DEN OF THIEVES / CRIMINAL SQUAD (2018)

Disons-le d’emblée, sans détour : « Il y a de la couille dans Criminal Squad ! ». Ce cri du cœur résume à lui seul cette « heistploitation » qui débarque sur l’écran comme un tank dans un magasin de porcelaine. Véritable fusion entre Heat et The Usual Suspects, le film de Christian Gudegast échappe miraculeusement à l’orbite du plagiat grâce au soin maniaque apporté à cette série B (urnée) de luxe. C’est un chef-d’œuvre de divertissement brut qui ne s’excuse jamais d’être ce qu’il est. Le film ne s’en cache pas : il est l’enfant spirituel de Michael Mann. La structure en miroir entre le flic obsessionnel et le criminel méthodique est un héritage direct de Heat, mais dans une version « sous stéroïdes ». Là où Heat était élégant, bleu nuit et mélancolique, Criminal Squad est « gras », bruyant et volontairement excessif. Le film ose copier les meilleurs moments de son modèle tout en y injectant une dose massive de testostérone contemporaine. C’est, sans conteste, le sommet actuel du « cinéma de bonhomme ».

Criminal Squad n’est pas né d’un algorithme, mais d’une obsession de quatorze ans de du scénariste Christian Gudegast (déjà auteur de La Chute de Londres). L’idée germe dès 2002, après que Gudegast a lu un article sur le volume massif de monnaie usagée détruit chaque jour par la Réserve Fédérale de Los Angeles. Fasciné par cette forteresse imprenable – pour un scénariste, c’est le MacGuffin parfait : de l’argent qui, techniquement, n’existe plus une fois marqué pour la destruction – il a commencé à imaginer le casse parfait. Pour ancrer son récit dans la réalité, il s’est immergé dans la culture des unités d’élite du LASD (Los Angeles County Sheriff’s Department) et des gangs de braqueurs issus des banlieues militaires. Ce qui fait la force de Criminal Squad, c’est son authenticité technique. Le développement a inclus des camps d’entraînement distincts pour les deux groupes d’acteurs. Les « flics » et les « braqueurs » ne s’entraînaient pas ensemble afin de créer une véritable tension hors caméra. Cette tension réelle transpire à l’écran, faisant de la confrontation entre Nick Flanagan (Gerard Butler) et Merrimen (Pablo Schreiber) un duel d’une intensité rare. Cette approche crédibilise chaque manipulation d’arme et chaque protocole tactique, évitant les écueils habituels du cinéma d’action générique. Cependant, Criminal Squad va chercher ses racines ailleurs pour densifier son propos. Dans le polar des années 70 il puise le nihilisme et la rudesse de films comme Police Puissance 7 ou French Connection. Los Angeles est filmée comme une vaste plaine aride où deux tribus s’affrontent selon des codes d’honneur archaïques à la manière d’un western. Et bien sur l’influence de The Usual Suspects et sa structure narrative à tiroirs et son sens du jeu de dupes est évidente.

L’esthétique de Criminal Squad refuse le vernis hollywoodien pour une approche plus organique et texturée. Le directeur de la photographie Terry Stacey a privilégié des tons désaturés, oscillant entre le gris du bitume, le kaki militaire et l’ocre de la vallée de San Fernando. Cette colorimétrie renforce l’aspect « professionnel » des protagonistes. La lumière est souvent dure, soulignant les rides et la fatigue sur le visage de Nick Flanagan (Gerard Butler). Le soin apporté aux détails est chirurgical. Les braqueurs, menés par un Pablo Schreiber impérial, portent des équipements tactiques crédibles (gilets porte-plaques, optiques EOTech) qui tranchent avec le style débraillé mais fonctionnel des flics de la brigade des « Regulators ». Les décors, du stand de tir à la Réserve Fédérale, sont traités avec un souci de géométrie oppressante, transformant la ville en un labyrinthe sans issue. Le montage de Joel Cox (fidèle collaborateur de Clint Eastwood) est l’un des points forts du film. Avec une durée de 140 minutes, le film prend son temps, un luxe rare pour une série B. Le film alterne entre des séquences de surveillance quasi-documentaires et des accès de violence brutale. Le montage ne cherche pas la rapidité épileptique moderne, mais privilégie la clarté spatiale.Le montage permet de suivre simultanément la préparation méticuleuse du casse et la dérive personnelle de Flanagan. On ressent l’étau qui se resserre. La scène finale du bouchon sur l’autoroute est un modèle de gestion de l’espace et du temps, où chaque regard échangé entre les deux camps pèse une tonne. La musique de Cliff Martinez (connu pour son travail sur Drive) apporte une dimension atmosphérique et hypnotique. Loin des orchestrations héroïques, la bande-son privilégie les nappes de synthétiseurs sombres et les percussions industrielles. Elle souligne l’inéluctabilité du destin. C’est ici que le film brille vraiment. Le bruit des armes à feu est assourdissant, chaque détonation résonnant contre les immeubles avec un réalisme sec. Le son sec et métallique des balles qui frappent les carrosseries est ce qui sépare ce film d’un simple téléfilm d’action. Le son devient un acteur à part entière, rendant les fusillades viscérales, presque traumatisantes pour le spectateur.

Au centre de ce chaos, on trouve « Big Nick » Flanagan. C’est un sacré bon opus dans la filmo de notre gars Gerard Butler, qui livre ici une performance de « flic pourri mais nécessaire » d’une honnêteté désarmante, une performance , injectant une vulnérabilité inattendue dans un corps de colosse usé par l’alcool et le divorce. On adore son hygiène de vie plus que douteuse : le mec mange littéralement un donut ramassé sur une scène de crime, couvert du sang des victimes. Butler semble en permanence avoir besoin d’une bonne douche, il transpire la bière, la défaite et le cholestérol. Il donne l’impression de pouvoir mourir d’une crise cardiaque à chaque instant, ce qui rend son personnage de flic obsessionnel d’autant plus crédible. Le moment où lors de la fusillade finale Butler rampe sous les voitures, essoufflé, à bout de force, est la performance de flic la plus organique vue depuis longtemps. À l’opposé, Pablo Schreiber (dans le rôle de Merrimen) est la révélation du film. Silencieux, musculeux, d’un charisme froid, il incarne un leader criminel dont l’intelligence égale la force de frappe. Leur duel à distance, puis leur confrontation finale, constitue le cœur battant du récit. On n’oubliera pas non plus la présence de Curtis ’50 Cent’ Jackson et de O’Shea Jackson Jr., ce dernier apportant une nuance de subtilité indispensable à la résolution du film, sa capacité à jouer la discrétion totale tout en restant le pivot central de l’intrigue.

Le film s’autorise des digressions géniales et totalement gratuites qui définissent son esprit. La séquence du « Bal de Promo » (The Prom Scene), où l’équipe de Merrimen et 50 Cent intimide le petit ami de la fille de ce dernier, est un moment de pure comédie de domination masculine qui n’apporte rien à l’intrigue mais tout à l’ambiance. Le point d’orgue reste cette fusillade dantesque sur l’autoroute. Si celle de Heat était une symphonie urbaine, celle de Criminal Squad est un match de catch dans la boue. L’action ne se déroule pas devant une banque rutilante, mais dans un bouchon d’autoroute crasseux, au milieu des voitures civiles. Gudegast réussit l’impossible : rendre l’action parfaitement lisible malgré le chaos, en respectant scrupuleusement la géométrie des tirs. Le réalisme tactique y est incroyable : le rechargement des armes et le « suppressive fire » sont d’une crédibilité totale. Merrimen utilise son fusil d’assaut avec une posture de « Special Ops » qui ridiculise 90 % des films d’action. Schreiber est devenu l’acteur le plus terrifiant avec une arme à la main depuis Val Kilmer. La mort de Merrimen, criblé de balles mais refusant de lâcher son arme derrière son grillage, est une fin de samouraï injectée dans un corps de braqueur de banlieue. C’est tragique, sec et mémorable.

Conclusion : Où se situe Criminal Squad par rapport aux autres œuvres du genre ? S’il n’atteint pas la perfection formelle de Heat, il surpasse la majorité des productions d’action de la dernière décennie par sa sincérité et son exécution technique. C’est une œuvre qui respecte son public, offrant à la fois le spectacle pyrotechnique attendu et un scénario plus sinueux qu’il n’en a l’air. En assumant son statut de série B « burnée » et maline, le film de Christian Gudegast est devenu, avec le temps et les réseaux sociaux, un film culte pour les amateurs de polars musclés. Il prouve que même dans un genre balisé, il est possible de livrer une copie habitée, intense et surprenante. Un film qui a « de la couille », certes, mais aussi un cerveau.

Ma Note : A-

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