
The Amateur (2025), réalisé par James Hawes (One Life), s’inscrit dans une tradition aujourd’hui presque disparue du cinéma américain : celle du techno‑thriller adulte, sérieux et cérébral, qui faisait les grandes heures des années 1990. À rebours de l’espionnage bodybuildé et hyper‑spectaculaire contemporain, le film revendique une approche fondée sur l’intelligence, la technologie, la paranoïa institutionnelle et la solitude morale du héros. En ce sens, The Amateur ne se contente pas d’actualiser un matériau ancien, il ressuscite l’esprit d’un cinéma où l’action naissait avant tout de la réflexion et du suspense
À l’origine de The Amateur se trouve le roman éponyme de Robert Littell (La Compagnie), publié au début des années 1980. Fait notable, ce livre découle lui‑même d’un scénario que l’auteur avait écrit pour le cinéma, un film de Charles Jarrott, L’Homme de Prague (1981),ce qui confère à l’œuvre une structure déjà très visuelle et dramaturgique. L’histoire d’un cryptographe de la CIA contraint de devenir homme de terrain par vengeance personnelle portait en germe un questionnement profond sur la bureaucratie du renseignement, la violence institutionnelle et la transformation psychologique d’un individu ordinaire confronté à l’exceptionnel. Le projet moderne, annoncé en 2006 avec Hugh Jackman attaché au rôle principal, avait stagné pendant des années avant d’être relancé en 2023, cette fois avec James Hawes (One Life) à la barre et Rami Malek (Bohemian Rhapsody) non seulement comme protagoniste mais aussi comme producteur exécutif. Ce long parcours de développement illustre un désir de modernisation du matériel source : quatre décennies après le roman, il s’agissait d’adapter un récit de la Guerre Froide r à une époque de surveillance numérique globale, où la guerre se joue autant sur les réseaux que sur le terrain. L’implication de Rami Malek a été déterminante. Le projet semble s’être cristallisé autour de sa personnalité singulière, capable d’incarner à la fois la vulnérabilité extrême et une froide détermination. Le film assume pleinement cette orientation, construisant son récit non pas autour d’un héros tout‑puissant, mais d’un homme dont l’arme principale est l’esprit.
L’un des aspects les plus intéressants de The Amateur réside dans sa filiation esthétique et thématique avec les techno‑thrillers des années 1990. On y retrouve l’ADN de films où la technologie n’était pas un simple gadget, mais le cœur même du suspense. Comme dans les adaptations de Tom Clancy ou les thrillers paranoïaques de cette époque, l’intrigue repose sur des systèmes, des protocoles, des failles informatiques et des jeux d’influence internes plutôt que sur des poursuites incessantes. Le film semble dialoguer avec un cinéma où la menace était diffuse, souvent invisible, et où l’ennemi n’était pas seulement extérieur mais aussi institutionnel. Cette approche confère à The Amateur une tonalité sérieuse, presque austère par moments, qui tranche nettement avec l’ironie permanente et le spectaculaire outrancier des productions contemporaines. On perçoit également l’influence d’un certain thriller psychologique moderne, notamment à travers le traitement du personnage principal. La trajectoire de Charlie Heller évoque ces anti‑héros introvertis, brillants mais socialement marginalisés, dont l’intelligence devient à la fois un refuge et une malédiction.
La mise en scène de James Hawes (One Life) se distingue par sa retenue et sa cohérence. Le réalisateur adopte une approche fonctionnelle mais jamais paresseuse, privilégiant la lisibilité des enjeux et l’immersion dans l’état mental du protagoniste. Les cadres sont souvent serrés, les décors institutionnels filmés comme des espaces oppressants, presque déshumanisés, renforçant l’idée d’un individu broyé par des structures qui le dépassent. Hawes évite soigneusement l’esbroufe visuelle. Lorsqu’il filme l’action, il le fait avec une efficacité sèche. Les séquences les plus tendues ne reposent pas sur des cascades spectaculaires mais sur des décisions, des calculs et des manipulations intellectuelles. Cette économie de moyens sert pleinement le propos : The Amateur est moins un film d’action qu’un film sur l’action pensée, préparée et assumée. La narration visuelle épouse la transformation progressive de Charlie Heller. Plus le personnage gagne en assurance, plus la mise en scène s’ouvre, quitte progressivement les espaces clos et laisse respirer le cadre. Cette évolution subtile témoigne d’une vraie réflexion sur la forme, au‑delà du simple déroulé scénaristique.
Le choix de Rami Malek s’avère particulièrement pertinent. L’acteur compose un personnage profondément différent des archétypes habituels du genre. Son Charlie Heller n’est ni charismatique au sens classique, ni physiquement dominant. Il impose sa présence par une intensité intérieure, un regard constamment en alerte, et une fragilité qui rend sa dérive morale d’autant plus troublante. Face à lui, Laurence Fishburne (Matrix) apporte une gravité et une autorité naturelles au rôle du mentor ambigu. Son personnage incarne à la fois l’expérience, le cynisme et une forme de pragmatisme brutal qui contraste avec l’idéalisme blessé de Heller. La dynamique entre les deux hommes constitue l’un des moteurs dramatiques du film. Rachel Brosnahan (The Marvelous Mrs. Maisel, Superman) et Caitríona Balfe (Outlander) apportent une dimension émotionnelle essentielle, même si leurs personnages restent parfois sous‑exploités par un récit très focalisé sur son protagoniste masculin. Michael Stuhlbarg (A Serious Man) et Holt McCallany (Mindhunter) complètent efficacement la galerie de figures institutionnelles, donnant chair à un univers bureaucratique crédible. Le cas mérite en revanche d’être souligné de manière plus critique. La présence de Jon Bernthal (The Wolf of Wall Street) pourtant mise en avant dans les bandes‑annonces, se révèle largement anecdotique dans le film lui‑même. Limité à deux scènes et essentiellement cantonné à un rôle de contact russophone, son personnage n’apporte aucun véritable enjeu narratif. Ces séquences semblent presque plaquées, comme si l’acteur avait été intégré davantage pour son aura et son utilité promotionnelle que pour une nécessité dramaturgique réelle. Le film se permet aussi un clin d’œil cinéphile particulièrement élégant avec l’apparition de Marthe Keller (Marathon Man). Actrice de la version de 1981 de The Amateur et figure majeure du thriller paranoïaque des années 1970, sa participation, brève mais signifiante, agit comme un pont direct entre le film et l’histoire du genre qu’il convoque.
Le montage de Jonathan Amos (One Life) adopte un tempo délibérément mesuré, il laisse au spectateur le temps de comprendre les enjeux, d’assimiler les informations techniques et de ressentir les états émotionnels du personnage principal. Le rythme s’accélère uniquement lorsque la narration l’exige, ce qui rend les pics de tension d’autant plus efficaces. Ce travail de montage contribue largement à l’impression de sérieux et de classicisme qui se dégage de l’ensemble. La musique composée par Volker Bertelmann (All Quiet on the Western Front) accompagne le film avec une grande discrétion. Plutôt que de souligner artificiellement l’action, la partition installe une tension sourde, presque anxiogène, qui reflète l’état intérieur du protagoniste. Les textures sonores, parfois minimalistes, renforcent le sentiment d’isolement et de menace latente. La bande‑son joue un rôle fondamental dans la construction de l’atmosphère, rappelant là encore l’approche des thrillers des années 70, où la musique servait avant tout à nourrir le malaise et la paranoïa plutôt qu’à exalter l’héroïsme.
Conclusion : The Amateur est un film imparfait, parfois trop sérieux pour son propre bien, mais il n’en demeure pas moins une proposition agréable dans le paysage actuel du cinéma de genre. En retrouvant l’esprit des techno-thrillers des années 1990, le film procure avant tout un plaisir nostalgique : celui de ces productions solides, sérieuses, pensées pour un public plus mature, que l’on allait voir en salle à cette époque. The Amateur actualise ce modèle juste ce qu’il faut, avec une facture propre, une narration lisible et une attention portée aux personnages plutôt qu’à la surenchère spectaculaire. Porté par un acteur parfaitement casté et entouré d’une véritable galaxie de trognes familières que l’on retrouve avec plaisir, le film s’inscrit dans cette tradition sans chercher à la réinventer à tout prix, et c’est précisément là que réside son efficacité.