
No Escape, réalisé par Martin Campbell (futur maître du renouveau bondien avec GoldenEye et Casino Royale), adapté du roman The Penal Colony de Richard Herley, film d’action dystopique sorti en 1994 est un cocktail explosif de science-fiction, de survivalisme tribal et de testostérone vintage, servi avec un sérieux qui frôle parfois le kitsch, mais qui ne manque jamais de panache. À l’aube des années 90, Hollywood est en pleine fièvre post-Mad Max, avec une appétence grandissante pour les récits dystopiques et les environnements hostiles. Le roman de Herley, publié en 1987, propose une variation originale : une île-prison secrète, peuplée de criminels abandonnés à leur sort, divisés en tribus rivales. Le concept séduit les producteurs, qui y voient l’occasion de mêler action, science-fiction et réflexion sur la société carcérale.Le projet est confié à Martin Campbell, alors connu pour Criminal Law et Defenseless, mais pas encore pour ses exploits bondiens. Il apporte au film une rigueur visuelle et une efficacité narrative qui le distinguent des autres productions de l’époque. Le budget est modeste mais bien utilisé, et le tournage se déroule principalement en Australie, dans des décors naturels qui renforcent l’authenticité de l’univers.
La mise en scène de Martin Campbell dans No Escape est directe, musclée, sans fioritures. Il sait comment cadrer l’action, comment faire respirer les décors, et surtout comment maintenir une tension constante. L’île d’Absolom devient un personnage à part entière : jungle luxuriante, villages de fortune, ruines technologiques… Chaque recoin semble prêt à exploser. Campbell utilise intelligemment les espaces clos et ouverts pour varier les rythmes. Les scènes de combat sont lisibles, bien chorégraphiées, et parfois étonnamment brutales. Il ne cherche pas à styliser la violence, mais à la rendre viscérale. Et malgré quelques effets spéciaux datés (le fameux pod d’évasion ressemble à un suppositoire en CGI), l’ensemble tient la route grâce à une direction solide et une gestion du suspense efficace.
Visuellement, No Escape est un patchwork réjouissant. Les deux factions de prisonniers – les Insiders et les Outsiders – sont caractérisées par des styles très distincts. Les Outsiders, menés par Stuart Wilson (vu dans Lethal Weapon 3 et The Mask of Zorro), arborent des tenues dignes d’un carnaval post-apocalyptique : cuir, métal, tatouages, et accessoires dignes d’un vide-grenier cyberpunk. Leur village est un chaos organisé, où l’on se bat pour le plaisir et où l’on mange probablement ses voisins. Les Insiders, eux, vivent dans une utopie médiévale, avec des ateliers d’artisanat, des bains collectifs et une hiérarchie quasi monastique. Leur chef, Lance Henriksen (figure culte de Aliens et Pumpkinhead), incarne une autorité calme et bienveillante, presque christique. Le contraste entre les deux mondes est saisissant, et donne au film une richesse visuelle inattendue.
Le montage, signé Michael R. Miller, est fluide, nerveux, et parfaitement adapté au genre. Le film ne s’embarrasse pas de digressions : chaque scène sert l’intrigue, chaque séquence d’action est découpée avec clarté. Le rythme est soutenu, mais jamais précipité. On sent la volonté de maintenir le spectateur en alerte, sans le submerger. Le montage contribue aussi à la lisibilité des enjeux. Dans un univers aussi foisonnant, il aurait été facile de se perdre. Mais Miller parvient à structurer l’espace, à hiérarchiser les informations, et à faire en sorte que chaque personnage ait son moment de gloire (ou de trépas spectaculaire).
Le rôle principal est tenu par Ray Liotta, alors fraîchement auréolé du succès de Goodfellas et en quête de rôles plus physiques. Il incarne Robbins, ancien soldat condamné pour avoir tué son supérieur, et envoyé sur Absolom. Liotta apporte à son personnage une intensité brute, une colère contenue, et une détermination qui le rendent crédible en héros d’action. Il n’a pas besoin de multiplier les punchlines : son regard suffit à faire comprendre qu’il vaut mieux ne pas le contrarier. Lance Henriksen, dans le rôle du Père, est l’âme du film. Sa présence magnétique, sa voix grave, et son calme olympien contrastent avec la folie ambiante. Il incarne une forme de sagesse, de résilience, et donne au film une profondeur inattendue. Stuart Wilson, en Marek, est un méchant de série B comme on les aime : sadique, théâtral, et délicieusement excessif. Il semble prendre un malin plaisir à incarner ce tyran tribal, et son jeu, tout en grimaces et en hurlements, est un régal. Le reste du casting est composé de visages familiers du cinéma de genre : Kevin Dillon, Ernie Hudson, Ian McNeice… Tous apportent leur grain de sel, et contribuent à créer une galerie de personnages hauts en couleur, parfois caricaturaux, mais toujours divertissants.
La musique, composée par Graeme Revell (auteur des bandes originales de The Crow et Pitch Black), est un mélange de percussions tribales, de nappes électroniques et de thèmes martiaux. Elle accompagne parfaitement l’ambiance du film, renforçant la tension, soulignant les moments d’action, et apportant une touche d’exotisme. Revell ne cherche pas à imposer une mélodie mémorable, mais à créer une atmosphère sonore cohérente. Sa partition est discrète, mais efficace, et contribue à l’immersion dans cet univers sauvage et brutal.
No Escape_ s’inscrit dans la tradition des films de prison dystopiques, aux côtés de Escape from New York, Fortress ou The Running Man. Mais là où certains misent sur la satire ou la stylisation, celui-ci choisit la frontalité, la sueur, et les combats à mains nues. Il ne cherche pas à être intelligent, mais à être efficace. Et il y parvient. Il a aussi influencé, à sa manière, une série de jeux vidéo et de films qui reprennent le concept d’île-prison ou de société tribale post-apocalyptique. Des titres comme Far Cry, Escape from Tarkov ou The Condemned lui doivent une partie de leur ADN.
Conclusion : No Escape n’est pas un film subtil. Ce n’est pas un film révolutionnaire. Mais c’est un film qui sait ce qu’il veut, et qui le fait bien. Il offre une aventure musclée, rythmée, portée par des acteurs investis et une mise en scène rigoureuse. Il assume son statut de série B, et le transcende par moments grâce à son univers riche et son ton sérieux.