V FOR VENDETTA (2006) – 20e anniversaire

Adapté de la bande dessinée éponyme de Alan Moore et David Lloyd, V for Vendetta trouve une incarnation cinématographique sous l’œil de James McTeigue (Ninja Assassin) à travers un scénario signé Lana Wachowski & Lilly Wachowski (The Matrix), ce qui place immédiatement le film dans la lignée d’un cinéma de science-fiction engagé, graphique et lourd de symboles. Dès l’origine, l’œuvre de Moore et Lloyd, née dans les années 1980 comme une dénonciation — à l’époque du thatchérisme — de l’autoritarisme et de la perte des libertés, installe un récit d’anarchie, de mémoire, de rébellion. La transposition à l’écran, si elle modifie certains éléments — actualise le contexte politique, change certaines dynamiques — n’en conserve pas moins l’esprit subversif : l’adaptation des Wachowski réinterprète la lutte entre l’individu opprimé et l’État totalitaire, en la rendant pertinente pour le XXIᵉ siècle, et en élargissant son audience sans pour autant vider l’histoire de sa charge politique et philosophique.La production de V for Vendetta remonte à la fin des années 1980, lorsque le producteur Joel Silver acquiert les droits d’adaptation de l’œuvre. Fan du comic, les Wachowski élaborent une première version du script dans les années 1990, avant le succès mondial de The Matrix. Ce n’est qu’après la post-production des deux derniers volets de la trilogie qu’elles reprennent le projet, proposent à McTeigue — alors premier assistant réalisateur — de passer derrière la caméra, et adaptent le récit pour répondre à un contexte moderne de surveillance, de peur, de perte de liberté. Ainsi, le film reste fidèle, en substance, à la fibre contestataire du matériau d’origine, mais l’insère dans un cadre visuel et narratif plus accessible et global. Le film, d’un budget d’environ 50 à 54 millions de dollars, parvient à conjuguer exigence esthétique et ambition populaire. La mise en scène de McTeigue impose une sobriété élégante, presque chirurgicale, qui sert la tension politique du récit sans céder au spectaculaire verbeux. Le long métrage baigne dans une esthétique dystopique assumée : la Grande-Bretagne y est transformée en un État policier, sous un régime dictatorial dirigé par un chancelier tyrannique. La verticalité des architectures, les couloirs froids, les rues sombres, les bâtiments austères forment une topographie de l’oppression. Le travail du chef opérateur Adrian Biddle (Aliens) — dont c’est le dernier film — joue un rôle crucial : par des éclairages froids, des contrastes forts, des gris métalliques et des ombres profondes, il parvient à rendre palpable un climat de peur, de contrôle et de soumission. Les décors, souvent oppressants, les vastes espaces clos, les salles de propagande ou de surveillance, forgent un cadre visuel où toute humanité semble bannie — jusqu’à l’arrivée de “V”. Le personnage central, “V”, est sans doute l’un des plus saisissants jamais portés à l’écran. Masqué, sans passé révélé, il incarne l’idée même de la révolte — un archétype de l’idéalisme face à la répression. Hugo Weaving (The Matrix) donne vie à cette figure en usant de la voix comme arme. Puisque le masque efface le visage, c’est par le timbre, le rythme, l’intonation que le personnage exprime le désarroi, le lyrisme révolutionnaire, la colère contenue. Le film exploite pleinement cette dimension : la parole devient le cœur du récit, un instrument de persuasion, de subversion, mais aussi d’humanité. De fait, V for Vendetta propose une réflexion profonde sur le pouvoir de la voix, sur la manipulation des masses, sur l’instrumentalisation des médias — thèmes que le film met en scène à travers les discours du régime, la propagande visuelle constante, l’omniprésence des écrans et de la surveillance. L’importance accordée à la parole, à l’éloquence, à la rhétorique, en fait non seulement un thriller politique, mais aussi un film de conscience.

Face à V, Natalie Portman (Black Swan) dans le rôle d’Evey Hammond incarne une autre facette du combat — celle de l’innocence, de la peur, de la transformation. D’abord soumise, anonymisée, broyée par le régime, Evey traverse un parcours initiatique violent, douloureux, qui la conduit à la rébellion. L’évolution dramatique de son personnage donne au film une intensité émotionnelle supplémentaire. Les scènes intimes, souvent silencieuses, traversées par la pluie, l’obscurité ou la terreur, contrastent avec les explosions, les déflagrations, les destructions spectaculaires — et ce contraste rend l’ensemble d’autant plus puissant, plus humain, plus viscéral. La bande sonore, composée par Dario Marianelli (Atonement) ajoute une texture émotionnelle essentielle. Musique orchestrale et nappes sombres composent un climat d’oppression, d’attente, de tension imminente. À cela s’ajoute l’utilisation de motifs musicaux dramatiques, capables de souligner les retournements, les révélations, les ascensions vers la révolte. La musique ne se contente pas d’accompagner l’action, elle la prolonge, la souligne, la transforme. Elle participe à donner au film une dimension tragique, un souffle lyrique, presque funèbre, lorsqu’il s’agit de liberté, de justice, de mémoire. Il faut souligner aussi le travail des scénaristes — les Wachowski — qui parviennent à condenser l’essence philosophique, politique et métaphorique du comic-book tout en adaptant l’intrigue à un contexte contemporain — globalisation, surveillance médiatique, États sécuritaires, médias manipulés. Certes, le film prend des libertés avec le matériel original : certains aspects anarchistes explicites du comic sont atténués, certaines radicalités philosophiques sont diluées, et la dialectique fascisme vs anarchisme, présente dans l’œuvre d’origine, devient plus floue, orientée vers un combat contre l’oppression générique, contre la peur, contre la manipulation. Alan Moore, s’est désolidarisé de cette adaptation, estimant que son propos avait été édulcoré, retourné vers des thématiques plus consensuelles et aseptisées. Mais le film, de son côté, gagne en portée universelle : il ne se contente pas d’être un drame dystopique britannique, il devient un symbole universel de résistance, d’émancipation, d’alerte sur les dangers de l’autoritarisme, de la surveillance, de la manipulation des médias. Le masque de Guy Fawkes — celui porté par V — dépasse l’écran, devient symbole de la contestation, de l’anonymat dans la dissidence, de l’idée que l’état oppresseur peut être défié par un simple masque, un simple idéal. Le film contribue à rendre universel ce visage masqué, cette idée selon laquelle l’individu — masqué, anonyme — peut incarner l’espoir d’un peuple. De ce point de vue, V for Vendetta ne se limite pas à un divertissement sombre et spectaculaire et conserve un propos politique et montre qu’un blockbuster peut être intelligemment engagé, peut allier rythme, mise en scène, puissance visuelle, profondeur philosophique et émotion. L’adaptation d’une bande dessinée — même complexe, même contestataire — peut dépasser le simple exercice de style, et interpeller, éveiller, inviter à la réflexion.

Conclusion : Malgré ses concessions, malgré les libertés prises — V for Vendetta demeure une des adaptations de comic-book les plus réussies une œuvre qui, tout en divertissant, bouscule, questionne, réveille. Entre élégance visuelle, force narrative, intensité émotionnelle, engagement politique, V for Vendetta demeure une vision lumineuse et tragique de la rébellion, un appel à la mémoire, à la liberté, à la résistance.

Ma Note : B+

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