THE WOLFMAN (2010)

The Wolfman de Joe Johnston sorti en 2010 a été massivement sous-estimé à sa sortie : critiques tièdes, box-office décevant, et une réputation de remake bancal qui collait à la peau du projet comme une malédiction. Pourtant, quinze ans plus tard, il se révèle être l’un des hommages les plus sincères et les plus aboutis au monster movie classique, une modernisation élégante et viscérale du Wolf Man de 1941 qui honore pleinement l’héritage de Lon Chaney Jr. tout en le propulsant dans une ère de terreur physique et psychologique moderne. Benicio Del Toro et Rick Baker forment ici un duo d’orfèvres qui rendent un hommage vibrant à Chaney, transformant ce qui aurait pu n’être qu’un exercice nostalgique en une bête tragique, terrifiante et profondément humaine. Un échec commercial injuste qui, aujourd’hui, hurle sa qualité sous la pleine lune. Le développement du film a été un parcours semé d’embûches comme frappé d’une malédiction lycanthropique. L’idée d’un remake du classique Universal germe dès les années 1990, mais c’est en 2006 que le projet prend vraiment forme. Universal confie d’abord la réalisation à Mark Romanek, connu pour son sens visuel affûté et son approche introspective. Benicio Del Toro, déjà fan des monstres Universal, s’engage tôt comme acteur et producteur, voyant en Lawrence Talbot un rôle taillé pour sa présence sombre et tourmentée. Le scénario initial d’Andrew Kevin Walker (Se7en) promet une relecture plus psychologique, presque arthouse. Mais en janvier 2008, à quelques semaines du tournage, Romanek quitte le navire pour divergences créatives avec le studio, qui craint un budget qui explose et un ton trop éloigné du blockbuster horrifique attendu. Joe Johnston arrive en urgence en février 2008, avec seulement trois semaines pour se préparer. Vétéran des effets spéciaux chez ILM et réalisateur de Jumanji et Jurassic Park III, il accepte le défi en imposant une condition : respecter le budget (environ 85 millions) et les délais. Il recrute David Self (Road to Perdition)  pour réécrire le script, en accentuant les tensions familiales et l’atmosphère gothique victorienne. Le tournage démarre en mars 2008 aux studios Pinewood en Angleterre, avec des extérieurs dans les landes brumeuses du Pays de Galles et quelques plans au Nouveau-Mexique pour amplifier l’immensité sauvage. Les inspirations profondes du film viennent directement de l’amour viscéral de Johnston pour les monster movies des années 1930-1940 : il veut recréer la tragédie d’un homme maudit, la poésie de la transformation, mais en y injectant une modernité physique et visuelle. Del Toro parle souvent de son admiration pour Chaney : il voit dans Talbot un miroir de la dualité humaine, l’homme civilisé dévoré par la bête qu’il porte en lui. Le script puise aussi dans les légendes européennes de lycanthropie, avec des gitans, des malédictions lunaires et une ambiance folklorique sombre, fidèle à l’esprit du scénario original de Curt Siodmak. Les influences du film sont un véritable hommage au cinéma d’horreur gothique avec au centre le Wolf Man de 1941, avec ses éléments iconiques : la canne à tête de loup, la morsure qui transmet la malédiction, la comptine tragique « Even a man who is pure in heart… ». Mais Johnston élargit le spectre en croisant plusieurs courants. On sent l’ombre de Bram Stoker’s Dracula de Francis Ford Coppola dans les décors opulents, les thèmes de désir réprimé et la sensualité ténébreuse. L’atmosphère brumeuse et les poursuites dans les landes évoquent Sleepy Hollow de Tim Burton. Pour les transformations, Johnston s’inspire clairement d’An American Werewolf in London de John Landis : la douleur physique, les craquements d’os, la perte de contrôle. Pourtant, il choisit un ton plus grave, presque shakespearien, avec des échos d’Hamlet dans le conflit père-fils. Artistiquement, le film s’abreuve du romantisme victorien : les landes sauvages rappellent les toiles de Caspar David Friedrich, où l’homme est écrasé par une nature indifférente et menaçante. L’ensemble crée un équilibre rare : un pont entre le classicisme Universal et le gothic revival des années 1990, sans jamais tomber dans la parodie ou le pastiche.

La mise en scène de Joe Johnston est une leçon de narration visuelle gothique. Avec son passé chez ILM, il maîtrise les opposés pour refléter le déchirement intérieur de Talbot : lumière contre ombre, symétrie des intérieurs bourgeois contre chaos des landes, chaleur des foyers contre froid lunaire. Le directeur de la photographie Shelly Johnson signe une photographie somptueuse : une palette majoritairement désaturée, presque monochrome, qui fait écho aux originaux en noir et blanc, mais ponctuée d’éclats de rouge sang lors des attaques. Les plans larges sur les moors brumeux fonctionnent comme un personnage à part entière, jugeant les humains qui s’y aventurent. Les transformations sont le clou du spectacle : un mélange parfait de maquillage pratique signé Rick Baker et de CGI discret pour la fluidité des mouvements. os qui craquent, fourrure qui pousse, humanité qui s’évapore. Les séquences d’action, comme la traque sur les toits de Londres ou le massacre dans l’asile, sont filmées en plans dynamiques avec steadicam, inspirés des ballets chaotiques de Coppola. Johnston évite les jump scares faciles : il préfère construire une tension sourde via le son – hurlements lointains, vent qui gémit, respiration haletante – et des transitions rapides qui maintiennent le rythme sans jamais sacrifier l’atmosphère. Benicio Del Toro est magistral en Lawrence Talbot. Son regard hanté, sa voix grave et rauque, sa posture qui oscille entre élégance aristocratique et sauvagerie contenue capturent à la perfection la descente aux enfers d’un homme déchiré. C’est un hommage vivant à Lon Chaney Jr. : même physicalité bestiale, même tragédie intérieure, mais avec une intensité moderne qui rend les transformations crédibles et poignantes. Anthony Hopkins en Sir John Talbot est terrifiant de charisme : un patriarche à la fois sage et monstrueux, dont la performance explose dans le duel final. Emily Blunt apporte une grâce fragile et une force discrète à Gwen Conliffe, évitant le piège du rôle passif. Hugo Weaving en inspecteur Abberline injecte une ironie mordante et une détermination implacable. Ensemble, ils transforment un scénario classique en drame familial shakespearien. La conception artistique est un pur délice gothique. Les décors, imaginés par Rick Heinrichs (Sleepy Hollow) , sont d’une richesse folle : le manoir Talbot, avec ses couloirs sombres, ses vitraux poussiéreux et ses trophées de chasse, respire la décadence victorienne. Les landes et les villages gitans ajoutent une couche folklorique mystique et oppressante. Les costumes de Milena Canonero mêlent élégance edwardienne et usure sauvage : manteaux longs, robes fluides qui claquent dans le vent, tout contribue au drame. Mais le sommet reste le travail de Rick Baker : son loup-garou, oscarisé en 2011, est une prouesse. Inspiré par le design de Jack Pierce pour Chaney, il modernise avec des poils yak, des crocs acérés, des pattes disproportionnées. Les heures de prothèses et le CGI subtil rendent la bête à la fois monstrueuse et pathétique – un monstre qui fait peur et pitié à la fois. The Wolfman n’est pas exempt de défauts : le rythme ralentit parfois au milieu, certains effets CGI ont un peu vieilli, et la version théâtrale souffre de coupes studio. Mais la director’s cut, plus longue et plus gore, corrige beaucoup de ces faiblesses.

Conclusion : The Wolfman s’impose comme un monster movie exceptionnel et une modernisation réussie du classique de Siodmak, rendant un superbe hommage à Lon Chaney grâce à Benicio Del Toro et Rick Baker. Initialement mal compris, il triomphe aujourd’hui comme un film d’horreur gothique sincère, viscéral et élégant. Il nous rappelle la force du mythe du loup-garou : l’incarnation de nos luttes intérieures et de la bête que nous tentons de dompter. Une revisite recommandée, idéalement une nuit de pleine lune.

Ma Note : B+

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