THE FAN (1996)

En 1996, Tony Scott – ce virtuose de l’excès stylisé et du rythme à couper le souffle – signe une œuvre à part dans sa filmographie : Le Fan. Tiré du roman éponyme de Peter Abrahams, ce thriller psychologique nous plonge sans ménagement dans les méandres de l’obsession, le culte toxique de la célébrité et les fissures d’une masculinité fragilisée. À sa sortie, le film passe presque inaperçu, essuyant un accueil critique tiède et une indifférence commerciale. Mais voilà, certaines œuvres ont la peau dure. Avec les années, Le Fan s’est mué en objet culte, redécouvert par une génération de cinéphiles séduits par sa noirceur obstinée, sa mise en scène électrique et la performance vertigineuse – et terrifiante – de Robert De Niro.

Tout commence dans le contexte particulier des années 90, alors que Hollywood renoue avec les thrillers psychologiques. Le roman d’Abrahams, à peine publié en 1995, est vite repéré par les studios pour son potentiel cinématographique brut : l’exploration de l’esprit d’un fan détraqué, prêt à tout pour fusionner avec son idole. Le scénario échoit d’abord à Phoef Sutton, avant d’être retravaillé dans l’ombre par Frank Darabont – le génie derrière The Shawshank Redemption – qui y insuffle une tension dramatique et une épaisseur psychologique palpables. Tony Scott, alors porté par le succès de True Romance (1993) et Crimson Tide (1995), ressent comme un appel. Il décline même des projets plus « bankables », comme The Rock, pour se jeter dans cette histoire sombre, presque personnelle. Il y voit l’occasion de gratter le vernis de l’ego masculin, d’interroger ce lien malade entre la gloire et l’anonymat, et de dresser le portrait d’une Amérique hantée par le sport et le succès. Produit par TriStar Pictures avec un budget conséquent de 55 millions de dollars – signe des ambitions de l’époque pour un film porté par des stars –, le tournage se déroule principalement à San Francisco et au Candlestick Park. Scott s’entoure de consultants comme le légendaire joueur de baseball Cal Ripken pour garantir une authenticité aux séquences sportives. Malgré les défis logistiques, notamment l’intégration de scènes d’action frénétiques, le film naît de cette volonté tenace d’allier le spectacle hollywoodien à une introspection troublante. La preuve qu’un roman modeste peut enfanter un blockbuster à la fois captivant et profondément introspectif.

Les influences de Le Fan sont multiples, puisant dans un héritage cinématographique riche dont Tony Scott se nourrit pour forger son style si reconnaissable. L’ombre de Martin Scorsese, notamment celle de Taxi Driver et Raging Bull, plane sur le film. On y retrouve cette même exploration de la solitude urbaine, cette descente aux enfers d’un anti-héros perdu, avec des échos évidents entre Travis Bickle et Gil Renard. L’influence de Falling Down de Joel Schumacher est aussi palpable dans ce portrait d’un homme broyé par les attentes sociales. Les thèmes de l’obsession maladive rappellent, quant à eux, Cape Fear du même Scorsese. Mais Scott ne s’arrête pas là. Il emprunte également à l’esthétique flashy du film noir des années 80, teintée de l’urgence narrative des productions de Jerry Bruckheimer. Et comment ne pas penser à Misery de Rob Reiner, adapté de Stephen King, où le fanatisme bascule en menace imprévisible ? Le Fan se positionne pourtant au-delà, en offrant une méditation acerbe sur la culture américaine du succès et de l’échec, où le baseball devient une métaphore douloureuse de la vie elle-même.

Dans la filmographie de Tony Scott, Le Fan occupe une place singulière, presque charnière. C’est ici qu’il affine son esthétique signature : plans nerveux, palette de couleurs saturées, énergie cinétique presque tangible – une grammaire visuelle qui annonce des œuvres ultérieures comme Enemy of the State (1998) ou Man on Fire (2004). Contrairement à Crimson Tide, plus enclin au spectaculaire militariste, Le Fan se resserre sur l’individu, démontrant la capacité de Scott à marier l’intime et l’explosif. Commercialement, le film est un modeste succès, avec seulement 42 millions de dollars de recettes, mais il consolide sa réputation de réalisateur capable de transformer un script conventionnel en expérience sensorielle intense. Surtout, c’est l’un de ses films les plus nihilistes. Là où ses autres récits laissent entrevoir une lueur de rédemption, Le Fan s’enfonce, sans espoir de retour, dans la folie. Le personnage de Gil Renard, incarné par De Niro, ne cherche même pas à se sauver. Il veut disparaître dans l’ombre de son idole, fusionner avec sa gloire. Cette radicalité confère au film une densité émotionnelle rare.

Visuellement, Le Fan est une démonstration de force stylistique. Contrastes violents, éclairages théâtraux, caméra toujours en mouvement, montage haché – la patte Scott est là. Mais cette fois, la forme sert un malaise grandissant. Le film alterne entre les vastes stades inondés de lumière et les intérieurs étouffants, sombres, où Gil rumine ses échecs. Le directeur de la photographie Dariusz Wolski – qu’on retrouvera plus tard sur Pirates of the Caribbean – crée une palette tendue, dominée par les rouges sang et les noirs profonds, évoquant une violence latente, une passion dévorante. Les scènes de match sont filmées avec une nervosité qui rappelle les thrillers urbains des années 70, tandis que les moments d’introspection adoptent un grain presque documentaire. Scott filme De Niro comme un fauve en cage, toujours à la limite de l’explosion. Il use d’angles inhabituels, d’un rythme effréné, pour traduire le chaos intérieur de son personnage, ajoutant une couche d’horreur psychologique subtile et persistante.

Le rythme du film épouse parfaitement la spirale mentale de Gil, entre accalmies trompeuses et accès de violence soudains. Le montage, confié à Claire Simpson (Platoon) et Christian Wagner (Face/Off), est ici un personnage à part entière. Coupes franches, flashbacks intrusifs, superpositions d’images : tout concourt à plonger le spectateur dans la confusion mentale du protagoniste. On est pris dans un tourbillon, incapable de distinguer le réel du fantasme. La narration, bien que linéaire, est ponctuée de ces ruptures psychologiques. Le film n’explique pas Gil ; il le montre, simplement, dans sa lente et irrémédiable dérive.

Le casting, lui, est un coup de maître. Robert De Niro livre une performance hallucinée, l’une des plus intenses de sa carrière dans les années 90. Son Gil Renard est un homme rongé : par l’échec, par la solitude, par une obsession qui le dépasse. Il est tour à tour pathétique, terrifiant, et étrangement émouvant. Malgré un jeu parfois au bord du surjeu, cela fonctionne. Il donne au personnage une humanité bancale qui fascine et dérange. Face à lui, Wesley Snipes, dans une retenue remarquable, incarne les contradictions de la célébrité moderne. Loin de l’arrogance attendue, son joueur de baseball starisé est vulnérable, pris en étau entre son image publique et ses doutes intimes. Le contraste avec De Niro est saisissant. Ellen Barkin apporte, elle, une touche de cynisme lucide en animatrice radio témoin impuissant de la folie ambiante. Benicio del Toro etJohn Leguizamo, dans des rôles secondaires, complètent ce tableau avec une présence rugueuse et réaliste.

La bande originale de Hans Zimmer mérite une mention à part. Elle tisse des nappes électroniques, des percussions sourdes et des motifs dissonants pour créer une tension permanente, presque physique. Zimmer accompagne la chute de Gil avec une partition minimaliste mais d’une efficacité redoutable, soulignant chaque bascule sans jamais écraser l’image. Le design sonore est tout aussi soigné. Les clameurs du public, les bruits du stade, les silences étouffants des scènes intimistes : chaque élément sonore contribue à cette ambiance oppressante, où l’on reste constamment sur le qui-vive. Scott utilise le son comme un véritable outil narratif, un vecteur d’émotion et de malaise.

À sa sortie, Le Fan est malmené. La critique lui reproche son ton trop sombre, son scénario jugé excessif, son absence de catharsis. Le box-office, malgré la présence de De Niro et Snipes, est décevant. Mais le temps fait son œuvre. Aujourd’hui, le film est réévalué, admiré pour sa radicalité, sa mise en scène tendue à l’extrême, et la performance-monstre de De Niro. On y voit aussi une œuvre prémonitoire, qui annonce avec une lucidité troublante les dérives du culte de la célébrité, la violence latente du fandom et la fragilité exposée des figures publiques. À l’ère des réseaux sociaux, où ces dynamiques se sont amplifiées à l’extrême, Le Fan apparaît plus actuel que jamais. Une œuvre prophétique, rugueuse, qui continue de questionner, bien après le générique de fin.

Conclusion : Le Fan est une œuvre qui mérite d’être réévaluée à la lumière de notre époque. Ce thriller psychologique, longtemps sous-estimé, s’impose aujourd’hui comme une exploration viscérale de l’obsession, de la masculinité en crise, et du culte de la célébrité. Tony Scott, en délaissant les codes du blockbuster pour s’aventurer dans les zones d’ombre de l’âme humaine, signe ici l’un de ses films les plus dérangeants.

Ma Note : B+

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