AVATAR (2009)

Je me souviens très précisément de ce moment : Décembre 2009. Assis dans une salle obscure, dans le silence avant que les lumières ne s’éteignent. Une excitation palpable flottait dans l’air Avant même sa projection, Avatar s’était déjà imposé comme un événement, bien plus qu’une simple sortie cinéma, presque un rendez-vous historique. James Cameron revenait, douze ans après Titanic, douze ans d’un silence apparent. Le réalisateur de Terminator 2, l’architecte de quelques-unes des plus grandes secousses du cinéma populaire, réapparaissait donc avec un projet à l’ambition démesurée. On parlait d’une planète entière inventée de toutes pièces, d’une 3D stéréoscopique pensée non comme un gadget, mais comme une révolution sensorielle, d’un monde intégralement numérique censé paraître plus vivant que tout décor réel. La presse s’emballait, les budgets affolaient, les promesses semblaient infinies. Mais derrière tout ce battage, une question essentielle demeurait : où était l’âme dans tout ça ? Avatar serait-il un feu d’artifice technologique de plus, ou un véritable récit capable de nous emporter, de nous toucher, de laisser une trace ? Avec le recul, revoir Avatar aujourd’hui, c’est embrasser un paradoxe fascinant. Celui d’un film à la simplicité narrative presque désarmante, enveloppé dans un écrin visuel d’une richesse vertigineuse. Une œuvre qui aborde des thèmes puissants – l’écologie, le colonialisme, l’identité, la spiritualité – mais les enferme parfois dans des schémas hérités, problématiques, voire maladroits. Avatar est un film où la forme et le fond dialoguent constamment, s’opposant parfois, s’éclairant mutuellement. C’est précisément de cette tension que naît sa complexité réelle, bien plus profonde que ne le laisse supposer son synopsis.

Pour comprendre Avatar, il faut d’abord saisir qui est James Cameron. Plus qu’un simple réalisateur, c’est un explorateur. Un homme mû par une obsession quasi physique pour les mondes inconnus, qu’ils soient sous-marins, extraterrestres ou technologiques. L’idée d’Avatar germe dès les années 90, un rêve ancien, trop ambitieux pour les outils de l’époque. Cameron comprend alors qu’il doit attendre. Il se plonge littéralement ailleurs, explorant les abysses, repoussant les limites techniques sur Titanic, affinant ses méthodes et perfectionnant ses obsessions. Avatar est un projet mis en sommeil, jamais abandonné. Son origine est double : d’un côté, une pulsion de conteur classique, nourrie de récits d’aventure, de mondes perdus et de héros projetés dans l’inconnu ; de l’autre, une volonté presque obsessionnelle de repousser les frontières du cinéma. Cameron n’est pas qu’un ingénieur génial ; c’est un rêveur façonné par ses lectures d’enfance. Dans cette bibliothèque intime, une œuvre domine : John Carter de Mars. Les romans d’Edgar Rice Burroughs, publiés dès 1912, ont profondément marqué l’imaginaire populaire, et Cameron ne s’en est jamais caché. L’histoire de ce terrien projeté sur une planète étrangère, y découvrant une force nouvelle grâce à une gravité différente, s’intégrant à une civilisation complexe et tombant amoureux d’une princesse guerrière, irrigue Avatar de bout en bout. Jake Sully est, à bien des égards, l’héritier direct deJohn Carter. Un soldat brisé – confédéré chez Burroughs, paraplégique chez Cameron – transporté dans un monde où son corps retrouve une puissance insoupçonnée. Pandora est la descendante évidente de Barsoom. La fascination pour des paysages exotiques, la sensation d’un corps libéré, amplifié, presque mythique, tout cela résonne avec les pages pulp du début du XXe siècle. Mais Cameron ne se contente pas de recycler ce fantasme. Il le retourne, le questionne. Là où John Carter est un conquérant sans remords, Jake Sully commence comme un espion. Là où Carter impose sa supériorité, Jake doit l’abandonner. L’inspiration devient un point de départ dialectique. Avatar prend le fantasme colonial du héros blanc devenant roi ailleurs, et le soumet à une critique écologique et politique frontale. Pandora n’est pas une terre à dominer, mais un organisme vivant qui se défend – une conscience planétaire à laquelle il faut se soumettre, non une frontière à exploiter. Cameron rédige une véritable « bible » de Pandora, détaillant son écosystème, sa biologie, sa linguistique (confiée au linguiste Paul Frommer) et sa culture. Ce n’est pas du décor, c’est une fondation solide. Pandora n’est pas un arrière-plan, c’est un monde qui existe avant le récit, et qui lui survivra. C’est là que le travail, plus que la magie, opère. Tout dans Pandora semble interconnecté : les montagnes flottantes trouvent une justification physique, la bioluminescence nocturne puise dans l’observation des fonds marins, les créatures suivent une logique évolutive crédible. Rien ne paraît arbitraire. Cameron ne nous montre pas Pandora, il nous y projette. La 3D devient un espace à habiter, plus qu’un simple effet de foire. On se penche, on recule, on respire presque au rythme de la forêt. L’immersion est sensorielle, quasi corporelle.

Pourtant, au cœur de cette profusion visuelle, le récit conserve une simplicité presque primitive. L’histoire de Jake Sully est un conte d’initiation familier – PocahontasDanse avec les loups, transposés dans l’espace. Les archétypes sont présents : le héros blessé, la guerrière initiatrice, le scientifique idéaliste, le colonel brutal. Les dialogues sont parfois trop explicites, trop appuyés. Cette simplicité agit néanmoins comme une colonne vertébrale, permettant au spectateur de ne jamais se perdre. Cameron raconte des mythes populaires et sait que la reconnaissance est une clé émotionnelle. Cette structure familière laisse l’espace nécessaire à l’émerveillement et sert de guide dans un monde luxuriant. Les acteurs deviennent alors essentiels. Sans eux, Pandora ne serait qu’un bel aquarium numérique. Sam Worthington incarne Jake avec une physicalité brute. Son jeu passe par le corps avant les mots ; sa redécouverte du mouvement, sa joie presque enfantine de courir, de sauter, de sentir le sol, est contagieuse. On croit à sa métamorphose parce qu’elle est progressive, intérieure. Il n’est pas un héros charismatique au sens classique, mais un point d’ancrage sincère. La véritable révélation reste Zoe Saldana. Sa Neytiri est l’une des plus grandes performances de l’ère numérique. Elle investit chaque geste, chaque respiration, inventant une physicalité féline, organique. Son regard traverse l’écran. Elle n’est jamais un symbole abstrait, mais un être vivant, sans qui Avatar se serait effondré émotionnellement. Stephen Lang offre avec le colonel Miles Quaritch l’un des grands méchants de James Cameron, terrifiant non par la folie, mais par sa logique implacable. Incarnation de la force brute, du militarisme et du mépris colonial, Quaritch agit avec un calme glaçant et une efficacité froide, traitant les êtres humains comme de simples variables stratégiques. Lang joue sur l’économie et la retenue, conférant au personnage une intensité contenue qui le rend d’autant plus inquiétant. Sa fureur maîtrisée lors de la défaite, son duel final mythique contre Jake et sa haine idéologique assumée font de Quaritch un antagoniste tragique : un dinosaure idéologique, le pendant humain et organique du T-1000 et l’une des incarnations les plus marquantes de la machine de guerre chez Cameron. Son duel final avec Jake n’est pas qu’un affrontement physique, c’est un choc de visions du monde. C’est dans ses thèmes qu’Avatar devient réellement ambigu. Le parcours de Jake soulève la question du corps, du handicap, de la norme. Le film semble d’abord valider une logique réparatrice, mais il la renverse : Jake ne guérit pas, il se transforme. Il abandonne son humanité biologique pour une autre forme d’existence. La plénitude n’est plus la conformité, mais l’altérité. La critique du « White Savior » est légitime, mais mérite nuance : Jake n’est jamais un sauveur autonome. Il est formé, guidé, initié par Neytiri. La véritable force salvatrice, c’est Eywa, le réseau, le collectif. Jake n’est qu’un relais. La dimension écologique, elle, est limpide. Avatar est un cri, une dénonciation sans détour de la prédation coloniale. Cameron ne cherche pas la subtilité, il cherche l’impact, et il l’obtient.

Les trente dernières minutes d’Avatar sont une leçon absolue de cinéma d’action. Après une heure et demie d’immersion, de construction de monde et de tensions, Cameron ouvre les vannes. La bataille finale est un chef-d’œuvre de clarté, de géographie et de montage. Tout commence par la préparation et la mobilisation des tribus, une séquence pleine de gravité et de souffle épique. Puis, l’attaque se déploie sur trois fronts parfaitement distincts et compréhensibles : dans les airs avec les Banshees et les vaisseaux, au sol avec la charge des guerriers Na’vi et les robots amplificateurs, et dans la zone de l’Arbre-Même avec Jake et Quaritch. Cameron utilise l’espace en trois dimensions comme personne. On sait toujours où sont les personnages, qui attaque qui, et quels sont les enjeux immédiats. La tension monte par vagues successives, avec des moments de répit minuscules qui accentuent le choc suivant. Chaque action a une conséquence, chaque coup porté résonne. La séquence du colonel Quaritch dans son amplificateur de combat, traquant Jake dans les laboratoires en feu, est d’une brutalité et d’une intensité rares. C’est un combat rapproché, sale, personnel, où la performance physique de Lang (même en capture) et l’animation des robots créent un contraste saisissant entre la chair et l’acier. Le climax parfait survient alors : alors que tout semble perdu, Jake invoque l’aide d’Eywa, et la planète entière se réveille. La charge des animaux sauvages n’est pas un deus ex machina gratuit ; c’est la matérialisation de tout le système de croyance du film, un pay-off émotionnel et narratif pur. La bataille se conclut par le duel final entre Jake et Quaritch, un combat à mort où les deux adversaires sont tour à tour en position de faiblesse. La résolution est à la fois héroïque et coûteuse. Rien ne semble facile, chaque victoire est chèrement acquise. C’est une démonstration de maîtrise totale. Cameron comprend que l’action, pour être ressentie, doit être lisible. Elle doit servir l’histoire et les personnages. On sort de cette bataille essoufflé, ému, convaincu. C’est du grand spectacle qui a du cœur.

Alors, que reste-t-il d’Avatar ? Un film imparfait, sans doute. Un scénario parfois prévisible et lourd. Mais avant tout, une expérience totale. Un monde dans lequel on accepte de se perdre. Un rappel puissant de ce que le cinéma peut accomplir lorsqu’il ose encore émerveiller.

Ma Note : A-

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