TROY (2004)

L’année 2004 vit l’affrontement cinématographique de deux titans, non par les armes, mais par le prestige et le box-office. D’un côté, Oliver Stone livrait sa fresque monumentale, Alexandre. De l’autre, Wolfgang Petersen, fort du succès phénoménal de Gladiator de Ridley Scott quatre ans plus tôt, relevait le défi de ressusciter le mythe occidental le plus fondateur : la guerre de Troie. Troy s’est révélé être un film à la double nature. À une époque où les premiers Le Seigneur des Anneaux démontraient la puissance de l’imagerie numérique, Petersen, contre toute attente, choisit de faire respirer le sable et l’acier. Malgré la tentation du tout numérique, il donna à son œuvre un cachet d’épopée « à l’ancienne ». Cette tension entre l’ambition digitale naissante et l’héritage tangible du péplum classique est au cœur de l’identité complexe et fascinante de Troy.

L’origine de Troy est un récit de rivalité aussi intense que celle opposant Achille à Hector. L’idée d’une adaptation majeure de l’Iliade circulait à Hollywood depuis des décennies, portée par divers scénaristes et réalisateurs. La percée décisive survint avec le succès fracassant de Gladiator en 2000, prouvant qu’un drame antique, sublimé par une star charismatique et une mise en scène spectaculaire, pouvait conquérir le public du XXIe siècle. Les studios Warner Bros. et Wolfgang Petersen, alors au sommet de sa carrière après The Perfect Storm et Air Force One, saisirent l’occasion (Warner dépossédant du projet le réalisateur initial, un certain…Christopher Nolan). Cependant, la genèse fut ardue. Le projet initial concurrençait celui de Ridley Scott et Brad Pitt, qui envisageaient leur propre version du mythe. Finalement, les chemins se croisèrent : Brad Pitt, déjà associé au genre par le rôle de Gladiator qu’il avait refusé, s’engagea avec Petersen. Pour écrire cette épopée humanisée, on fit appel à David Benioff, alors romancier et scénariste en pleine ascension. Sa tâche était herculéenne : condenser dix ans de guerre et un poème épique complexe aux multiples interventions divines en un récit linéaire, cohérent et accessible, centré sur des personnages aux psychologies modernes. Benioff, futur showrunner de Game of Thrones, s’inspira de caractérisations contemporaines pour moderniser le héros. Il avouera plus tard s’être inspiré de la rage et de l’isolement de Wolverine, le mutant des X-Men, pour forger son Achille – une influence d’autant plus savoureuse qu’il écrirait d’ailleurs le script du premier film Wolverine en 2009. Cette approche « moderne » fut le credo du projet : dépoussiérer le mythe, en extraire le cœur dramatique universel – la colère, l’amour, l’ambition, la peur de l’oubli – tout en conservant l’ampleur mythique.

Troy se positionne à un carrefour esthétique et narratif. Son héritage le plus évident est directement lié au péplum hollywoodien des années 50 et 60, des films comme Hélène de Troie de Robert Wise ou La Chute de l’Empire romain d’Anthony Mann. Petersen en reprend les codes fondateurs : batailles rangées, décors monumentaux, conflits entre hommes forts. Cependant, il les filtre à travers la sensibilité post-Gladiator. Là où ce dernier introduisait une esthétique réaliste, brute, une photographie terreuse et une violence plus crue, Troy pousse ce réalisme dans une dimension quasi naturaliste, notamment dans ses scènes de combat. Une autre influence majeure, et souvent sous-estimée, est celle du cinéma asiatique, en particulier des films de sabre chinois (wuxia) et des fresques historiques japonaises. La chorégraphie des duels, la grâce mortelle d’Achille, l’importance du geste unique et décisif, évoquent davantage les affrontements de Zhang Yimou (Hero) que les combats lourds des péplums traditionnels. Cette hybridation est clé : elle permet de traduire la « virtus » homérique – l’excellence martiale – en un langage cinématographique contemporain et dynamique. Benioff et Petersen choisissent délibérément d’évacuer les dieux du récit. Fini Athéna conseillant Ulysse ou Vénus protégeant Énée. Cette décision radicale, controversée pour les puristes, recentre le film sur le drame humain. Les héros ne sont plus des pions du destin, mais les architectes de leur propre gloire et de leur propre chute. En cela, Troy s’inscrit dans une veine moderne où les hommes, abandonnés à eux-mêmes, déploient leur grandeur et leur absurdité devant un univers silencieux. C’est dans la mise en scène que la philosophie « old-school » de Petersen s’exprime avec le plus de force. À l’ère où Peter Jackson peuplait les champs du Pelennor de milliers de figurants numériques, Petersen fit le choix inverse : construire et peupler. La ville de Troie fut érigée sur la côte maltaise, devenant l’un des plus grands décors extérieurs jamais bâtis. La direction artistique oscarisée de Nigel Phelps (Alien Resurrection) est à couper le souffle. Elle mêle des influences mycéniennes, hittites et grecques archaïques pour créer une civilisation crédible et somptueuse, à la fois familière et exotique. Les murs imposants, les palais aux tons ocre et or, les temples austères, tout respire une authenticité tangible.

Cette matérialité est transcendée par la somptueuse photographie de Roger Pratt (Brazil). Habitué aux univers gothiques, Pratt livre ici une œuvre en clair-obscur magistrale. Il capture la chaleur écrasante de la plage, la poussière des batailles, la lueur des torches dans les palais, et les ciels crépusculaires où se jouent les destins. Sa caméra est à la fois épique et intimiste, survolant des milliers de guerriers avant de se coller au visage transpirant de Brad Pitt. Sa superbe photographie constitue l’épine dorsale visuelle de ce cachet vieil école. Petersen privilégie les prises de vues larges et les plans-séquence qui suivent l’action dans la mêlée, offrant une clarté géographique et un poids physique aux combats souvent absents des batailles numériques purement chaotiques. La scène du débarquement d’Achille, notamment dans la version intégrale, en est l’apogée : un plan-séquence virtuose qui suit le héros de la proue de son navire jusqu’au cœur de la plage, balayant la violence avec une fluidité et une brutalité qui rappellent les meilleures heures du cinéma d’action physique.

Le casting de Troy est un exercice d’équilibre entre star-system international et distribution de caractère, chaque rôle incarnant une facette de la tragédie. Au centre de cette galaxie trône Brad Pitt en Achille. Ce choix est bien plus qu’un coup marketing ; il est au cœur de la modernité du film. Achille y est un personnage captivant et ambigu, à la fois protagoniste et antagoniste, ses motivations étant parmi les plus originales des blockbusters. Pitt incarne à la perfection cette dualité. Son Achille n’est pas un héros au sens noble, mais un mercenaire génial, narcissique, mû par la soif de gloire éternelle plus que par la justice. Il est cruel, arrogant, et pourtant d’une vulnérabilité tragique, notamment dans sa relation avec Patrocle (ici transformé en « cousin » pour des raisons de convenance hollywoodienne, un compromis parmi d’autres sur ce tournage compliqué pour Pitt). Avec son physique de dieu, complété par une froideur et une rage contenue, Pitt rend Achille aussi fascinant que dangereux. La modernité du personnage réside dans son nihilisme et sa quête obsessionnelle d’immortalité par la gloire. Face à lui, Eric Bana (Hulk) incarne Hector avec une humanité et une dignité qui font de lui le véritable centre moral du film. Son Hector est un homme bon, piégé par le devoir et l’amour fraternel pour son frère Pâris (Orlando Bloom). Le duel entre Achille et Hector n’est pas un affrontement entre le bien et le mal, mais entre deux conceptions de l’honneur : l’un individuel et absolu, l’autre familial et civique. Peter O’Toole, en roi Priam, apporte une gravité shakespearienne. Brian Cox (Succession) en Agamemnon campe un politicien véreux et avide, tandis que Sean Bean offre à Ulysse une ruse et une loyauté.

Après le rejet de la partition originale de Gabriel Yared, c’est James Horner (Aliens) qui composa la bande-originale en un temps record. Sa musique est un personnage à part entière de Troy. Maître des mélodies grandioses et des orchestrations émotionnelles, Horner évite ici l’écueil de la simple fanfare héroïque. Il compose une partition complexe, ancrée dans des sonorités ethniques (avec l’usage mélancolique du Duduk) et structurée autour de thèmes récurrents. Le thème principal, « 3200 Years Ago », est une mélodie lancinante et nostalgique qui place d’emblée le récit sous le signe de la mémoire et de la fatalité. Horner crée des motifs spécifiques pour les personnages, comme le thème d’Achille porté par des chœurs masculins et des percussions martiales, mais aussi teinté de solitude par une flûte ou un Duduk. Le thème d’Hector et d’Andromaque est plus chaleureux, aux cordes enveloppantes. L’approche de Horner est narrative : elle commente, amplifie, mais ne s’impose jamais brutalement. Dans la scène du duel final, la musique se fait presque absente, laissant la place au bruit du vent et des armures, avant de revenir en un requiem déchirant pour Hector. Cette partition, souvent considérée comme l’une des dernières grandes œuvres du compositeur dans le registre épique, donne une âme lyrique et tragique à l’entreprise, reliant le film à la tradition des grandes partitions symphoniques du cinéma classique. Dans le Director’s Cut, Wolfgang Petersen a même réintégré certains morceaux de Yared et des thèmes de Jerry Goldsmith, créant un paysage sonore hybride et puissant.

Sorti en salles dans une version amputée de près de 30 minutes pour des raisons commerciales, Troy reçut un accueil mitigé, critiqué pour son ton inégal, ses libertés avec le mythe, ou la froideur de son héros. Cependant, la sortie du « Director’s Cut » fut une révélation. À l’image de Kingdom of Heaven de Ridley Scott, cette version est véritablement le Troy définitif. Elle rétablit des scènes clés de développement des personnages (notamment pour Ulysse, Briséis et les princes de Troie), donne un rythme plus ample et tragique à la narration, et renforce la cohérence de l’ensemble. Cette version confirme Troy non comme une simple tentative de capitaliser sur un genre à la mode, mais comme l’œuvre personnelle et ambitieuse d’un cinéaste accompli.

Conclusion : Wolfgang Petersen, ce « Richard Donner allemand » capable de travailler avec les plus grandes stars, démontre ici toute sa maestria. À qui l’on doit des classiques comme Das Boot, L’Histoire sans fin, ou Alerte !, il signe avec Troy l’apogée de son art du spectacle intelligent. Le film incarne un moment de transition unique dans l’histoire du cinéma : la dernière grande fresque historique construite « à l’ancienne », avant le règne total du numérique, portée par une vision d’auteur et une interprétation star d’une ambiguïté rare. Entre le lyrisme suranné de sa mise en scène, la modernité troublante de son héros et la mélancolie de sa partition, Troy dépasse son statut de blockbuster pour s’imposer comme une méditation puissante et durable sur la gloire, la mort et le poids fragile de la légende.

Ma Note : B+

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