
Strange Darling est l’un de ces films rares qui semblent surgir de nulle part pour rappeler ce que peut encore être un thriller lorsqu’il refuse les automatismes du genre. J.T. Mollner, dont c’est seulement le deuxième long métrage, signe une œuvre d’une intelligence narrative et d’une audace formelle qui dépassent largement les références qu’elle convoque. Le film se présente d’abord comme une chasse à l’homme dans les bois, un duel entre une femme en blouse rouge et un homme qui la poursuit. Mais cette apparente simplicité n’est qu’un leurre : Strange Darling est construit comme un piège, un dispositif mental qui manipule le spectateur autant que ses personnages, et qui fait de la perception et de ses biais le véritable sujet du film. La genèse du projet éclaire cette ambition. Né d’une image mentale obsédante, celle d’une femme en rouge courant au ralenti dans les bois le film s’est écrit dans l’urgence, puis a traversé une production chaotique, marquée par les hésitations de Miramax et les tensions liées au tournage en pleine sortie de pandémie. Pourtant, malgré ces obstacles, Mollner a conservé un contrôle total sur son film. Le résultat est exactement celui qu’il voulait faire : un thriller éclaté en six chapitres non chronologiques, où chaque segment reconfigure le sens du précédent, et où la vérité n’apparaît qu’en dernier recours, presque à contrecœur.
Cette structure en puzzle n’est pas un gimmick. Elle est le cœur du film. En choisissant de présenter les événements dans un ordre 4-1-5-2-3-6, Mollner force le spectateur à reconstruire activement le récit, à combler les vides, à interpréter les comportements. Et c’est précisément là que le film frappe le plus fort : il montre à quel point nos réflexes narratifs et nos préjugés nous poussent à identifier trop vite la victime et le prédateur. Le film joue avec cette impulsion, la nourrit, puis la retourne contre nous. Ce n’est pas seulement un thriller : c’est une démonstration de la manière dont le cinéma peut manipuler notre regard, et de la facilité avec laquelle nous acceptons d’être trompés. Cette manipulation serait vaine sans une mise en scène capable de la soutenir. C’est là qu’intervient Giovanni Ribisi, acteur depuis l’enfance (Saving Private Ryan, Lost in Translation, Avatar) qui développe depuis quinze ans une pratique parallèle de réalisateur et photographe dont la direction photo est l’un des grands coups de force du film. Tourné intégralement en 35 mm, Strange Darling revendique une texture organique, presque tactile, qui tranche radicalement avec le lissé numérique dominant. Ribisi travaille la pellicule comme une matière vivante : grain épais, couleurs saturées, contrastes violents. Les rouges et jaunes agressifs envahissent l’écran, transformant chaque plan en signal de danger. Le bleu, réservé à l’intérieur du camion, crée une intimité paradoxale, presque trompeuse. Cette palette n’est pas décorative : elle est dramatique. Elle raconte l’état émotionnel des personnages, elle annonce les basculements, elle piège le spectateur dans une esthétique séduisante avant de le frapper. Les influences sont nombreuses (Tarantino, Hooper, Lynch, Cronenberg, De Palma) mais jamais écrasantes. Mollner ne cite pas : il digère. La structure en chapitres évoque Pulp Fiction, mais son usage est plus cruel, plus calculé. Le générique d’ouverture : texte déroulant de faits divers, voix off empruntée au documentaire true crime, forêts de l’Oregon transformées en territoire menaçant rappelle The Texas Chain Saw Massacre, mais pour mieux s’en éloigner. Les split-diopters renvoient à De Palma, mais sans la flamboyance baroque. Strange Darling est un film de cinéphile, mais pas un film de citations : c’est une œuvre qui connaît son héritage et s’en sert pour avancer.
Cette ambition formelle ne fonctionnerait pas sans un duo d’acteurs capable de porter la complexité du dispositif. Willa Fitzgerald est la révélation du film. Son personnage, « The Lady », exige une palette émotionnelle vertigineuse : vulnérabilité, manipulation, rage, peur, lucidité. Et elle doit jouer tout cela dans un ordre de tournage qui ne correspond pas à la chronologie du récit. Fitzgerald parvient à maintenir une cohérence interne tout en laissant le spectateur constamment incertain de ses intentions. C’est une performance d’une précision chirurgicale, qui rappelle à quel point un thriller peut être porté par un visage, un regard, un tremblement. Face à elle, Kyle Gallner est tout aussi impressionnant. Son « Demon » est d’abord présenté comme un prédateur-type, silhouette masculine menaçante, archétype du tueur en série. Mais le film déconstruit progressivement cette image, révélant un homme brisé, un flic amer, un individu pris dans une spirale qu’il ne maîtrise plus. Gallner joue cette ambiguïté avec une intensité contenue, presque douloureuse. Ensemble, Fitzgerald et Gallner forment un duo d’une rare puissance, un couple dramatique où chaque geste, chaque silence, chaque micro-expression peut inverser le rapport de force.
Le montage de Christopher Robin Bell accompagne cette dynamique avec une précision remarquable. Il ne cherche pas l’accélération ou l’effet facile : il laisse les scènes respirer, il laisse les acteurs exister, tout en contrôlant strictement ce que le spectateur sait ou croit savoir à chaque instant. Le film ne triche jamais : il montre tout, mais dans un ordre qui nous empêche de comprendre. C’est une manipulation honnête, presque élégante, qui fait du spectateur un participant actif plutôt qu’un simple observateur. Au-delà de sa structure et de sa forme, Strange Darling est aussi un film profondément contemporain. Il interroge nos réflexes moraux, nos biais de genre, notre manière de consommer les récits de violence. Il montre comment le cinéma peut renforcer ou déconstruire ces biais, comment il peut nous piéger dans nos propres certitudes. Le film expose, il déstabilise, il oblige à regarder autrement. Et c’est là que réside sa plus grande réussite : Strange Darling dépasse ses influences. Il ne se contente pas d’être un thriller malin ou un exercice de style virtuose. Il devient une expérience de cinéma totale, sensorielle, intellectuelle, émotionnelle. Dans un paysage saturé de thrillers interchangeables, calibrés, prévisibles, Strange Darling apparaît comme une anomalie : un film qui manipule, qui surprend. Un film qui rappelle que le genre peut encore être un terrain d’expérimentation, un espace de tension, un laboratoire narratif. Et un film qui révèle un cinéaste. J.T. Mollner c’est la naissance d’un nouveau grand nom du genre à mes yeux.
Conclusion : Coup de cœur pour Strange Darling thriller brillant à la mécanique narrative d’une originalité rare qui manipule le spectateur avec une précision diabolique et impose une virtuosité formelle rare. Willa Fitzgerald et Kyle Gallner livrent un duo renversant. Naissance d’un nouveau grand nom du genre: J.T. Mollner.