
Le retour de John Woo à Hollywood était, sur le papier, l’un des événements cinématographiques les plus excitants de la décennie pour tout amateur de cinéma d’action qui se respecte. Vingt ans après Paycheck (2003), film de commande impersonnel qui marquait la fin de sa première période américaine, et après une longue parenthèse en Chine marquée par des fresques historiques, le maître du « Heroic Bloodshed » revenait sur les terres de l’Oncle Sam. L’attente était immense, on espérait retrouver la fièvre lyrique de The Killer, la folie baroque de Volte-Face ou la précision chirurgicale d’À toute épreuve. De plus, le projet Silent Night s’annonçait avec un concept radical : un film d’action entièrement muet, ou du moins sans dialogues, centré sur la vengeance pure et dure d’un père endeuillé. Produit par Basil Iwanyk et Erica Lee, l’équipe derrière la franchise John Wick, ce film semblait être l’alignement parfait des planètes : le père spirituel du « Gun Fu » rencontrant les moyens de production de ses plus brillants héritiers spirituels. Pourtant, le résultat final laisse un goût amer en bouche, celui d’un rendez-vous manqué, d’une œuvre qui cherche désespérément à être du John Woo sans jamais retrouver la grâce qui a fait de son auteur une légende vivante.
Il serait malhonnête de dire que la patte de John Woo est totalement absente de Silent Night. Dès les premières minutes, une certaine atmosphère familière enveloppe le spectateur, une brume mélancolique qui est la signature indélébile du cinéaste. Woo n’a jamais été un simple réalisateur d’action ; c’est un romantique, un sentimental qui filme la violence comme une tragédie opératique. On retrouve ici son goût prononcé pour le mélodrame exacerbé. L’histoire de Brian Godlock, incarné par Joel Kinnaman, est traitée avec un premier degré désarmant, typique de la sincérité parfois naïve de Woo. La perte de son fils, tué par une balle perdue lors d’une fusillade entre gangs la veille de Noël, est mise en scène avec une lourdeur émotionnelle qui, chez un autre, paraitrait ridicule, mais qui chez Woo fonctionne. Le réalisateur s’attarde sur les larmes, sur la déchéance physique, sur le deuil impossible qui détruit le couple. Cette mélancolie poisseuse, cette manière de filmer la douleur masculine, est peut-être ce qui reste de plus authentique dans ce film. Woo tente d’injecter de l’âme dans une série B qui, entre d’autres mains, n’aurait été qu’un « revenge movie » de plus.
L’absence de dialogue, qui aurait pu n’être qu’un artifice marketing, sert initialement cette note d’intention dramatique. En privant ses personnages de parole, Woo nous force à regarder leurs visages, et plus particulièrement leurs yeux. C’est un retour aux sources du cinéma muet qu’il affectionne tant, une tentative de narration purement visuelle. Joel Kinnaman, acteur physique s’il en est, se donne corps et âme dans ce rôle mutique. Son interprétation est l’un des points forts du film ; il parvient à transmettre une détresse et une rage palpables sans prononcer un mot. Sa transformation, de père de famille aimant en machine à tuer impitoyable, passe par le regard et la posture. On sent que Woo dirige son acteur avec cette affection particulière qu’il porte à ses héros tragiques, ces chevaliers solitaires condamnés à l’autodestruction. On retrouve aussi, par intermittence, quelques fétiches visuels du maître : un goût pour le ralenti qui dilate le temps de l’émotion, l’utilisation symbolique d’objets (ici une boîte à musique ou un ballon rouge remplaçant les colombes), et cette thématique de la dualité entre le flic et le voyou, bien que traitée ici de manière beaucoup plus sommaire que dans ses chefs-d’œuvre passés.
Cependant, et c’est là que le bât blesse cruellement, ces éléments de style flottent dans le vide. Si l’on reconnaît la mélancolie de Woo, on cherche désespérément sa virtuosité. La thèse douloureuse qui se dégage de Silent Night est que le style John Woo, jadis révolutionnaire, semble ici s’être dilué dans la standardisation du cinéma d’action contemporain. Le film souffre terriblement de la comparaison avec ses « enfants », et plus spécifiquement avec la saga John Wick. Il y a une ironie tragique à voir le créateur du genre essayer de courir après ceux qui l’ont copié, digéré et, il faut bien l’avouer, dépassé en termes de technicité pure. Là où Chad Stahelski (réalisateur de John Wick et ancien cascadeur) a poussé le « Gun Fu » vers une abstraction chorégraphique et une lisibilité spatiale absolue, John Woo semble ici régresser vers une action générique.
La réalisation de l’action dans Silent Night manque cruellement de cette géographie spatiale qui faisait la gloire de Hard Boiled. Dans ses classiques de Hong Kong, Woo utilisait le montage et les angles larges pour créer un ballet fluide où chaque impact, chaque chute, chaque mouvement était parfaitement lisible et intégré dans une « danse ». Ici, la caméra est souvent trop proche, le montage trop haché, et la photographie étrangement terne, baignant dans une esthétique numérique sans âme qui rappelle les productions Direct-to-Video. On est loin de la flamboyance baroque de Volte-Face. Les scènes d’action, qui devraient être le point d’orgue du film, sont répétitives et manquent d’inventivité. Woo tente bien quelques plans-séquences, notamment une bagarre dans une cage d’escalier qui semble vouloir rivaliser avec celle d’Atomic Blonde (un autre héritier), mais l’exécution manque de punch et de fluidité. On a l’impression de voir une imitation plutôt que l’œuvre du maître. Plus inquiétant encore, le film échoue à iconiser son héros à travers l’action. Dans Silent Night, la violence est brute, sale, mais elle n’est jamais transcendée. Joel Kinnaman, malgré son investissement, ne bouge pas avec la grâce féline d’un Chow Yun-Fat. Les chorégraphies manquent de cette exagération mythologique – les doubles berettas, les glissades interminables, les sauts en extension défiant la gravité – qui signait l’appartenance à un univers « Wooien ». En voulant ancrer son film dans un réalisme plus crasseux , Woo se prive de ses propres outils. Il se retrouve à faire un film d’action lambda, interchangeable avec n’importe quelle production EuropaCorp ou Netflix, perdant ainsi sa spécificité.
Le scénario, contraint par son concept de mutisme, finit par tourner en rond et expose la vacuité de l’entreprise. Une fois passé l’intérêt initial de la narration sans paroles, le film s’enlise dans une structure répétitive : préparation, entraînement, traque, fusillade. L’absence de dialogue empêche toute complexification de l’intrigue ou des relations entre les personnages. Le méchant, un chef de gang tatoué générique, n’a aucune épaisseur, aucune de ces nuances tragiques que Woo savait donner à ses antagonistes (pensons au personnage de Tony Leung dans À toute épreuve ou à celui de Nicolas Cage dans Volte-Face). Sans adversaire à sa mesure, le héros n’a personne avec qui « danser », personne avec qui partager cette étrange fraternité du guerrier qui est au cœur de la philosophie de Woo. Le film devient alors un exercice de style mécanique, un tunnel de violence qui finit par anesthésier le spectateur plutôt que de l’exalter. Le film donne l’impression d’être étriqué, manquant de l’ampleur nécessaire pour porter les ambitions opératiques de son réalisateur. Les décors sont pauvres, souvent limités à des entrepôts désaffectés ou des ruelles sombres génériques. On sent que John Woo n’a pas eu les coudées franches, ou peut-être l’énergie, pour imposer sa vision grandiose. Il semble s’être plié aux codes visuels imposés par les producteurs de John Wick – néons saturés, pluie constante, violence graphique – sans parvenir à se les approprier totalement. Le résultat est un hybride bâtard : trop sentimental pour être un simple film d’exploitation brutal, mais trop générique visuellement pour être une grande tragédie d’action.
Le sentiment qui prédomine à la fin du visionnage est une profonde déception. Silent Night prouve, s’il le fallait, que le style ne suffit pas. On peut mettre toute la mélancolie du monde, tous les ralentis dramatiques possibles, si la mise en scène de l’action ne suit pas, si la virtuosité n’est plus là pour transformer le plomb en or. Les héritiers américains de Woo, Chad Stahelski et David Leitch en tête, ont retenu la leçon cinétique du maître mais l’ont poussée vers une abstraction technique que Woo, âgé de 77 ans lors du tournage, ne semble plus pouvoir ou vouloir atteindre.
Conclusion : Silent Night est une déception à la hauteur de l’attente qu’il avait suscitée. Ce n’est pas un mauvais film en soi – il reste un divertissement honnête pour un samedi soir – mais c’est un mauvais John Woo, ce qui est infiniment plus douloureux. C’est le film d’un réalisateur qui tente de parler la langue du cinéma d’action moderne alors que c’est lui qui en a écrit l’alphabet quarante ans plus tôt. On y décèle, par fulgurances, la sensibilité à fleur de peau d’un grand romantique, son goût pour le drame exacerbé et la figure du martyr, mais ces éclats sont noyés dans une mise en scène de l’action banale, brouillonne et sans génie. Pour ceux qui ont grandi en vénérant l’autel du cinéma de Hong Kong, voir John Woo se faire battre à son propre jeu par ses disciples est un spectacle cruel.