
Lorsque Timothy Dalton endosse le smoking de James Bond en 1986, la franchise est à la croisée des chemins. Depuis plus d’une décennie, Roger Moore incarne l’agent 007 avec un style léger, ironique, presque parodique. Ses films, souvent spectaculaires, regorgent de gadgets improbables, de répliques humoristiques et de situations extravagantes. Si ce ton a séduit le public dans les années 70, il commence à s’essouffler au milieu des années 80. A View to a Kill (1985), dernier opus de Moore, illustre cette fatigue : malgré quelques séquences mémorables, l’acteur, vieillissant, peine à convaincre en espion séducteur et athlétique. La série semble tourner en rond, prisonnière de ses propres codes. Albert R. Broccoli, producteur historique de la saga, comprend qu’il est temps de réinventer Bond. Le monde a changé : la Guerre froide touche à sa fin, le cinéma d’action se durcit, et le public réclame des héros plus réalistes. L’arrivée de Timothy Dalton répond à cette nécessité. Contrairement à Moore, Dalton est un acteur de formation classique, passé par le théâtre shakespearien. Il envisage Bond non comme une caricature glamour, mais comme un véritable rôle dramatique. Son ambition : revenir aux sources littéraires de Ian Fleming, où Bond est un homme complexe, vulnérable, parfois tourmenté.
Le choix de Dalton n’est pas immédiat. Dès 1986, la production lance un vaste casting pour trouver le successeur de Moore. Parmi les candidats figure Pierce Brosnan, alors star montante grâce à la série Remington Steele. Brosnan séduit par son élégance et son charisme, mais des contraintes contractuelles l’empêchent de se libérer. D’autres noms circulent, mais Broccoli finit par se tourner vers Dalton, déjà pressenti dans les années 70 pour remplacer Sean Connery. L’acteur accepte enfin, convaincu que le moment est venu de donner à Bond une nouvelle profondeur. Dalton arrive avec une vision claire : il veut un Bond fidèle aux romans. Dans les pages de Fleming, 007 n’est pas un playboy invincible, mais un professionnel de la mort, hanté par ses missions et ses dilemmes moraux. Dalton lit et relit les livres, s’imprègne de leur atmosphère, et refuse d’adopter les tics humoristiques de Moore. Son Bond sera sérieux, nerveux, intense. Cette orientation marque une rupture radicale qui redonne à la saga une crédibilité nouvelle.
Le quinzième opus de la série, The Living Daylights (1987), s’appuie sur une nouvelle de Fleming publiée en 1962. Le scénario, signé Richard Maibaum et Michael G. Wilson, abandonne les extravagances pour privilégier une intrigue d’espionnage dense. Le film s’ouvre sur une séquence pré-générique à Gibraltar : Bond participe à un exercice militaire qui tourne mal. Dès ces premières minutes, le ton est donné : action réaliste, tension dramatique, vulnérabilité du héros. Fini les gadgets absurdes ; place à un espion crédible, confronté à des dangers tangibles. L’histoire plonge Bond dans un jeu de dupes entre le KGB, des trafiquants d’armes et la CIA. Le contexte géopolitique est directement inspiré de l’actualité : la fin de la Guerre froide, l’occupation soviétique de l’Afghanistan, les ambiguïtés idéologiques de l’époque. Cette dimension politique confère au film une gravité nouvelle. On retrouve l’influence du cinéma d’espionnage des années 60 et 70, notamment The Spy Who Came in from the Cold, avec son atmosphère froide et tendue.
À la réalisation, John Glen, déjà responsable de plusieurs épisodes (For Your Eyes Only, Octopussy, A View to a Kill), conserve sa rigueur mais adopte une approche plus nerveuse. Il privilégie les cascades réelles, les environnements authentiques, et une caméra plus proche de l’action. Les séquences en Autriche, la fuite sur la neige dans un étui de violoncelle, ou encore le combat dans l’avion cargo au-dessus du désert afghan illustrent cette volonté de réalisme. Glen parvient à équilibrer le spectacle bondien (glamour, exotisme, action) avec une tension dramatique plus âpre. Le chef opérateur Alec Mills accentue cette orientation en livrant une image métallique et glacée. Les couleurs chaudes et artificielles des films précédents disparaissent, remplacées par une lumière froide qui reflète le climat de guerre et d’incertitude. Le film gagne ainsi en cohérence visuelle : chaque décor, de Gibraltar à Vienne en passant par le Maroc et l’Afghanistan, participe à l’ancrage géopolitique du récit. Le montage, signé John Grover, assure une tension constante. La première heure, nerveuse, alterne action et espionnage avec efficacité. Le rythme ralentit ensuite, lorsque l’intrigue se déplace vers l’Afghanistan, mais retrouve sa vigueur dans le final aérien. Les transitions géographiques donnent une impression d’ampleur mondiale, tout en soulignant la complexité de la trame. Grover utilise le montage parallèle (Bond/Kara vs. Necros/Koskov) pour maintenir la tension dramatique. Les scènes d’action, claires et fluides, restent un modèle du genre. En particulier l’affrontement final entre 007 et Necros suspendus à un filet derrière un avion.
Dalton impose immédiatement sa marque. Son jeu est nerveux, précis, tendu. Il refuse le sourire en coin et les répliques légères, préférant une diction tranchante, des regards habités, des silences lourds de sens. Son Bond est un homme en lutte intérieure, partagé entre devoir et conscience. Là où Moore incarnait la séduction et la distance ironique, Dalton choisit la vulnérabilité et l’intensité dramatique. Il fait de Bond un personnage de cinéma, pas seulement une icône de divertissement. Dalton redonne au personnage une authenticité perdue. Son interprétation ouvre la voie à une lecture plus réaliste et sombre du mythe, que les films ultérieurs reprendront, notamment avec Daniel Craig deux décennies plus tard. Autour de Dalton, le casting reflète cette volonté de réalisme. Maryam d’Abo incarne Kara Milovy, violoncelliste naïve et sincère. Sa relation avec Bond repose sur la confiance plus que sur la séduction. Si le personnage manque parfois d’épaisseur, il contraste avec les « Bond girls » glamour et superficielles des films précédents. Jeroen Krabbé campe un général soviétique manipulateur, Joe Don Baker un marchand d’armes mégalomane inspiré par les trafiquants de l’époque, et Andreas Wisniewski un tueur blond glaçant, figure typique des années 80. L’alchimie entre Dalton et ses partenaires confère au film une crédibilité nouvelle.
La bande originale constitue un autre atout majeur. The Living Daylights est la dernière contribution de John Barry à la saga. Le compositeur marie orchestre symphonique et sonorités électroniques, reflétant la modernité des années 80 sans trahir le style Bond. Le thème principal, interprété par A-ha, apporte une énergie pop nouvelle. Chrissie Hynde et The Pretenders complètent la bande originale avec élégance : Where Has Everybody Gone? (thème de Necros) et If There Was a Man (chanson de fin). Barry crée aussi des leitmotivs subtils, notamment celui de Kara au violoncelle. Le résultat est une partition hybride, entre lyrisme et tension, parfaitement adaptée à la dualité du film.
Conclusion : The Living Daylights n’est pas seulement un épisode de transition dans la saga James Bond : c’est une véritable renaissance. En confiant le rôle à Timothy Dalton, la production a osé rompre avec la routine et redonner au personnage une densité dramatique qu’il avait perdue. Le film combine le souffle épique des grandes aventures bondiennes avec une tension réaliste et une gravité psychologique qui annoncent les réinventions modernes du mythe. John Glen signe une mise en scène solide, John Barry offre une ultime partition magistrale, et Dalton impose un Bond intense, vulnérable et crédible. Au final, The Living Daylights prouve que James Bond peut être plus qu’un symbole glamour : il peut redevenir un héros de cinéma, complexe et fascinant.