
Ça devait bien finir par arriver. Pour la première fois en quarante et un ans de carrière, James Cameron m’a complètement perdu avec l’interminable Avatar: Fire and Ash. Le constat est presque vertigineux quand on pense à quel point le cinéaste a bâti sa réputation sur une maîtrise quasi obsessionnelle du récit, du rythme et de la clarté émotionnelle. Ici, pourtant, tout semble se désagréger. Fire and Ash donne moins l’impression d’un film que d’un empilement de morceaux spectaculaires, alignés sans véritable cap, sans progression dramatique lisible. Comme si la saga, pourtant mûrie pendant plus de quinze ans, avait fini par tourner sur elle-même. Le film recycle à l’excès les motifs narratifs des deux opus précédents, parfois au sein d’un même acte, parfois à quelques minutes d’intervalle. Le schéma est désormais parfaitement rodé : découverte d’un nouveau biome, émerveillement sensoriel, menace extérieure, fuite, affrontement armé, sacrifice, puis retour au statu quo. Là où le premier Avatar déroulait une trajectoire initiatique simple mais efficace, et où The Way of Water tentait — déjà laborieusement — d’introduire une dimension familiale et générationnelle, Fire and Ash se contente d’un recyclage quasi mécanique de ces structures. Cameron ne construit plus : il réplique. Il ne développe plus : il duplique.
Et pourtant, les prémices laissaient espérer un véritable infléchissement. L’introduction d’une nouvelle tribu, les Mangkwan, et surtout celle de Varang (Oona Chaplin), figure quasi mystique issue d’un clan vouant un culte au feu et à la guerre après avoir été décimé par un volcan, semblait annoncer une rupture bienvenue. Pour la première fois, Pandora cessait d’être uniquement associée à l’eau, à la forêt ou à une nature idéalisée, pour s’ouvrir à une violence tellurique, destructrice, ambiguë. Varang, sans doute le personnage le plus fascinant du film, présentée comme une antagoniste majeure, disparaît pourtant du récit dès qu’elle rejoint Quaritch et les humains. Elle est reléguée au rang d’exécutante interchangeable, simple bras armé sans épaisseur. Toute la promesse d’un conflit interne au monde Na’vi — d’une mythologie moins binaire, d’une réflexion sur les compromissions, les collaborations forcées ou la survie sous domination coloniale — est brutalement abandonnée. Cameron revient alors à son affrontement central le plus paresseux : les humains technologiquement surarmés contre les Na’vi vertueux. Ce renoncement résume parfaitement le film. Fire and Ash n’ose jamais aller au bout de ses propres idées. Cette frilosité narrative est d’autant plus frustrante que le film trahit jusqu’à son propre titre. Malgré son intitulé, le feu et les cendres sont presque absents du récit. Après la superbe bataille aérienne — l’une des rares séquences réellement inspirées — on pouvait légitimement espérer une exploration de paysages volcaniques, voire une confrontation finale autour du volcan, lieu fondateur de la tragédie des Mangkwan. Mais Cameron ramène inexplicablement ses personnages dans les décors aquatiques du second film, où il rejoue mécaniquement les grandes scènes de The Way of Water. Comme si l’univers lui-même était prisonnier d’un recyclage visuel et dramaturgique. Pandora, pourtant présenté comme un monde infini, se réduit à quelques cartes postales déjà largement usées.
Le traitement des personnages renforce ce sentiment d’épuisement. Les membres du clan Sully traversent les trois heures de film sans la moindre évolution, figés dans leur fonction narrative. Ils ne changent pas, n’apprennent rien, et semblent exister uniquement pour activer des situations déjà vues. Zoe Saldana paraît désormais enfermée dans un unique registre : celui de la mater dolorosa, perpétuellement en colère, en souffrance, toujours en réaction. Ce jeu, déjà appliqué mécaniquement dans Lioness, finit par rendre Neytiri presque antipathique. Pire encore, le personnage disparaît littéralement du film, réduite à une pure utilité dramatique : surgir pour crier, tuer ou souffrir. Cameron, autrefois si habile à écrire des figures féminines fortes, complexes et mémorables, semble ici à court d’inspiration. Neytiri n’est plus qu’une fonction : incarner la douleur, justifier la rage, déclencher l’action. Même constat du côté de Jake Sully. Cameron a toujours su révéler des comédiens capables de marquer durablement son cinéma — de Michael Biehn à Arnold Schwarzenegger, de Linda Hamilton à Robert Patrick. Sam Worthington, sans être mauvais, n’a jamais eu le charisme nécessaire pour porter une saga d’une telle ampleur. Dans Fire and Ash, cette limite devient criante. Jake est censé être le cœur émotionnel du récit, son ancrage moral, mais il n’est plus qu’un corps numérique traversant les scènes sans véritable poids dramatique. La stylisation féline des Na’vi, censée amplifier l’expressivité, ne fait qu’accentuer ce vide.
Les suites d’Avatar se revendiquent comme une saga générationnelle, mais les enfants Sully sont, pour la plupart, dramatiquement inexistants. Ils sont joués avec naturel, certes, mais aucun n’est réellement caractérisé au-delà de quelques traits fonctionnels. Ils ne portent ni conflit intérieur fort, ni trajectoire singulière. Seule Sigourney Weaver impressionne sur le plan technique, totalement crédible en adolescente malgré ses plus de 70 ans grâce au motion capture. Mais son personnage, Kiri, relève du deus ex machina permanent. Le seul personnage qui parvient réellement à exister reste Spider (Jack Champion), précisément parce qu’il demeure humain, imparfait, fragile. Quaritch reste paradoxalement le personnage le plus intéressant de la saga, grâce à Stephen Lang. Sa virtualisation atténue un peu l’intensité de sa performance, mais on le lui pardonne : ce personnage est sans doute, après le T-800 et le T-1000, l’un des plus grands antagonistes cameronien. Lang lui apporte une véritable épaisseur, même si le scénario ne sait plus très bien quoi en faire. À l’inverse, les tulkuns — cétacés sensibles et bouleversants dans le précédent volet — sont ici surexploités jusqu’à frôler le ridicule.
Sur le plan technique, Cameron reste inégalé. Fire and Ash est une démonstration de force : intégration du motion capture, gestion du feu, de la fumée, des particules, lisibilité des affrontements. Mais cette virtuosité finit par se retourner contre le film. Les scènes s’enchaînent sans hiérarchie narrative, le montage manque d’élan, la dramaturgie de tension. Cameron tente de reproduire sa célèbre structure en triple climax, mais ne fait que recycler celles des deux films précédents. La bataille finale ressemble à un best of spectaculaire mais désincarné, rejouant encore une fois le mythe du peuple autochtone noble guidé par son « blanc adopté ». Chaque Avatar est plus long et plus faible que le précédent. Malgré sa durée démesurée, Fire and Ash ne fonctionne même pas comme un film autonome : pas de véritable début, pas de milieu solide, pas de fin satisfaisante. Peut-être aurait-il fallu encore plusieurs années pour retravailler réellement la structure et les dialogues, plutôt que de précipiter un épisode aussi bancal dans une saga déjà essoufflée. On est désormais à des années-lumière de l’excitation suscitée par le premier Avatar. Neuf heures passées dans le même décor pseudo-tropical, là où d’autres franchises auraient déjà exploré de nouveaux territoires, de nouveaux enjeux, de nouvelles formes.
Conclusion : Cameron continue de déployer un gigantisme démesuré, des plans insensés, des visions colossales. Mais tout cela se noie dans une répétition qui en étouffe l’impact. Fire and Ash est un monument visuel indiscutable, mais aussi un naufrage narratif : le symptôme d’un cinéma désormais prisonnier de son propre système.
Même si je n’en épouse ni les conclusions ni les reproches acerbes, je salue cette brillante critique.