[TV] THE LOWDOWN – Saison 1 (2025)

Lorsqu’on évoque The Lowdown, le mot « OVNI » n’est pas une hyperbole, c’est une classification nécessaire. La série se présente comme une fusion improbable de film noir classique, de comédie de mœurs acerbe et de chronique existentielle. C’est une œuvre où l’on ne se contente pas de suivre une intrigue ; on « traîne » avec délectation aux côtés de personnages marginaux, portés par des dialogues au rythme littéraire d’une précision chirurgicale. Depuis la fin de Reservation Dogs la série précédente de Sterlin Harjo co-créée avec Taika Waititi, une comédie révolutionnaire centrée sur quatre adolescents autochtones de la nation Muscogee en Oklahoma rural dont le simple fait d’exister constituait un événement historique (première série entièrement écrite, réalisée et interprétée par des Autochtones) le retour de son créateur était attendu. The Lowdown, série diffusée depuis septembre 2025 sur FX et disponible sur Disney + chez nous est une fusion improbable qui défie toute classification simple. Film noir contemporain, comédie noire, drame social, étude de personnages – la série est tout cela à la fois, et bien plus encore. C’est un OVNI télévisuel dans le meilleur sens du terme, une œuvre qui refuse de se plier aux conventions du genre pour créer quelque chose d’entièrement singulier. Avec un immense succès critique qui lui a valu la reconnaissance de l’American Film Institute qui l’a incluse dans son top 10 des programmes télévisés de 2025, The Lowdown s’impose comme l’une des réussites majeures de l’année.

Au cœur de cette réussite se trouve Lee Raybon, incarné avec une intensité désarmante par Ethan Hawke. Propriétaire d’une librairie de livres d’occasion nommée Hoot Owl Books et journaliste citoyen autoproclamé, Lee se définit lui-même comme un « truthstorian » – un néologisme qui mélange « truth » (vérité) et « historian » (historien). C’est un homme dépenaillé, obstiné, souvent ridicule, mais animé d’une intégrité journalistique inébranlable qui le pousse à exposer la corruption de Tulsa, sa ville natale, quelles qu’en soient les conséquences personnelles. Le personnage est inspiré de Lee Roy Chapman, journaliste citoyen et historien autodidacte de Tulsa décédé en 2015, qui fut un ami de Harjo. En 2011, Chapman avait publié un exposé retentissant sur les liens du fondateur de Tulsa, W. Tate Brady, avec le Ku Klux Klan et sa participation au massacre racial de Tulsa en 1921. Cette enquête avait conduit le conseil municipal à renommer le quartier des arts de la ville. Cette histoire réelle imprègne The Lowdown d’une vraie authenticité. Ethan Hawke livre ici une performance magistrale. Hawke et Harjo maîtrisent parfaitement l’ambiance que la série vise. Hawke endosse le personnage avec une énergie maniaque qui évoque Hunter S. Thompson et Charles Bukowski, mais tempérée par une vulnérabilité touchante. Son Lee est un chaos ambulant – cheveux en bataille, bottes de cowboy rafistolées au ruban adhésif, camionnette blanche portant le message provocateur « You’re doing it wrong » – mais sous cette apparence désordonnée se cache un homme profondément moral, même si ses méthodes laissent parfois à désirer. La performance de Hawke ne consiste pas simplement à jouer un excentrique attachant. Il capture quelque chose de plus profond : la solitude de celui qui voit ce que les autres refusent de voir, l’épuisement de celui qui se bat contre des forces bien plus puissantes que lui, et la mélancolie d’un père imparfait qui sait qu’il déçoit sa fille adolescente Francis (incarnée par Ryan Kiera Armstrong vu dans Skeleton Crew). Les scènes entre Hawke et Armstrong révèlent une tendresse et une complexité qui ancrent émotionnellement la série, rappelant que derrière le justicier obsessionnel se cache un homme qui essaie simplement de faire au mieux.

L’un des aspects les plus remarquables de The Lowdown est son rapport à la littérature, en particulier au roman noir du milieu du XXe siècle. La librairie de Lee regorge d’éditions jaunies de Jim Thompson, Erle Stanley Gardner et autres maîtres du roman policier. Ces références ne sont pas simplement décoratives : elles façonnent l’ADN même de la série. Lorsque Dale Washberg (Tim Blake Nelson), le mouton noir d’une puissante famille locale sur lequel Lee vient de publier un article, se suicide dans la scène d’ouverture, il cache une note dans une étagère remplie de livres de poche. Cette dimension métalittéraire traverse toute la série, chaque livre visible à l’écran est un choix délibéré et les personnages prennent le temps de critiquer leurs goûts littéraires et de dénigrer leurs méthodes d’organisation des livres – un sujet délicat pour quiconque a travaillé en librairie. Un personnage s’offusque ainsi qye Lee ait placé Pinter avec Harry Potter ! Cette approche littéraire se traduit également dans le rythme et le ton de la narration. Contrairement aux thrillers conventionnels qui privilégient l’action et les rebondissements constants, The Lowdown adopte une cadence plus contemplative, plus digressive. C’est une série qui prend le temps de respirer, de s’attarder sur ses personnages, de laisser l’atmosphère s’installer.

Si Ethan Hawke porte la série sur ses épaules, il est entouré d’un ensemble de personnages tous plus fascinants les uns que les autres. Keith David incarne Marty, un mystérieux personnage qui suit Lee et dont les motivations restent longtemps ambiguës. La voix de David, reconnaissable entre mille, confère à Marty une présence à la fois rassurante et inquiétante. Le respect mutuel et prudent entre ces deux enquêteurs aux méthodes diamétralement opposées crée une dynamique captivante. Kyle MacLachlan apparaît dans le rôle de Donald Washberg, frère aîné du défunt Dale et candidat au poste de gouverneur. MacLachlan glisse dans la peau de ce politicien avec une aisance troublante, créant un personnage complexe qui n’est ni simplement bon ni entièrement mauvais. Harjo a confié vouloir faire de Donald un homme au bon cœur qui prend parfois de mauvaises décisions, refusant la caricature facile du méchant unidimensionnel. Jeanne Tripplehorn (Basic Instinct) livre une performance remarquée dans le rôle de Betty Jo, la veuve de Dale. Initialement présentée comme froide et calculatrice, elle se révèle, au cours d’une scène de beuverie nocturne avec Lee, être quelqu’un de bien plus complexe. Cette capacité à surprendre le spectateur avec ses personnages est une marque de fabrique de Harjo, qui sait que les êtres humains dépassent toujours nos premières impressions. Le casting s’enrichit également de Tracy Letts, Tim Blake Nelson dans des rôles récurrents. Peter Dinklage et le regretté Graham Greene (Dance with wolves) font des apparitions remarquées en guest stars. Tous ces acteurs, qu’ils soient natifs de l’Oklahoma comme Tripplehorn, Letts et Nelson, ou venus d’ailleurs, semblent parfaitement à l’aise dans l’univers de Harjo. Les dialogues de The Lowdown possèdent une saveur particulière, mélange d’humour noir, de philosophie de comptoir et d’observations acérées sur la nature humaine. La série trouve le juste équilibre entre l’humour et le drame, entre la légèreté et le poids de l’Histoire.

Plus qu’un simple décor, Tulsa devient un personnage à part entière dans The Lowdown. Harjo, cinéaste amérindien de la nation Muscogee qui a grandi dans l’Oklahoma rural et a choisi Tulsa comme ville d’adoption, filme cette cité avec un mélange d’affection et de lucidité. Il ne cache rien de ses cicatrices historiques – le massacre racial de 1921 est omniprésent, les murs de la chambre de Lee sont tapissés d’articles sur les cruautés historiques locales – mais il refuse également la diabolisation simpliste. Mais il est également doté d’un sens de la tendresse envers ses personnages et la Tulsa multiculturelle qu’il considère comme son foyer. Il filme cette ville sans glamour mais avec affection, des boutiques délabrées au restaurant local de Lee, Sweet Emily’s, en passant par les rues nocturnes désertes où, alors que les phares de Lee approchent, on peut voir un chat traverser la route en courant. Cette approche équilibrée reflète la vision de Lee lui-même : « Il y a des choses mauvaises, mais en dessous c’est vraiment bien. » C’est cette nuance, cette capacité à montrer simultanément la beauté et la laideur, qui donne à The Lowdown sa profondeur. Le choix de tourner en Oklahoma n’est pas qu’une question de fidélité géographique, c’est un acte politique et artistique. Dans un paysage télévisuel américain dominé par Los Angeles et New York, Harjo affirme qu’il existe d’autres Amériques, tout aussi dignes d’être racontées. La série possède un charme et une originalité qui découlent de son refus d’être encore une autre production tournée quelque part uniquement pour des raisons d’avantages fiscaux.

Au-delà de son scénario et de ses performances, The Lowdown se distingue par ses qualités formelles exceptionnelles. La série bénéficie du travail de trois directeurs de la photographie de premier plan : Adam Stone, Mark Schwartzbard et Christopher Norr, qui créent ensemble une identité visuelle cohérente et mémorable.Stone, collaborateur régulier de Jeff Nichols (Take Shelter, Midnight Special, The Bikeriders), a établi le ton visuel de la série en shootant le pilote. Ses images tissent ensemble l’intensité du noir et le réalisme du Midwest, offrant à Harjo une scène visuelle suffisamment solide pour gérer à la fois les feux d’artifice du genre policier et la subtilité axée sur les personnages. La photographie de The Lowdown n’est pas tape-à-l’œil, les ombres semblent organiques, les textures non vernies, la ville rendue à la fois mythique et banale. Dans un genre où la stylisation est souvent la voie facile, The Lowdown a l’air tactile, ancrée, même un peu dangereuse. Stone a bâti sa réputation en trouvant une échelle cinématographique dans des lieux ordinaires, et c’est exactement ce qu’il apporte à la série. La mise en scène de Sterlin Harjo, qui réalise quatre épisodes de la première saison, démontre une maîtrise du langage visuel du film noir tout en y insufflant sa sensibilité propre. Harjo filme Tulsa avec un amour évident mais sans jamais tomber dans la carte postale. Les rues nocturnes, les néons tremblotants, les intérieurs sombres et enfumés – tous les éléments visuels classiques du noir sont présents, mais revisités avec un regard contemporain et une attention particulière portée aux détails culturels spécifiques à l’Oklahoma. Macon Blair, acteur et réalisateur connu pour Blue Ruin a dirigé au moins deux épisodes de la première saison, et apporte sa propre sensibilité visuelle, influencée par son travail avec Jeremy Saulnier, caractérisée par une violence soudaine et un sens aigu du danger latent. Ses épisodes s’intègrent parfaitement dans l’ensemble tout en apportant des moments de tension viscérale qui contrastent avec les séquences plus contemplatives. Ainsi la photographie, la conception de production et la bande sonore, toutes impeccables, évoquent l’ambiance du genre auquel la série rend hommage avec une touche moderne.

The Lowdown ne cache jamais ses influences. Au contraire, elle les affiche fièrement et les réinvente à sa manière. Celle du cinéma des freres Coen est de loin la plus évidente. On pense à Fargo pour ses espaces ouverts désolés, son humour décalé et son mélange fou de tonalités, mais aussi The Big Lebowski : Lee, occasionnellement embrouillé et perpétuellement débraillé, pourrait presque être le frère intelligent et idéaliste du personnage de Jeff Bridges. The Long Goodbye (spécifiquement la version d’Elliott Gould et Robert Altman comme dans The Long Goodbye ou Nashville, The Lowdown privilégie les compositions en profondeur de champ, les mouvements de caméra fluides et cette sensation de capturer la vie telle qu’elle se déroule plutôt que de la mettre en scène artificiellement) et Inherent Vice de Paul Thomas Anderson, deux films qui partagent avec The Lowdown cette qualité de héros désordonné et cette atmosphère de paranoïa rampante. La présence de Kyle MacLachlan et le nombre de cafés consommés au restaurant, la mort mystérieuse qui ouvre la série, les habitants excentriques de la ville, la musique d’ambiance jazz, et cette sensation inquiétante que rien n’est ce qu’il semble – tout cela rappelle évidemment Twin Peaks, mais dans une version plus contemporaine et plus ancrée dans le réel. Harjo a suivi un cours sur David Lynch à l’université de l’Oklahoma, et son immersion dans la culture pop américaine est évidente. La conception artistique de la série est remarquable : on peut presque sentir les cigarettes électroniques de Lee, le café noir que tout le monde descend chez Sweet Emily’s.

La cadence littéraire de The Lowdown, peut décontenancer son rythme peut apparaitre traînant, à mesure que l’histoire se déroule, les rebondissements s’amenuisent et les détours commencent à être moins surprenants mais le ton, la maitrise de son auteur et le charisme dégingandé d’Ethan Hawke rendent la série constamment engageante. C’est précisément son approche digressive qui constitue à la fois la force et la faiblesse de la série. Cette approche « hangout show » (série où l’on traîne avec les personnages) fonctionne merveilleusement pour ceux qui apprécient ce type de narration. The Lowdown n’est pas seulement une bonne série qu’on suit pour sa résolution mais aussi pour passer un excellent moment en compagnie de ses personnages. La série a également été renouvelée pour une deuxième saison en janvier 2026, confirmant la confiance de FX dans le projet.

Au-delà de ses qualités formelles, The Lowdown résonne profondément avec notre époque. Dans un contexte où le journalisme est attaqué de toutes parts, où la notion même de vérité est devenue un terrain de bataille politique, Lee Raybon incarne une forme d’intégrité désuète mais nécessaire. Son obsession pour la vérité, même lorsqu’elle le met en danger, même lorsqu’elle complique sa vie, rappelle que le journalisme d’investigation reste vital pour la démocratie. Lee n’est pas idéalisé – ses méthodes sont discutables, sa vie personnelle est un désastre, ses motivations mélangent l’ego et l’idéalisme. Mais sa détermination à exposer la corruption et le racisme systémiques, à donner une voix aux sans-voix de Tulsa, en fait un héros pour notre temps. La série aborde également des questions de race, de classe et de pouvoir avec une subtilité remarquable. Pour ceux qui cherchent une série qui stimule intellectuellement tout en divertissant, qui mélange humour noir et engagement social, qui offre des personnages mémorables et des dialogues ciselés, The Lowdown est un must absolu. C’est le genre de série qui mérite d’être découverte, redécouverte, et dont on discute longuement après le générique de fin. Avec Sterlin Harjo aux commandes et Ethan Hawke dans le rôle principal, The Lowdown confirme que la télévision peut encore surprendre, innover et captiver. Un OVNI télévisuel qui mérite amplement de figurer parmi les meilleure séries de l’année 2025.

Ma Note : A-

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