Terminator 3, adoptant une approche plus « classique » et lisible que celle de Cameron. Son style se caractérise par un découpage très centré sur l’action, une clarté visuelle dans les scènes de poursuite et de destruction, et une volonté de donner au public ce qu’il attend : un spectacle explosif. Plutôt que de s’attarder sur les digressions philosophiques ou introspectives qui caractérisaient Terminator 2, Mostow a mis l’accent sur le rythme, la tension et l’efficacité narrative. On le voit dans des scènes d’action particulièrement ambitieuses, comme la rue de 400 mètres reconstruite dans une usine Boeing ou la scène de la grue de 100 mètres qui se balance contre un immeuble, des séquences qui ont nécessité une ingénierie de plateau spectaculaire.

L’esthétique de Terminator 3 porte fortement l’héritage des deux premiers volets, tout en s’adaptant aux attentes des blockbusters des années 2000. Le film explore les thèmes du tech-noir, de la dystopie et du déterminisme, avec une technologie et une intelligence artificielle (Skynet) agissant comme des forces invisibles mais omniprésentes. Le motif du voyage dans le temps et de la prophétie auto-réalisatrice, centraux dans la saga, est repris, mais avec un twist : le film suggère que le Jugement Dernier ne peut être évité, seulement retardé. C’est un retour audacieux à la fatalité qui rappelle le pessimisme des films de science-fiction des années 70. Sur le plan visuel, le film doit en partie sa facture aux avancées techniques en effets spéciaux. Il s’appuie sur le mélange d’effets pratiques signés par le maître Stan Winston et d’images de synthèse (CGI) de la prestigieuse Industrial Light & Magic (ILM). Cette collaboration est l’une des grandes réussites du film. Winston apporte sa maîtrise des animatroniques, des maquillages et des pièces mécaniques, conférant une texture et une densité physiques aux machines. Pendant ce temps, ILM exécute les transformations, les morphings et les destructions spectaculaires. L’esthétique se décline dans des tons froids, gris et acier, contrastant avec les rouges vifs des explosions, créant un sentiment de chaos post-apocalyptique. Le T-800, avec son blouson de cuir et ses lunettes noires, conserve son look iconique, tandis que la nouvelle antagoniste, la T-X, bénéficie d’un design hybride et high-tech qui la rend à la fois menaçante et fascinante.

Le casting a aussi été au cœur des débats. Le retour d’Arnold Schwarzenegger en tant que Terminator est le point d’ancrage le plus solide du film. Sa présence charismatique et sa stature physique donnent au personnage cette crédibilité unique. Bien que le T-850 soit moins riche en dimension humaine que son homologue de T2, Arnold continue de porter une grande partie du film sur ses épaules. Face à lui, Kristanna Loken incarne la T-X, une version évoluée et féminisée du méchant. Le choix de l’actrice, avec son physique de mannequin, était judicieux pour incarner cette machine de mort glaciale et sans émotion. Son design, avec sa couche métallique liquide qui recouvre un endosquelette est visuellement impressionnant. Cependant, le personnage manque parfois d’épaisseur, restant une figure d’antagoniste emblématique plutôt qu’un personnage nuancé. La tâche la plus ardue est revenue à Nick Stahl dans le rôle de John Connor, qui a eu la lourde mission de remplacer Edward Furlong. Stahl fait ce qu’il peut, mais son personnage, plus en retrait et moins charismatique que dans T2, est souvent éclipsé par la présence écrasante d’Arnold. Claire Danes dans le rôle de Kate Brewster est une alliée utile, mais son personnage, bien que central, manque de la profondeur dramatique qu’aurait pu avoir un personnage comme Sarah Connor. Le trio principal fonctionne pour un blockbuster, mais ne parvient pas à surpasser les versions précédentes, ce qui pèse inévitablement dans la balance.

Le rythme est résolument orienté vers l’action, et Mostow a mis la barre très haut en termes de scènes spectaculaires. Les explosions, les poursuites et les combats s’enchaînent à un rythme effréné. On pourrait reprocher un certain essoufflement dans le montage, avec des transitions parfois moins bien amenées et une perception de « remplissage » dans certaines scènes qui auraient pu être resserrées. Cependant, la fin du film, particulièrement dans ses dernières minutes, est une réussite incontestable. Le crescendo musical, la voix off et le plan final sur le Terminator donnent un poids dramatique à la conclusion. C’est une fin puissante et tragique qui confère au film une gravité souvent sous-estimée. C’est l’un des aspects les plus audacieux du film, qui le distingue de son prédécesseur. Marco Beltrami, qui a remplacé le compositeur culte Brad Fiedel, s’inspirer des thèmes originaux tout en y injectant une palette sonore plus moderne mais sans grand succés.

L’apport visuel de Terminator 3 ne se limite pas aux effets spéciaux ; il repose également sur l’œil de son directeur de la photographie, Don Burgess. Habitué des grands spectacles d’Hollywood, il avait déjà collaboré avec Robert Zemeckis sur Forrest Gump (qui lui a valu une nomination aux Oscars) et Contact, et a su s’adapter au style de Mostow. Burgess a choisi une esthétique plus froide, plus contrastée et souvent plus sombre que les films précédents. Il utilise des teintes bleues et grises qui rappellent l’acier des machines et le ciel pollué de la dystopie. La lumière est souvent dure, créant des ombres tranchées qui mettent en valeur les silhouettes des personnages et des machines. Ce choix stylistique renforce le sentiment de danger imminent et l’absence d’espoir. Le travail de Burgess est remarquable dans les scènes de nuit et les intérieurs industriels, où il parvient à créer une ambiance à la fois menaçante et cinégénique, jouant avec les sources de lumière uniques (flammes, phares de voiture, arcs électriques). En parallèle, le montage a été un élément crucial pour maintenir le rythme du film. Nicolas De Toth et Neil Travis ont eu la lourde tâche de monter les séquences d’action complexes. Leur travail est caractérisé par une alternance rapide de plans courts, créant une impression de vitesse et de chaos contrôlé, essentielle aux courses-poursuites. Ils ont su donner à chaque scène d’action une lisibilité impeccable, malgré la complexité des destructions. Si cette approche manque du souffle dramatique de T2, il répond aux codes des films d’action des années 2000, où l’efficacité visuelle prime sur la contemplation. Le montage a permis de resserrer le récit et de donner au film un dynamisme qui ne faiblit jamais, à l’exception de quelques rares moments d’exposition narrative.

Conclusion : Terminator 3 : Le Soulèvement des Machines ne révolutionne pas le genre, mais le sert solidement. Il opère dans un espace déjà bien défriché par ses aînés, mais parvient à offrir un divertissement de qualité. Le film est une suite digne, ambitieuse, et souvent spectaculaire. Il y a des moments de grande réussite : les effets visuels, la direction d’action de Mostow, et surtout, une fin courageuse qui s’éloigne de la note d’espoir de T2 pour embrasser un nihilisme qui rappelle la grande science-fiction des années 70, comme Le Secret de la Planète des Singes. Cette conclusion nihiliste, l’idée que le Jugement dernier est inévitable, donne au film une gravité qui le distingue et lui confère une force sous-estimée. Même s’il souffre de la comparaison avec les chefs-d’œuvre de Cameron et que certains personnages manquent de profondeur, Jonathan Mostow a réussi à livrer un blockbuster efficace qui tient encore la route aujourd’hui. Il s’adresse avant tout à ceux qui aiment le spectacle, l’adrénaline et les machines, et s’impose comme un très bon film , sinon un classique du genre.

Ma Note : B+

Un commentaire

  1. Très belle analyse. Je trouve ton parallèle avec le pessimisme de la SF des années 70 (Le Secret de la Planète des Singes) particulièrement bien vu. C’est sans doute la plus grande force de ce Terminator 3 : oser briser le message d’espoir de T2 pour revenir à une fatalité tragique. C’est ce qui sauve le film du simple statut de « blockbuster de commande ». Est-ce que tu penses que la franchise aurait dû s’arrêter sur ce plan final, ou est-ce que les suites (Renaissance, Genisys) ont fini par diluer cette conclusion si puissante ?

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