LA FOLIE DES GRANDEURS (1971)

S’il est un film qui incarne l’âge d’or de la comédie à grand spectacle « à la française », c’est bien La Folie des Grandeurs. Sorti en 1971, le film de Gérard Oury ne se contente pas de faire rire ; il impose une démesure visuelle et une ambition technique qui, quarante ans plus tard, laissent encore pantois. En revisitant le Ruy Blas de Victor Hugo pour en faire une farce picaresque, Oury a signé ce que les critiques américains appellent un « blockbuster d’auteur », mariant le burlesque pur à une reconstitution historique d’une richesse inouïe.

L’histoire de cette genèse commence par une commande. Oury avait pensé à de Funès pour Don Salluste — la fameuse « belle saloperie » que l’acteur lui demandait depuis des années : un type arrogant avec les pauvres, qui les humilie, les presse, et s’aplatit immédiatement devant les puissants. Cette définition est d’une précision sidérante — c’est de Funès lui-même qui a formulé son personnage idéal, et il faut saluer la lucidité d’un comédien qui connaît à ce point les contours de son génie. Le parcours du film est indissociable d’un drame qui a failli tout arrêter. Après les triomphes planétaires du Corniaud et de La Grande Vadrouille, Gérard Oury souhaite clore sa trilogie avec son duo fétiche : Louis de Funès et Bourvil. Le projet s’intitule alors Les Sombres Héros. Malheureusement, la mort de Bourvil en septembre 1970 d’un cancer des os laisse le réalisateur orphelin. C’est Louis de Funès lui-même qui convainc Oury de ne pas abandonner, suggérant que le rôle de Blaze soit réécrit pour un acteur au registre radicalement différent. C’est Simone Signoret qui, lors d’une soirée, souffle à Oury le nom d’Yves Montand pour reprendre le rôle. Le réalisateur trouve la proposition audacieuse — Montand sort de Z, de L’Aveu, du Cercle rouge avec Bourvil justement — mais accepte de réécrire entièrement le personnage. Blaze ne sera plus le valet benêt à la Sganarelle conçu pour Bourvil : il deviendra un Scapin, séducteur, vif, élégant — un Figaro picaresque que Montand peut habiter de toute sa stature physique et de tout son charme méditerranéen. L’arrivée de Montand transforme alors une farce traditionnelle en un « buddy movie » avant l’heure, où le charme nonchalant du chanteur acteur vient temporiser l’énergie électrique du génie burlesque. L’inspiration première du projet est littéraire, puisque le scénario est une libre adaptation de Ruy Blas, le drame romantique de Victor Hugo, le générique le remercie pour sa « précieuse collaboration » tout en précisant que toute ressemblance avec ses personnages ne serait que l’effet d’une fâcheuse coïncidence. Gérard Oury, avec la complicité de sa fille Danièle Thompson et de Marcel Jullian, s’amuse à dynamiter les codes du classicisme pour en faire une parodie picaresque. Les scénaristes se transforment en véritables horlogers pour ciseler un scénario recommencé quatorze fois. Quatorze versions pour une comédie, cette exigence se ressent dans chaque scène, dans chaque réplique, dans la mécanique implacable de la construction comique.

Au-delà de la littérature, le film puise ses influences dans le Western Spaghetti, alors en plein essor. Les paysages arides de l’Andalousie, la mise en scène des duels et surtout la musique de Michel Polnareff — qui pastiche avec brio les partitions d’Ennio Morricone avec ses chœurs et ses sifflements — ancrent le film dans une modernité cinématographique surprenante pour une comédie historique. La musique de La Folie des Grandeurs est restée dans la mémoire collective française. Elle a la qualité des grandes partitions de film : on la reconnaît en trois notes, elle évoque immédiatement des images précises, et elle accompagne le ridicule de Salluste sans jamais le souligner lourdement. La mise en scène de Gérard Oury témoigne d’une ambition visuelle rare. Le réalisateur aborde la narration par le prisme du grand spectacle, utilisant le format large pour écraser ses personnages sous la majesté des décors espagnols. Sa technique repose sur un sens inné du cadre : il utilise la profondeur de champ pour créer des gags visuels où l’arrière-plan est aussi important que le premier plan. Qu’il s’agisse de la séquence de la perception de l’impôt dans le désert ou des poursuites dans l’Alhambra, Oury traite l’absurde avec la rigueur d’un film épique. Les décors espagnols — palaces de Séville, haciendas andalouses, arènes poussiéreuses — donnent au film une somptuosité baroque qui contraste délicieusement avec la médiocrité morale de son protagoniste. Le tournage dans la province de Séville, notamment dans une propriété encerclée par les marais du Guadalquivir élevant des toros de tienta, donne aux scènes d’extérieur une atmosphère authentiquement espagnole du XVIIe siècle. On sent que Oury voulait une Espagne vraie, pas reconstituée en studio — et ça s’entend dans chaque plan large. Le régisseur Jean Pieuchot a reçu la consigne de trouver des comédiens imposants de plus d’un mètre quatre-vingt-dix pour les Grands d’Espagne, afin d’accentuer la petite taille de Salluste. Ce détail révèle tout de la méthode Oury : il pense visuellement, physiquement, architecturalement. La petitesse de de Funès n’est pas un handicap à corriger — c’est une donnée scénographique exploitée à fond. Salluste écrasé par les Grands qu’il prétend égaler, Salluste qui grandit quand il domine ses inférieurs — cette mécanique du corps dans l’espace est orchestrée avec une précision qui doit beaucoup à la mise en scène.

L’interprétation repose sur un équilibre miraculeux. Bien servi par l’écriture ciselée de Danièle Thompson et Marcel Jullian, Louis de Funès, dans le rôle de Don Salluste, atteint une forme de perfection dans la tyrannie comique. Le titan du comique français maîtrise ici totalement son personnage. Il incarne avec une précision chirurgicale ce type veule et explosif, pathétiquement faible avec les forts et cruellement fort avec les faibles, devenant quasiment un personnage de cartoon live au milieu de décors réels. Sa gestuelle, sa mauvaise foi et ses ruptures de ton sont celles d’un virtuose au sommet de son art. Il est réjouissant parce qu’il est monstrueux. Le spectateur rit avec lui et contre lui simultanément, ce qui est la marque des grands personnages comiques depuis Molière. Sa défaite coïncide avec l’apothéose de l’acteur, dont le jeu, en roue libre, s’ouvre à sa part la plus inventive. C’est précisément là que le cartoon live prend tout son sens : il y a dans ce de Funès-là quelque chose qui dépasse le jeu humain ordinaire pour atteindre l’abstraction pure du personnage animé — une créature de la démesure, régie par ses propres lois physiques et morales. Face à lui, Yves Montand impose une élégance décontractée et une ironie fine qui servent de contrepoint idéal à la frénésie de son partenaire. Les seconds rôles ne sont pas en reste, avec une Alice Sapritch inoubliable en Dona Juana, dont la scène de strip-tease parodique reste l’un des sommets de l’absurde. Elle apporte au film une folie douce et une autodérision qui en font le contrepoint parfait à l’hystérie contrôlée de de Funès. Karin Schubert en Reine lointaine et désirable, Alberto de Mendoza en Roi falot et complaisant, Paul Preboist en complice servile — tous trouvent leur juste place dans cette mécanique de précision. Là conception artistique du film est un pilier central de sa réussite. Gérard Oury a bénéficié de moyens colossaux, permettant une esthétique baroque où les couleurs jouent un rôle narratif majeur. Le contraste entre l’opulence des rouges et des ors de la cour et l’austérité noire de l’Inquisition souligne visuellement cette « folie des grandeurs ». Les décors naturels de l’Escurial et de la région d’Almería offrent une authenticité monumentale, tandis que les costumes de Jacques Fonteray, d’une précision historique admirable, deviennent des outils de jeu pour les acteurs, comme la fraise immense qui semble emprisonner le cou de Don Salluste. Le montage du film, nerveux et précis, assure une transition fluide entre les scènes de pur burlesque et les moments d’aventure.

Conclusion : Dés sa sortie le 8 décembre 1971, La Folie des Grandeurs connaît un énorme succès public — et cinquante ans plus tard, il est toujours là, intact, régulièrement rediffusé, toujours capable de faire rire des spectateurs qui ne sont pas nés quand il est sorti. C’est la définition du classique. Des deux collaborations De Funès-Oury, La Folie des Grandeurs est, pour moi, celle où tout se combine parfaitement : la qualité d’écriture de Jullian et Thompson, qui ont construit un personnage d’une cohérence et d’une richesse exceptionnelles ; la mise en scène d’Oury, précise comme une montre suisse et invisible comme le bon artisanat ; la somptuosité des décors espagnols ; la musique de Polnareff ; et au centre de tout cela, Louis de Funès au sommet de son art — un titan du comique français qui, grâce à Don Salluste, a rejoint le panthéon des grands personnages de comédie : aux côtés de Charlot, d’Harpagon, de Falstaff. Des créatures de la démesure humaine que leurs auteurs ont eu la sagesse de laisser aller jusqu’au bout de leur folie. En fin de compte, La Folie des Grandeurs réussit l’exploit d’être à la fois une satire féroce du pouvoir, un hommage au panache français et un divertissement populaire indémodable qui prouve que l’on peut rire de tout avec une élégance technique absolue.

Ma Note : A

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