
En janvier 2003, Warner Bros. acquiert pour 1,75 million de dollars les droits d’Infernal Affairs, thriller hongkongais réalisé en 2002 par Andrew Lau et Alan Mak. Les producteurs Brad Pitt et Brad Grey confient l’adaptation à William Monahan, scénariste peu connu dont le premier film, Kingdom of Heaven, n’est même pas encore sorti. Martin Scorsese, séduit par le script de Monahan, accepte de diriger ce qui deviendra The Departed. Le budget grimpe à 90 millions de dollars au fur et à mesure que des stars rejoignent le casting. Brad Pitt se retire du rôle de Colin Sullivan, estimant qu’un acteur plus jeune conviendrait mieux, laissant sa place à Matt Damon. Leonardo DiCaprio incarne Billy Costigan, tandis que Jack Nicholson accepte Frank Costello après le refus d’Al Pacino. Le film transpose l’intrigue dans le Boston contemporain, s’inspirant de l’histoire réelle du Winter Hill Gang et de Whitey Bulger, criminel ayant collaboré avec le FBI. Monahan, natif de Boston, exploite sa connaissance intime de la ville pour ancrer le récit dans l’authenticité bostonienne. Le tournage débute en avril 2005. Bien que plusieurs scènes soient filmées à Boston, des raisons budgétaires imposent de tourner la majorité des intérieurs à New York. Tom Duffy, ancien détective infiltré ayant travaillé trente ans dans la police de Boston, apporte son expertise du milieu criminel irlandais.
The Departed s’inscrit dans une double lignée. D’abord, celle du film noir américain des années 1940. Scorsese fait étudier à son équipe T-Men et Raw Deal, photographiés par John Alton, maître du noir et blanc expressionniste. Ces références imprègnent l’esthétique du film, qui adopte une palette sombre et contrastée rappelant les drames urbains de l’après-guerre. Ensuite, The Departed hérite directement d’Infernal Affairs, au montage nerveux et à la construction narrative implacable. Mais là où le film asiatique privilégie l’épure et la concision, Scorsese amplifie la durée de cinquante minutes, ajoutant des couches psychologiques et sous-intrigues qui épaississent le récit sans nécessairement l’approfondir. Le réalisateur transpose le contexte politique hongkongais dans l’univers de la mafia irlandaise bostonienne, retrouvant un terrain familier après Gangs of New York.
Dans la filmographie de Scorsese, The Departed représente un retour au film de gangsters contemporain. Il renoue avec l’énergie de Goodfellas et Casino, mais sans leur ambition sociologique. Contrairement à ces œuvres qui décortiquaient les mécanismes du crime organisé sur plusieurs décennies, The Departed se concentre sur un jeu du chat et de la souris haletant mais moins ambitieux thématiquement. Scorsese déploie toute sa virtuosité technique, mais au service d’un projet plus commercial que personnel. Le directeur de la photographie Michael Ballhaus, collaborateur de longue date, livre ici sa dernière œuvre avant sa retraite. Ballhaus, qui avait développé le mouvement circulaire à 360 degrés avec Rainer Werner Fassbinder, adopte une approche distincte de ses précédentes collaborations avec Scorsese. La cinématographie privilégie une esthétique rugueuse et granuleuse. Le film s’ouvre sur une séquence en flashback filmée avec un grain prononcé évoquant les images d’archives, avant de passer à une texture plus fine pour le récit principal. Ballhaus cherche des couleurs et éclairages distincts pour chaque type de scène : tons froids et bleutés pour le bureau de Damon, ambiance chaleureuse pour les scènes romantiques, nuances de ténèbres pour les séquences avec Nicholson. Cette approche systématique rappelle les travaux de John Alton. Les mouvements de caméra sont omniprésents et spectaculaires. Scorsese et Ballhaus multiplient les travellings circulaires, les mouvements de grue signature, et les plans en steadicam qui accompagnent les personnages dans leur paranoïa grandissante. La caméra est constamment en mouvement, créant une tension visuelle permanente. Cependant, contrairement à Goodfellas où chaque mouvement révélait quelque chose sur les personnages, ici la virtuosité semble parfois gratuite, un exercice de style brillant mais moins nécessaire.Le film privilégie massivement les gros plans pour capter les émotions. DiCaprio, Damon et Nicholson sont scrutés dans leur moindre expression faciale, créant une intimité avec leur duplicité. Cette insistance sur les visages accentue le sentiment d’enfermement psychologique des protagonistes.
La direction artistique vise l’authenticité bostonienne plutôt que la stylisation excessive. Les décors contrastent les différents milieux sociaux : bureaux aseptisés de la police avec leurs tons froids, appartements luxueux de Sullivan révélant son ascension sociale, repaires sordides de Costello filmés dans des tons neutres et sombres évoquant la violence latente. Les costumes renforcent ces distinctions de classe. Sullivan porte des costumes élégants signalant son ambition et sa réussite apparente. Costigan, coincé entre deux mondes, oscille entre le look de policier en formation et l’apparence de petit criminel. Costello arbore un style négligé contrastant avec son appartement luxueux, choix visant à le rendre plus menaçant mais manquant de cohérence. L’esthétique générale demeure volontairement rugueuse et réaliste, évitant la glamourisation du crime qu’on trouvait dans Casino. Boston apparaît comme une ville grise, brumeuse, oppressante, où la corruption gangrène aussi bien les bas-fonds que les institutions.
Thelma Schoonmaker, monteuse attitrée de Scorsese depuis Raging Bull, livre un travail qui lui vaudra son troisième Oscar. Le montage orchestre un ballet complexe d’informations, de fausses pistes et de révélations avec une précision chirurgicale. Schoonmaker et Scorsese ont réalisé quinze versions du film, peaufinant sans cesse le rythme et la structure narrative. Le film jongle constamment entre les deux protagonistes, créant un parallélisme soulignant leurs destins miroirs. Les coupes rapides accentuent la paranoïa grandissante, tandis que certaines séquences d’action explosent en montage nerveux. La scène improvisée où Nicholson sort un revolver face à DiCaprio illustre la capacité de Schoonmaker à travailler avec l’improvisation, assemblant les prises comme un puzzle pour capter l’authenticité de la réaction terrifiée de l’acteur. Le rythme reste soutenu pendant les deux heures trente, Schoonmaker privilégie systématiquement la performance à la continuité, acceptant les petites erreurs de raccord pour garder la meilleure prise émotionnelle. Cette approche crée une énergie brute qui maintient l’engagement du spectateur.
L’utilisation de la musique populaire dans le montage rappelle Goodfellas et Casino. Les morceaux des Rolling Stones, notamment Gimme Shelter en ouverture, ponctuent le récit avec une énergie rock contrastant avec la violence. Toutefois, cette recette éprouvée commence à montrer ses limites, donnant parfois l’impression d’une formule répétée.La musique repose sur deux piliers : les chansons préexistantes et la partition originale d’Howard Shore. Scorsese compile un florilège de classiques ancrant le film dans une ambiance rock américaine : Rolling Stones (Gimme Shelter, Let It Loose), Beach Boys (Sail On, Sailor), Allman Brothers Band, Badfinger, une version live de Comfortably Numb de Pink Floyd interprétée par Roger Waters, Van Morrison et The Band.Les Dropkick Murphys avec I’m Shipping Up to Boston injectent une touche punk irlando-américaine résonnant avec le contexte bostonien, accompagnant la séquence où Costigan va en prison. Cette chanson est devenue indissociable du film et de Boston. Cette stratégie musicale fonctionne efficacement mais manque d’originalité. Là où Goodfellas utilisait la musique pour commenter ironiquement l’action, The Departed l’emploie comme amplificateur émotionnel plutôt que comme contrepoint narratif.
DiCaprio incarne Billy Costigan avec une intensité nerveuse remarquable, construisant méthodiquement la descente aux enfers d’un homme pris au piège de sa propre couverture. Son jeu repose sur une vulnérabilité brute rarement vue chez l’acteur à cette époque. Chaque scène transpire l’anxiété, la peur et l’épuisement mental. Son langage corporel trahit constamment la tension intérieure : épaules voûtées, regard fuyant, mâchoire crispée. Dans les scènes avec Nicholson, DiCaprio laisse transparaître une terreur authentique, particulièrement lors de la séquence improvisée où Costello sort un revolver. Roger Ebert a noté que DiCaprio et Damon jouent des personnages qui ne sont jamais eux-mêmes sauf dans quelques scènes clés. DiCaprio excelle dans cet exercice périlleux, incarnant un flic devenu criminel jusqu’à ne plus savoir qui il est vraiment. Ses crises de panique semblent authentiques, jamais surjouées. Beaucoup considèrent cette performance comme la meilleure de sa carrière. Ironiquement, il fut snobé aux Oscars 2007 au profit de sa propre performance dans Blood Diamond, choix que le temps n’a pas validé. Matt Damon livre une prestation d’une subtilité diabolique. Là où DiCaprio joue la désintégration, Damon incarne la construction méthodique d’une façade. Son Colin Sullivan est un caméléon social parfait : charismatique avec ses collègues, séducteur avec Madolyn, obséquieux avec Costello. Natif de Boston, Damon maîtrise l’accent et les codes de la ville, apportant une authenticité que DiCaprio, malgré son talent, n’atteint pas toujours. Le génie de Damon réside dans sa capacité à rendre Sullivan à la fois détestable et pathétique. On perçoit constamment la fissure sous le vernis : ce n’est pas un méchant unidimensionnel, mais un homme moralement bancroute qui s’est vendu si jeune qu’il ne connaît rien d’autre. Ses meilleurs moments sont ceux de solitude : quand il efface frénétiquement des données, quand il réalise que Barrigan était une autre taupe, quand il comprend que Madolyn sait. Damon excelle dans ces micro-expressions de panique contenue, de culpabilité refoulée. Contrairement à Nicholson qui en fait des tonnes, Damon joue en retenue, ce qui rend Sullivan d’autant plus inquiétant. Plusieurs critiques ont noté que Damon livrait ici son meilleur travail depuis The Talented Mr. Ripley, certains l’ayant même jugé supérieur à DiCaprio dans ce film. Jack Nicholson force le trait dans une performance over-the-top qui détonne avec le reste du film, rappelant davantage le Joker que Whitey Bulger. Mark Wahlberg, enfant du pays bostonien, vole régulièrement la vedette avec son sergent Dignam, livrant les répliques les plus mémorables du script de Monahan.
Martin Sheen incarne le capitaine Queenan avec une gentillesse paternelle contrastant avec la brutalité ambiante. Son personnage représente l’une des rares figures moralement intègres du film, ce qui rend sa mort en milieu de récit d’autant plus dévastatrice. Queenan devient une figure tragique : après des années à tenter de coincer Costello, il se fait jeter du haut d’un immeuble pour protéger l’identité de Costigan, mourant sans avoir vu aboutir son enquête. Sheen apporte une nuance et une humanité qui font de Queenan plus qu’un simple supérieur hiérarchique. Alec Baldwin insuffle une énergie comique inattendue avec son capitaine Ellerby. Dans un univers scorsesien habituellement dépourvu d’humour léger, Baldwin délivre des répliques croustillantes qui apportent une respiration bienvenue. Son accent bostonien convainc, et il compose un personnage de leader autoritaire mais aveugle à la corruption gangrenant ses propres rangs. Baldwin trouve un équilibre délicat entre le sérieux et l’humour, donnant à Ellerby une personnalité distincte dans cette galerie de portraits sombres. Vera Farmiga compose une Madolyn Madden complexe et ambiguë, seule présence féminine significative dans cet univers hyper-masculin. Psychiatre de la police, elle devient malgré elle le pivot émotionnel reliant les deux protagonistes : fiancée de Sullivan, elle entame une liaison avec Costigan dont elle est la thérapeute. Farmiga évite le piège du simple objet de désir en donnant à son personnage une profondeur psychologique troublante. Madolyn n’est pas naïve : elle affirme que l’honnêteté n’est pas synonyme de vérité et reconnaît qu’elle mentirait si nécessaire pour garder les choses stables. Cette philosophie pragmatique du mensonge fait d’elle paradoxalement l’un des personnages les plus lucides du film. Sa performance brille particulièrement dans les scènes intimes où elle révèle la fatigue d’une professionnelle confrontée quotidiennement aux traumas d’autrui. Sa relation avec Costigan, filmée avec une tendresse rare chez Scorsese sur Comfortably Numb, contraste avec la froideur croissante de son couple avec Sullivan. La fin révèle toute l’intelligence de sa construction : enceinte, Madolyn découvre les enregistrements prouvant la trahison de Sullivan et comprend qu’il est impliqué dans la mort de Costigan. Son départ silencieux lors des funérailles de Sullivan résonne comme le seul véritable triomphe moral du film.
Le film se distingue par l’audace de sa conclusion, qui a provoqué un conflit majeur avec Warner Bros. Contrairement à Infernal Affairs où le personnage incarné par Andy Lau survit, Scorsese a choisi de faire mourir tous les protagonistes principaux dans un bain de sang final. Cette décision n’était pas du goût du studio, qui rêvait d’une franchise lucrative. Warner souhaitait garder au moins l’un des deux personnages principaux en vie pour permettre une suite avec DiCaprio ou Damon. Le réalisateur s’est souvenu : « Ce qu’ils voulaient, c’était une franchise. Ce n’était pas une question morale de vie ou de mort d’un personnage. » Les projections test ont pourtant validé le choix de Scorsese : le public a adoré cette fin nihiliste où tous les « rats » périssent. Mais les cadres du studio sont sortis très tristes, car ils ne voulaient tout simplement pas ce film. Ils voulaient la franchise. Cette obstination à imposer sa vision artistique a définitivement rompu la relation entre Scorsese et Warner Bros. Le réalisateur n’a plus jamais collaboré avec le studio après The Departed, tournant ses films suivants avec Paramount ou en financement indépendant. Cette fin radicale constitue pourtant la force morale du film. En tuant successivement Costigan, Barrigan et Sullivan, Scorsese délivre un message sans concession : dans un monde rongé par la trahison et la corruption, personne ne s’en sort indemne. Le système échoue lamentablement – Costigan meurt sans être reconnu comme héros, Sullivan manque de s’en tirer – et seule la vengeance extrajudiciaire de Dignam rétablit une forme de justice. Cette conclusion nihiliste et tragique, ponctuée par le rat symbolique sur le rebord de la fenêtre, transforme ce qui aurait pu être un thriller conventionnel en une déclaration cinglante sur la pourriture institutionnelle. Sans cette fin, The Departed ne serait qu’un énième film de gangsters efficace ; avec elle, il devient une tragédie américaine moderne.
Comparé aux sommets de Taxi Driver, Raging Bull ou Goodfellas, The Departed apparaît comme une œuvre mineure malgré ses qualités indéniables. Ces chefs-d’œuvre portaient une vision personnelle obsessionnelle, explorant la violence, la masculinité toxique, la rédemption impossible avec une intensité formelle au service d’une nécessité intérieure. The Departed, en revanche, reste un exercice de style brillant appliqué à un matériau préexistant. Le film a connu un immense succès commercial, rapportant 291,5 millions de dollars pour un budget de 90 millions. Dans la filmographie de Scorsese, le film occupe une position ambiguë. C’est indéniablement son œuvre la plus commerciale depuis Cape Fear, conçue pour plaire au grand public avec son casting all-star et sa construction de thriller haletant. Il lui vaut enfin l’Oscar du meilleur réalisateur après cinq nominations infructueuses, récompense que beaucoup ont interprétée comme un prix d’honneur pour l’ensemble de sa carrière plutôt que pour ce film spécifique.
The Departed demeure incroyablement divertissant. C’est sans doute le film le plus accessible et commercial de Scorsese, une machine parfaitement huilée qui captive du début à la fin. Le casting all-star se régale visiblement, les dialogues percutants de Monahan claquent avec une verve typiquement bostonienne, et la mise en scène déploie toute la virtuosité technique attendue du maestro. Pourtant, il reste à mes yeux un Scorsese mineur qui n’a pas le poids de ses chefs-d’œuvre. Il lui manque l’urgence personnelle, la nécessité viscérale qui anime Taxi Driver, Raging Bull ou même Goodfellas. Là où ces films semblaient arrachés des tripes du réalisateur, explorant ses obsessions les plus profondes sur la violence, la masculinité et la rédemption, The Departed ressemble davantage à un travail de commande superbement exécuté. Le fait que ce soit un remake accentue cette impression. Scorsese applique son génie à un canevas existant plutôt que de créer ex nihilo.
Conclusion : The Departed reste néanmoins un excellent thriller, porté par une réalisation magistrale et des performances mémorables. C’est le genre de film qui rappelle pourquoi on va au cinéma, qui procure un plaisir immédiat et intense. Mais contrairement aux grands Scorsese qui continuent de hanter longtemps après la projection, The Departed se consume brillamment sans laisser de cendres profondes. Un feu d’artifice spectaculaire plutôt qu’un brasier qui couve éternellement. Dans l’histoire du cinéma, The Departed restera probablement comme le film qui a enfin valu un Oscar à Scorsese plus que comme l’un de ses sommets artistiques. Et peut-être est-ce là son véritable mérite : avoir prouvé que même en mode commercial, même sur un remake, Scorsese livre un spectacle d’une qualité rare que peu de réalisateurs peuvent égaler. Mais de Scorsese, on attend plus que de l’excellence technique — on attend le sublime. Et The Departed, pour tout son brio, reste en deçà de cette exigence.