
Lorsque Peter Jackson annonce en 2005 son intention de revisiter King Kong, le projet suscite autant d’enthousiasme que de scepticisme. Comment oser toucher à un monument du cinéma, un classique indiscutable de 1933 qui a révolutionné le septième art ? La tentative précédente de 1976 s’était soldée par un échec cuisant, et pourtant, le réalisateur néo-zélandais, auréolé du succès phénoménal de sa trilogie Le Seigneur des Anneaux, se lance dans cette entreprise audacieuse avec une motivation singulière : rendre hommage au film qui lui a donné envie de devenir cinéaste. Le parcours de développement de ce King Kong est indissociable de l’histoire personnelle de Peter Jackson. Bien avant de conquérir Hollywood avec la Terre du Milieu, le réalisateur rêvait déjà de recréer l’univers du grand singe. Ce projet, qu’il qualifie régulièrement comme son film préféré, représente pour lui bien plus qu’un simple remake : c’est une véritable déclaration d’amour au cinéma. Mais c’est en 1996 que l’histoire prend un tournant dramatique. Alors qu’il termine Fantômes contre fantômes pour Universal Pictures, Jackson reçoit une proposition du studio : réaliser le remake de King Kong. Il accepte immédiatement et, avec son épouse Fran Walsh, se lance dans l’écriture d’un scénario au second semestre 1996, visant une sortie en 1998. Le ton de cette première version diffère radicalement de celle que nous connaîtrons : Jackson la décrit comme légère et très hollywoodienne, proche du style de La Momie. Ce premier scénario imaginait Jack Driscoll comme un ancien pilote de la Première Guerre mondiale souffrant de stress post-traumatique, un protagoniste charismatique qui tentait finalement de protéger Kong en haut de l’Empire State Building. L’équipe de WETA Workshop se lance à fond dans la préparation : maquettes en bronze de Kong combattant trois tyrannosaures, crocodiles animatroniques, main mécanique géante en hommage aux versions précédentes… Le légendaire artiste Bernie Wrightson est recruté pour concevoir les créatures de Skull Island, produisant une quantité impressionnante de dessins conceptuels épiques. Puis, en janvier 1997, après six mois de travail intensif, le couperet tombe. Universal annule le projet. Les raisons varient selon les sources : l’échec commercial de Fantômes contre fantômes, la sortie imminente de Godzilla de Roland Emmerich et Mon ami Joe, la crainte d’une saturation du marché des films de monstres géants. Jackson qualifiera cet événement comme l’une des choses les plus désastreuses de sa vie. Richard Taylor, cofondateur de WETA Workshop, se souvient que Fran Walsh dut annoncer la nouvelle à l’équipe tant Jackson était bouleversé, provoquant larmes et tristesse.
Ce qui suit relève presque de la légende hollywoodienne. Dévasté, Jackson contacte le producteur Harvey Weinstein pour lui annoncer la nouvelle. Weinstein hurle au téléphone : « On va faire Le Seigneur des Anneaux ! » Pour convaincre Universal de participer au projet Kong avec Miramax, Weinstein exige un échange : Universal doit céder à Miramax un scénario qui traînait dans ses tiroirs, Shakespeare in Love. Ainsi, Peter Jackson est indirectement responsable du triomphe de Shakespeare in Love aux Oscars 1998. Mais l’ironie ne s’arrête pas là. Lorsque Jackson visionne La Momie d’Universal en 1999, puis Jurassic Park 3, il reconnaît avec stupéfaction plusieurs scènes d’action de son scénario abandonné. Le script de 1996 aurait ainsi été « pillé » par diverses productions Universal, recyclant certains concepts pour d’autres blockbusters du studio. En 2003, alors que Jackson termine la post-production du Retour du Roi, épuisé mais triomphant, Universal le recontacte. Cette fois, fort de dix-sept Oscars et de milliards de dollars au box-office, le réalisateur possède le pouvoir de négociation nécessaire. Il exige de repartir de zéro, jetant le scénario de 1996 à la poubelle, qu’il juge désormais désinvolte et raté. Universal lui accorde un budget initial de 150 millions de dollars (qui grimpera finalement à 207 millions), vingt millions de salaire, plus 20 % d’intéressement sur les bénéfices. En échange : une date de sortie non négociable, le 14 décembre 2005. Jackson dispose de moins de deux ans pour accomplir ce qui semble impossible.
Cette démarche soulève d’ailleurs une question fascinante : quel cinéaste ose refaire son film favori sans craindre d’y apposer sa propre vision, risquant ainsi de s’ériger en juge de l’œuvre originale ? L’influence majeure reste évidemment le film de 1933 réalisé par Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, considéré comme le Star Wars de son époque. Jackson ne cherche pas à s’en affranchir, mais au contraire à l’enrichir. Les hommages abondent : dialogues repris, costumes fidèles, scènes recréées avec une précision révérencieuse. Le réalisateur réintègre même la fameuse séquence du « gouffre aux araignées », coupée du montage original, créant des créatures arachnéennes absolument terrifiantes qui transformeront les spectateurs en arachnophobes. Cependant, Jackson ne se contente pas d’une simple transposition technique. Il s’inscrit dans la lignée des grands films d’aventure spectaculaires tout en y insufflant une profondeur psychologique moderne. On perçoit l’influence du cinéma d’aventure classique, mais également celle des codes narratifs contemporains qui accordent davantage d’importance au développement des personnages. Le film dialogue aussi avec Jurassic Park de Spielberg, dont il cherche délibérément à se distinguer en créant des dinosaures inédits, évitant ainsi toute comparaison directe. Certains éléments du scénario de 1996 survivent néanmoins : le combat de Kong contre trois tyrannosaures et la ruée de brontosaures figuraient déjà dans la version abandonnée. Mais le ton change radicalement : exit le film d’aventure léger à la Indiana Jones, place à une approche plus grave, réaliste et émotionnellement complexe.
La narration visuelle de Jackson fonctionne sur plusieurs registres. Le film s’ouvre sur un New York de la Grande Dépression reconstitué avec une perfection cristalline. Chaque détail respire l’authenticité des années 1930, créant un contraste saisissant avec l’univers fantasmagorique de Skull Island. Cette dichotomie entre réalisme urbain et délire préhistorique structure toute la mise en scène. Le réalisateur déploie son talent pour les scènes d’action épiques lors de séquences mémorables comme le combat contre les Tyrannosaurus Rex, moment d’anthologie où Kong défend Ann contre trois prédateurs simultanément. Jackson maîtrise l’art de l’escalade dramatique, construisant méthodiquement la tension avant de libérer des déferlantes visuelles impressionnantes. Son œil pour la caméra se manifeste dans des plans larges qui embrassent l’immensité du monde perdu, alternant avec des gros plans intimes sur les expressions de Kong, créature numérique animée d’une âme palpable. Toutefois, certains choix techniques suscitent le débat. La tendance à utiliser des mouvements de caméra flous lors des moments les plus exaltants, en collaboration avec le directeur de la photographie Andrew Lesnie et le monteur Jamie Selkirk, peut parfois contrecarrer la dynamique établie. Ces instants de désorientation visuelle, bien qu’intentionnels, divisent et peuvent frustrer certains spectateurs au cœur de l’action.
L’esthétique du film repose sur un contraste délibéré entre deux univers. Le New York de l’ère de la Dépression baigne dans une palette de tons sépia, de gris et de bruns, évoquant les photographies d’époque. Les costumes recréent méticuleusement la mode des années 1930, des chapeaux cloche aux costumes trois pièces, renforçant l’authenticité historique. À l’opposé, Skull Island explose en une jungle luxuriante et menaçante, où dominent les verts profonds, les bruns terreux et les éclairs de couleurs exotiques. L’île représente un monde oublié par le temps et Dieu, comme le décrit le film, un cauchemar préhistorique où l’humanité n’a pas sa place. Les décors tribaux, notamment lors de l’attaque nocturne terrifiante, mêlent primitivisme et horreur gothique. Le design de Kong lui-même constitue une prouesse artistique. Chaque détail anatomique, chaque poil, chaque expression faciale témoigne d’un souci du réalisme. Dans certains gros plans finaux, on distingue individuellement les follicules sur son visage, démonstration technique impressionnante même selon les standards actuels. Cette créature numérique transcende son origine informatique pour devenir un personnage à part entière, noble sauvage et bête anarchique, enfant blessé et ça déchaîné.
Le récit s’étend sur trois heures et sept minutes, durée qui divise critiques et spectateurs. La première heure se concentre exclusivement sur le développement des personnages et l’exposition, un choix audacieux qui peut sembler longuet mais qui s’avère stratégique. Jackson construit méticuleusement ses protagonistes pour que leur périple ultérieur résonne émotionnellement. Cette longueur constitue à la fois la force et la faiblesse du film. D’un côté, elle permet d’investir dans les relations humaines, rendant les enjeux plus palpables. De l’autre, elle teste la patience du public, créant des moments où la tension narrative se relâche. Le montage de Jamie Selkirk alterne habilement entre moments d’action frénétique et instants contemplatifs. La séquence sur le lac gelé de Central Park, où Kong et Ann partagent un moment de pure connexion émotionnelle, exemplifie cette approche : après le chaos de la destruction urbaine, Jackson ménage un espace de vulnérabilité qui amplifie la tragédie finale. Cette « Passion du Kong », comme certains l’ont nommée, fait ressortir la sensibilité débordante chez tous les spectateurs.
James Newton Howard hérite de la lourde tâche de succéder à Max Steiner, dont la partition originale de 1933 reste gravée dans les mémoires comme l’une des plus grandes de l’histoire du cinéma. Howard relève le défi avec brio, composant une partition enveloppante qui embrasse tous les registres du film. Sa musique oscille entre thèmes épiques pour l’aventure, compositions résonnantes pour les moments émotionnels, et accompagnements inquiétants pour les instants mystérieux. Elle enrichit considérablement l’expérience, amplifiant la grandeur des paysages de Skull Island, la frénésie des combats contre les dinosaures, et la mélancolie tragique de Kong lui-même. La bande originale fonctionne comme un personnage supplémentaire, guidant les émotions du public à travers ce voyage de trois heures.
Dans le genre périlleux du remake, King Kong s’impose comme une anomalie fascinante. Jackson ne tente pas d’effacer l’original mais de construire dessus, l’enrichissant sans le trahir. Cette approche respectueuse mais ambitieuse pose une question que peu d’amateurs de cinéma osent formuler : ce remake égale-t-il, voire surpasse-t-il son modèle ? Pour beaucoup, accorder cette supériorité à une réinterprétation moderne constituerait un sacrilège, mais force est de constater que Jackson apporte une profondeur narrative et une caractérisation que l’original, malgré son génie, ne possédait pas. Le film développe particulièrement le personnage de Carl Denham, incarné par Jack Black dans l’un de ses rôles les plus aboutis hors comédie. Contrairement à la version de 1933 qui esquivait la responsabilité morale, Jackson en fait un producteur opportuniste, menteur et manipulateur, basé sur Cooper lui-même. Cette relecture critique assume que les véritables responsables du chaos et de la mort sont les cinéastes eux-mêmes, thématique que l’original n’osait qu’effleurer. Malgré ses innombrables qualités, le scénario de Jackson, Walsh et Boyens soulève quelques interrogations logistiques. Comment l’équipage a-t-il chargé Kong sur le bateau après sa capture ? Où l’ont-ils placé sachant que les cages à bord étaient conçues pour des créatures plus petites ? Comment le navire a-t-il quitté Skull Island avec un gorille géant à bord sans que son poids ne compromette la navigation ? Ces incohérences restent mineures mais témoignent de compromis narratifs au service du spectacle.
Dans la carrière de Jackson, King Kong arrive au moment crucial post-Seigneur des Anneaux, prouvant que cette trilogie n’était pas un coup de chance. Le film consolide sa position comme LE cinéaste événementiel et conteur de notre époque, capable de marier spectacle et substance. Il y déploie une folie des grandeurs authentique, une puissance visuelle et une vision époustouflante du New York des années 1930 qui égalent, voire surpassent, ses réalisations en Terre du Milieu. Mais King Kong représente surtout l’aboutissement d’une affaire inachevée, un rêve d’enfant que l’échec de 1997 avait rendu plus douloureux encore. Jackson lui-même reconnaît que l’expérience acquise sur Le Seigneur des Anneaux fut déterminante : les leçons apprises en Terre du Milieu ont permis de réaliser la vision qu’il n’avait pu concrétiser presque dix ans plus tôt. Paradoxalement, l’annulation du projet en 1997 fut peut-être une bénédiction déguisée, permettant à Jackson de développer les compétences techniques et narratives nécessaires pour rendre justice à son film favori.
Le casting assemblé pour ce King Kong mérite une attention particulière. Naomi Watts incarne une Ann Darrow parfaite, alliant beauté angélique et profondeur émotionnelle. Elle justifie pourquoi Kong tombe amoureux d’elle et pourquoi l’équipage risque sa vie pour la récupérer. Watts compense ses moments de demoiselle en détresse par une gamme émotionnelle impressionnante, rendant sa peur, sa terreur et sa tristesse absolument authentiques. Son apparence permet également de pardonner tous ses cris – et elle crie beaucoup. Adrian Brody convainc en Jack Driscoll, réinventé ici comme dramaturge frustré plutôt que marin. Son attitude de sauveur agace parfois, et sa romance avec Ann semble précipitée, s’établissant en quelques minutes à peine. Certains estiment que le personnage aurait pu être supprimé sans grande perte pour le récit, observation qui souligne les limites du développement de certains protagonistes secondaires. Jack Black livre une prestation remarquable, vendant admirablement le producteur désespéré qui ment, triche et vole pour sortir du caniveau. Le film évite de le diaboliser, préférant le montrer comme un homme poussé à bout qui veut son heure de gloire. Cette nuance humanise un personnage qui aurait pu n’être qu’un simple antagoniste. Mais la véritable révélation reste Andy Serkis, qui interprète Kong en capture de mouvement tout en jouant également le cuisinier du navire. Après Gollum, Serkis confirme sa maîtrise de cette technique, rendant les actions et vocalisations animales de Kong authentiques et brillantes. Il insuffle tant d’humanité à cette création numérique que le spectateur en vient à oublier qu’il s’agit d’effets spéciaux, ressentant plus de sympathie pour ce gorille digital que pour la plupart des personnages en chair et en os d’autres films.
Conclusion : King Kong est une œuvre d’une folie des grandeurs dotée d’une grandeur bien réelle. Peter Jackson y marie avec brio action, aventure, horreur, comédie, romance et tragédie, pour un spectacle total et audacieux. Si le film souffre de quelques longueurs, surtout en début de parcours, et que certaines performances humaines frôlent l’excès, ces respirations narratives se révèlent nécessaires. Elles confèrent poids et concentration à la stupéfiante scène finale, exaltant la figure imposante du gorille. Ce remake excelle à la fois par son respect de l’original et sa capacité à l’enrichir sans jamais le trahir. Certes, un montage plus serré d’une vingtaine de minutes aurait peut-être conférer au film le statut de chef-d’œuvre absolu. Néanmoins, King Kong s’impose tel quel comme une réussite de divertissement de premier ordre, prouvant qu’un remake, même d’un classique sacré, peut apporter une contribution significative lorsqu’il est réalisé avec passion, un profond respect et une vision artistique singulière.