SUPERMAN RETURNS (2006) – 20e anniversaire

Superman Returns occupe une place singulière dans l’histoire récente du cinéma de super-héros, car il ne se contente pas de réactiver une mythologie populaire : il tente de la prolonger comme si le temps s’était arrêté entre 1980 et 2006, comme si l’héritage du cinéma de Richard Donner (The Omen) demeurait un repère indépassable. Cette approche confère au film une forme de solennité, parfois superbe, parfois contraignante. Il en résulte une œuvre mélancolique, techniquement ambitieuse, mais constamment tiraillée entre la fidélité à un passé qu’elle vénère et la nécessité de s’affirmer en tant que création autonome. C’est dans cet entre-deux que réside encore aujourd’hui l’intérêt du film de Bryan Singer (X-Men), un objet de cinéma où se croisent nostalgie, innovation technologique, romantisme tragique et réflexions mythologiques.

L’histoire chaotique de sa production explique en grande partie cette hybridité. Durant plus d’une décennie, Warner Bros. multiplia les tentatives pour relancer la franchise Superman, débouchant sur ce que la presse d’Hollywood qualifia de « longest development hell in studio history ». Les projets successifs de Tim Burton (Batman), les scripts réécrits à l’infini supervisés par Jon Peters (Batman), l’implication de Kevin Smith (Clerks), ou encore les propositions de McG (Charlie’s Angels) culminèrent dans une succession d’impasses. Lorsque Bryan Singer accepte finalement la réalisation, il impose une idée à contre-courant des tendances hollywoodiennes : plutôt que de redémarrer la franchise, il propose une suite spirituelle s’inscrivant directement dans la continuité des films de Donner et Richard Lester (A Hard Day’s Night), tout en évacuant Superman III et IV. Ce choix, impose d’emblée au film un rapport presque religieux à son héritage.

Cette fidélité aux codes et à la grammaire visuelle du film de 1978 est perceptible dès les premières secondes. Le générique, brillant d’un bleu céleste iconique, se recompose presque à l’identique, accompagné de la partition restaurée de John Williams (Star Wars). La photographie de Newton Thomas Sigel (Drive) travaille des lumières et des teintes rappelant volontairement le style néoclassique de Geoffrey Unsworth (2001: A Space Odyssey). Metropolis apparaît comme une ville rêvée, rétrofuturiste, figée dans une esthétique d’entre-deux époques, à mi-chemin entre une modernité discrète et l’Amérique idéalisée de 1978. C’est là que commence la tension fondamentale du film : en se présentant comme une continuation directe, Superman Returns se place volontairement sous l’ombre tutélaire d’un classique indépassable, au risque de s’interdire toute réinvention profonde.

Cette dépendance esthétique et narrative affecte directement les performances des acteurs, à commencer par celle de Kevin Spacey (American Beauty) dans le rôle de Lex Luthor. Là où l’acteur aurait pu proposer une incarnation véritablement sombre, brutale, glaciale, à l’image de la cruauté contrôlée qu’il maîtrisait déjà, le film l’enferme dans un modèle hérité de Gene Hackman (Unforgiven). Les intonations volontairement théâtrales, les envolées ironiques, la dynamique avec ses acolytes comiques, tout semble rappeler le Lex Luthor de 1978. On regrette que Spacey ne puisse déployer pleinement la puissance malveillante qu’il laisse entrevoir. Sa performance demeure brillante, mais bridée, comme si Singer craignait d’altérer la forme de légèreté malicieuse inscrite dans le modèle original. Le film se retrouve ainsi partagé entre deux directions : l’hommage et la réinvention, sans jamais trancher clairement.

Le traitement réservé à Superman lui-même renforce cette impression. Brandon Routh (Scott Pilgrim vs. the World) incarne un Superman doux, introverti, souvent contemplatif. L’acteur adopte un jeu minimaliste, hérité directement de son modèle Christopher Reeve (Somewhere in Time), dont il reprend les expressions, les silences et l’élégance physique. Mais Singer oriente la caractérisation du personnage vers une tonalité plus mélancolique, plus introspective : Superman revient d’un exil intersidéral qui s’est révélé vain ; il découvre un monde qui n’a plus besoin de lui, une Lois Lane qui a refait sa vie, et un enfant dont l’identité demeure floue. Ce Superman-là, blessé, presque spectral, navigue dans un univers qui lui échappe. Cette interprétation dans cette retenue manque de vigueur et de charisme même si Routh capture l’essence du héros.

La question de l’enfant de Lois Lane, incarnée par Kate Bosworth (Still Alice), constitue l’un des points scénaristiques les plus problématiques du film. Introduire un Superman père revient à bouleverser radicalement la structure mythologique classique du personnage. Dans la tradition des comics, l’Homme d’acier représente le mythe du surhomme solitaire : un être à part, à la fois intégré et étranger, reliant symboliquement deux mondes qu’il ne peut jamais unifier totalement. L’idée d’une descendance biologique modifie cette dynamique en l’humanisant profondément. Même si entretemps dans les comics eux-mêmes Superman est devenu père et si le concept de cette paternité peut avoir une une tension intéressante : si Superman peut avoir un enfant, il cesse d’être un mythe pour devenir un homme, avec des conséquences morales, affectives et sociales radicalement différentes. Cette idée l’éloigne trop des fondements mythiques établi. Le film, cependant, ne pousse pas cette réflexion jusqu’au bout, préférant maintenir l’ambiguïté ce qui place le personnage dans la position de père défaillant et absent, observant sa famille comme un voyeur « creepy ».

Sur le plan technique, Superman Returns constitue une œuvre impressionnante. La direction de la photographie de Newton Thomas Sigel se distingue par un travail fin sur la lumière, jouant sur des reflets métalliques, des contre-jours solaires et une palette chromatique qui alterne entre bleus froids, rouges sombres et dorures éthérées. La texture de l’image évoque parfois le cinéma classique des années 70 et 80, mais avec une netteté numérique alors inédite pour l’époque. Les effets spéciaux supervisés par Mark Stetson (The Abyss) misent sur la fluidité, la lisibilité et la grandeur. Les scènes de vol, particulièrement celle du sauvetage de l’avion de ligne, constituent des prouesses techniques : la caméra épouse les mouvements de Superman dans un ballet aérien entièrement pensé pour magnifier la physique du vol. Singer refuse le montage haché pour lui préférer des plans amples et respirants. Le montage de John Ottman (The Usual Suspects), également compositeur du film, inscrit l’œuvre dans un rythme volontairement lent, ample, presque liturgique. Le film prend le temps d’installer des respirations narratives, des silences, des moments de suspension presque poétiques. Superman Returns a une grandeur mélancolique que peu de blockbusters osaient encore revendiquer en 2006 mais cette temporalité lente de mélodrame romantique prive le film du dynamisme qu’on attend d’une aventure super héroïque.

L’un des éléments les plus fascinants du projet demeure la fameuse séquence coupée du “Retour sur Krypton”, produite pour près de dix millions de dollars. Cette scène, pourtant intégralement finalisée, fut éliminée du montage final mais se retrouve en bonus du Blu-ray. Elle révèle un autre aspect du film : un Superman Returns plus sombre, plus contemplatif, presque issu d’une science-fiction métaphysique. Les décors monochromes, les structures cristallines en ruine, les mouvements de caméra lents et cérémoniels évoquent une influence presque kubrickienne. La scène installe Superman comme pèlerin, revenant dans un monde déserté, hanté, mort, et confronté à son propre passé mythique. Cette séquence, illustre à quel point Singer désirait construire une œuvre au souffle tragique, mais se heurta au poids des attentes du studio.

Sur le plan mythologique, Superman Returns offre une lecture passionnante du mythe de Superman. Le film traduit son retour non comme un événement héroïque, mais comme un phénomène quasi religieux. Superman apparaît et disparaît dans la lumière, flotte comme une figure angélique, descend du ciel comme un messie dont le monde n’a plus besoin. Les compositions de plusieurs plans évoquent explicitement l’iconographie chrétienne, notamment lorsque Superman tombe du ciel, bras ouverts, frappé par la kryptonite, dans une posture évoquant la Passion. Cette vision sacrificielle était déjà présente chez Bryan Singer, notamment dans X-Men où il représentait les mutants comme figures messianiques, mais elle atteint ici une intensité particulière. Le film propose ainsi Superman comme un mythe souffrant, un dieu affaibli, un Christ déchu qui doit accepter que le monde a évolué en son absence. Son rapport au monde devient alors un questionnement existentiel : qui est-il lorsqu’il n’est pas adoré ? Que reste-t-il d’un mythe lorsque les hommes qu’il protège lui tournent le dos ou lui reprochent son absence ? L’opposition entre Superman et Lex Luthor prend également une dimension mythologique. Dans la tradition des récits de héros, l’antagoniste représente souvent la corruption du pouvoir ou la déviation du génie humain. Luthor, dans Superman Returns, évoque la figure du Titan rebelle, l’homme qui refuse l’autorité du dieu extraterrestre. Son obsession pour la terre, les continents artificiels et la réécriture géologique du monde confère à son projet une dimension prométhéenne inattendue. Toutefois, en imitant trop les ressorts comiques de la version de 1978, le film ne va pas au bout de cette réflexion mythologique et maintient un ton hybride qui empêche Luthor de devenir le véritable miroir sombre du héros.

Dans son ensemble, Superman Returns est une œuvre techniquement brillante, esthétiquement majestueuse, mais dramaturgiquement hésitante. Sa volonté d’inscrire Superman dans une mythologie grandiose, presque religieuse, entre parfois en contradiction avec l’hommage nostalgique qu’il ne parvient jamais totalement à dépasser. Pourtant, le regard porté sur le film a sensiblement évolué depuis sa sortie. L’arrivée de lectures beaucoup plus musclées, spectaculaires et modernes du personnage, notamment à travers l’approche hyperkinétique et opératique de Zack Snyder (Man of Steel) puis la réinvention plus lumineuse et aventureuse de James Gunn (Guardians of the Galaxy), a profondément transformé les attentes du public envers Superman. Ces visions plus nerveuses, centrées sur l’action, le choc des puissances, l’intensité physique des combats et l’ampleur narrative, ont comblé le désir contemporain de mouvement et d’adrénaline qui manquait à l’œuvre de Singer. C’est précisément grâce à cette évolution du genre que Superman Returns peut aujourd’hui être reconsidéré sous un angle plus positif.

Conclusion : Libéré du poids d’être “le” retour de Superman après deux décennies de chaos créatif, le film apparaît désormais comme une parenthèse singulière, dans l’histoire du mythe : un poème visuel nostalgique, un geste contemplatif à rebours des canons modernes, une lettre d’amour au cinéma de Richard Donner que l’on peut apprécier pour ce qu’elle est, sans lui assigner la tâche impossible de relancer seule la franchise. L’existence des œuvres plus combatives et aventureuses de Snyder et Gunn permet désormais à Singer d’exister pleinement dans sa différence, comme un hommage romantique, mélancolique et techniquement splendide, à une version du mythe que le cinéma ne revisite plus. Ainsi repositionné, Superman Returns gagne en valeur et en singularité, devenant non plus un film incomplet, mais un chapitre particulier, sensible et atypique dans la filmographie du plus emblématique des super-héros.

Ma Note : B+

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