THE ORDER (2024)

Dans un cinéma contemporain souvent lissé par les effets numériques, où la tension semble trop souvent fabriquée en post-production, The Order de Justin Kurzel arrive comme une bouffée d’air vicié, mais ô combien vivifiante. Ce n’est pas une simple reconstitution historique ; c’est une plongée viscérale dans l’Amérique des marges, celle des forêts humides du Nord-Ouest pacifique au début des années 80, où une cellule terroriste d’extrême droite, inspirée du groupe réel connu sous le nom de The Order ou Silent Brotherhood, sème la peur par des braquages audacieux et des assassinats ciblés. Kurzel, avec une maîtrise qui évoque les grands du Nouvel Hollywood, ne singe pas la patine des années 70 : il la réincarne, en fusionnant la nervosité brute de William Friedkin dans French Connection à la contemplation tragique et communautaire de Michael Cimino dans Voyage au bout de l’enfer.

Dès les premières séquences, le film impose une texture palpable, qui colle à la peau. On sent l’humidité des sous-bois, le froid qui s’infiltre dans les os, les motels miteux aux néons vacillants et les bureaux du FBI imprégnés d’une odeur de tabac froid et de paperasse accumulée. Kurzel ne transforme pas ces éléments en décor de carte postale; il les fait respirer, comme des personnages à part entière. La caméra, souvent à l’épaule, tangue au rythme des filatures épuisantes, des attentes interminables dans des voitures grinçantes. L’enquête n’est pas glamour : c’est un travail ingrat, fait de sueur, de frustrations et d’erreurs. Cette réalité crasseuse, cette énergie de prédateur contenue, rappelle Friedkin à son meilleur – le monde comme un chaos qu’on tente de dompter avec de l’obstination et peu de moyens. Mais Kurzel ne s’arrête pas à l’urbanité nerveuse. Il s’enfonce dans les terres isolées, auscultant une communauté dévoyée avec l’œil presque anthropologique de Cimino. On passe du bitume des traques policières aux rituels intimes de la cellule : repas partagés, entraînements dans la foret, discussions idéologiques autour d’un feu. Ce va-et-vient constant entre l’urgence de l’instant et la fatalité du paysage confère au film une signature unique. La nature n’est pas neutre ; elle est sublime et hostile à la fois, une cathédrale hantée où la violence semble sécrétée par la terre elle-même. Adam Arkapaw, fidèle chef opérateur de Kurzel depuis Macbeth et collaborateur sur la saison 1 de True Detective, signe ici une photographie magistrale. La lumière rasante sculpte les visages comme des bustes antiques, les couleurs froides – gris bleutés, verts profonds – instillent un climat d’apocalypse imminente. Les scènes de braquage, filmées avec une brutalité sèche et chaotique, contrastent violemment avec cette beauté picturale. On ne regarde pas une chorégraphie hollywoodienne ; on assiste à une agression réelle, où les balles claquent et les corps tombent sans grâce.

Au cœur de cette tension, deux performances titanesques s’affrontent. Jude Law, méconnaissable sous une moustache épaisse, incarne Terry Husk, l’agent du FBI basé sur des figures réelles comme Wayne Manis. Ce n’est pas le flic héroïque des blockbusters ; c’est un homme usé, bouffi par les années, avec une cicatrice béante sur la poitrine et une lassitude ancrée dans chaque geste. Law joue sur ses rides, sa démarche lourde, une détermination morose qui frôle le mécanique. Il a trop vu l’abîme, et il commence à lui ressembler. Dans une simple scène d’échange de regards dans un diner, ou lors de moments solitaires où il mâche son chewing-gum jusqu’à l’épuisement, Law rend cette solitude déchirante sans jamais forcer l’empathie. C’est l’un de ses rôles les plus forts ces dernières années, une intériorité fissurée qui évoque Popeye Doyle revisité par les années 90.

Face à lui, Nicholas Hoult signe une composition glaçante en incarnant Bob Mathews, le leader de la cellule néo-nazie The Order. C’était un rôle piége, tant le personnage pouvait facilement basculer dans la caricature du gourou hystérique. Hoult fait exactement l’inverse. Son Mathews est calme, posé, méthodique. Un fermier fasciste du cœur de l’Amérique, en harmonie avec la nature, convaincu de sa propre droiture morale. Père de famille aimant — ou plutôt de deux familles, puisque sa femme ne peut pas avoir d’enfants et qu’il entretient une relation parallèle avec une femme enceinte —, il planifie des meurtres avec la même rigueur qu’un artisan perfectionniste. C’est cette douceur apparente qui rend le personnage profondément terrifiant. Hoult murmure ses horreurs avec une logique désarmante. En croisant son regard clair, on comprend immédiatement pourquoi des hommes perdus pourraient le suivre jusqu’en enfer. Son charisme est silencieux, presque hypnotique, et il transforme Mathews en un véritable trou noir idéologique. Ce contraste avec l’usure de Law crée une dualité fascinante : la foi aveugle et juvénile d’un côté, la fatigue existentielle de l’autre.

Le film ne repose pas uniquement sur ce duel. Les seconds rôles apportent une densité humaine essentielle. Tye Sheridan, en jeune policier local idéaliste nommé Jamie Bowen, injecte une vulnérabilité touchante : il est le pont entre l’innocence et l’horreur, un père de famille qui se durcit au contact de la traque. Jurnee Smollett, en agente du FBI rigoureuse, offre une boussole morale dans cette grisaille, une modernité analytique qui équilibre le vieux loup solitaire de Law. Même du côté de la cellule, Kurzel excelle : ces « soldats » ne sont pas des figurants haineux, mais des êtres de chair – pauvres, doutant, animés par un besoin viscéral d’appartenance. En leur donnant de l’épaisseur, le réalisateur rend le danger plus concret : le terrorisme n’est pas abstrait, c’est une affaire de rituels familiaux, de trahisons intimes et de sentiment d’abandon.

La mise en scène de Kurzel, dépourvue d’esbroufe, sert parfaitement ce récit. Il sait ralentir pour nous immerger dans le quotidien de la cellule, nous faire partager leur paranoia confinée, avant de basculer dans des explosions de violence soudaines. Cette gestion du rythme crée une anxiété permanente : on sait que le sang coulera, mais pas quand. La partition de Jed Kurzel, frère du réalisateur, enveloppe le tout d’une nappe industrielle lancinante, un bourdonnement sourd qui sort de la terre. Le design sonore – vent dans les pins, craquements de neige, silences pesants – achève l’immersion.

Bien qu’ancré dans les années 80, le film ne fait aucun mystère sur ses résonances contemporaines. Il établit sans détour le lien entre les fantasmes révolutionnaires suprémacistes, la violence politique et les dérives qui ont culminé, des décennies plus tard, dans des événements comme le 6 janvier. The Order dissèque avec précision les mécanismes de la radicalisation. Sans excuser, il explore les causes : l’abandon économique, la rhétorique de la pureté, la contagion des idées dans une Amérique qui se sent oubliée. La menace ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur, des replis d’une Amérique qui se sent trahie par l’histoire. Écho troublant à notre présent – des Turner Diaries aux événements du 6 janvier –, le film ne propose pas de catharsis facile. Il nous laisse face à nos démons, avec une conclusion qui offre peu de réconfort, mais une vigilance accrue.

Justin Kurzel signe ici son œuvre la plus aboutie, un thriller politique incarné, authentique, qui transpire la sueur, le froid et la fatigue. The Order ne cherche pas à rassurer le spectateur en lui offrant une victoire nette du Bien sur le Mal. Il montre au contraire combien ces frontières sont poreuses, combien la fatigue, l’obsession et l’idéologie peuvent ronger les individus de part et d’autre. Justin Kurzel signe ici son œuvre la plus aboutie. Un film solide, incarné, qui a compris une chose essentielle : pour que le thriller politique fonctionne, il faut qu’on sente la sueur, le froid et la fatigue des corps à l’écran. The Order n’est pas seulement un excellent film de genre. C’est un miroir sombre tendu à l’Amérique, et par extension à notre époque. Un film qui hante, qui dérange, et qui rappelle que le cinéma, quand il est fait avec cette honnêteté-là, peut encore être une expérience viscérale, et politique.

Ma Note A

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