
En 1987, un romancier britannique dont personne à Hollywood n’attendait qu’il devienne cinéaste s’installe derrière une caméra dans une maison au nord de Londres, avec moins d’un million de dollars en poche et une idée que personne d’autre n’aurait osé mettre en images. Le résultat s’appelle Hellraiser. Trente-cinq ans plus tard, le film demeure l’une des œuvres les plus singulières et les plus radicales que le cinéma d’horreur ait jamais produites un objet inclassable qui refuse toutes les conventions du genre pour en proposer une vision entièrement neuve, philosophiquement cohérente, et visuellement traumatisante. La genèse du film est indissociable de la frustration de son créateur. Clive Barker, alors romancier en pleine ascension , Stephen King lui-même avait déclaré avoir vu l’avenir de l’horreur et que son nom était Clive Barker avait déjà vu deux de ses histoires portées à l’écran par le réalisateur George Pavlou. Le résultat, d’abord avec Underworld en 1985 puis avec Rawhead Rex en 1986, l’avait profondément déçu. Des effets spéciaux indigents, une vision trop plate, une trahison de ce qui faisait la chair de ses textes. La conclusion s’imposait d’elle-même : si personne n’était capable de transposer correctement son univers, il le ferait lui-même. Barker se rend dans une bibliothèque pour apprendre la mise en scène. Le seul livre disponible sur le sujet est emprunté. Il tourne quand même. Il décroche un accord avec la société de production New World Pictures, dans l’orbite du roi de la série B Roger Corman, pour un budget de 900 000 dollars. Avec son producteur Christopher Figg, il adapte sa propre novella The Hellbound Heart, qu’il vient de publier en 1986. Le titre de travail Sadomasochists from Beyond the Grave finit par être remplacé par Hellraiser, suggestion de Figg que Barker adopte avec enthousiasme. En sept semaines de tournage, prolongées à neuf par le studio, dans une vraie maison transformée en plateau, Barker réalise son premier film. Et un chef-d’œuvre. Hellraiser n’appartient à aucune école préexistante il en fonde une. Mais ses influences sont lisibles : le gothique anglais, le grand roman victorien Frankenstein, Dorian Gray, les libertins de De Sade irriguent toute la dimension philosophique du récit, cette idée que le désir porté à son extrême ultime se retourne en destruction. Barker avait lui-même nourri sa vision de ses expériences personnelles dans des clubs S&M à Amsterdam et à New York dans les années soixante-dix, d’une fascination pour l’art africain fétiche, pour les masques et les sculptures rituelles, et d’une longue immersion dans l’esthétique punk et catholique les deux pôles de la même fascination pour l’ornement et la souffrance. Le catholicisme, avec ses images de corps martyrisés, de saints transpercés de flèches, de couronne d’épines, irrigue directement le design des Cénobites. La subculture punk, avec ses piercings, ses cuirs, ses chaînes et sa violence esthétisée, complète le tableau. Barker n’a jamais caché sa dette envers la tradition du body horror, ce courant alors incarné par David Cronenberg (Videodrome, La Mouche) s’intéressait aux transformations du corps comme métaphore de l’aliénation contemporaine. Mais là où Cronenberg ancre ses obsessions dans le technologique et le biologique, Barker les place dans le métaphysique et le moral. La chair chez lui n’est pas un vecteur de maladie : c’est la monnaie d’échange avec l’au-delà.
Si Barker ne connaissait pas la différence entre les objectifs de caméra, Hellraiser dégage néanmoins une cohérence visuelle que beaucoup de cinéastes expérimentés n’atteignent jamais. Le secret réside dans la clarté absolue de sa vision. Barker savait exactement ce qu’il voulait montrer, et pourquoi. Le reste la technique était une question de moyens et de bonne volonté de l’équipe. Le directeur de la photographie Robin Vidgeon travaille avec des sources lumineuses dures et directionnelles, des contrastes extrêmes, des ombres profondes. La maison est filmée comme un organisme vivant dont chaque pièce recèle une menace spécifique. Le grenier, en particulier, fonctionne comme un un espace de transition cosmique entre le monde des vivants et celui des Cénobites rendu visible par une lumière tantôt chaude et rassurante, tantôt aveuglante et froide. La décision la plus audacieuse de Barker en tant que metteur en scène est peut-être de ne jamais traiter les Cénobites comme des monstres au sens traditionnel. Ils n’attaquent pas, ils ne pourchassent pas. Ils surviennent. Leur présence est cérémonielle, presque liturgique. Barker les filme avec une majesté distante qui crée un effet bien plus déstabilisant que n’importe quelle course-poursuite : nous ne sommes pas en face d’un prédateur, mais d’une puissance indifférente dont la logique nous échappe complètement. La scène d’ouverture, avec Frank Cotton résolvant la boîte dans son grenier à la lumière des bougies, avant que les chaînes jaillissent et le déchirent littéralement en morceaux, était initialement prévue comme un simple test de caméra. Elle était si perturbante qu’elle fut intégrée au montage final telle quelle. Le design des Cénobites est l’une des créations visuelles les plus originales de toute l’histoire du cinéma fantastique. Jane Wildgoose, la créatrice des costumes, a travaillé à partir d’une instruction centrale de Barker : ils devaient incarner une glamour répulsive. Elle les décrit elle-même comme des super-bouchers magnifiques. Cuir noir, chaînes chromées, mutilations rituelles, corps modifiés selon une logique esthétique qui leur est propre , les Cénobites ne sont pas défigurés, ils sont transformés. Il y a dans leur apparence une cohérence interne, presque une élégance, qui les distingue radicalement des monstres difformes du cinéma d’horreur conventionnel. Le personnage que le plateau a fini par surnommer Pinhead , un nom que Barker a toujours détesté, lui préférant le nom originel de Priest de la novella , est l’aboutissement de cette esthétique. Doug Bradley, ami de Barker depuis leurs années de théâtre à Liverpool, passe quatre heures dans le maquillage chaque matin. La grille de clous plantés dans le crâne trouve son origine dans une planche à clous que Barker avait imaginée pour une nouvelle antérieure, et dans une fascination pour l’art africain fétiche aux surfaces piquetées. L’inspiration visuelle définitive vint d’une photographie trouvée sur Flickr , un portrait tagué simplement « Natalie » , que Barker acheta pour quelques centaines de dollars.
C’est le casting qui, aux yeux de la critique britannique de l’époque, transforma Hellraiser en quelque chose de plus sérieux qu’un film d’exploitation. Andrew Robinson, connu du public américain comme le tueur Scorpio du premier Dirty Harry, apporte au personnage du mari Larry une naïveté touchante et une vulnérabilité que la plupart des acteurs de genre n’auraient pas osé afficher. Barker lui-même a reconnu que le casting de Robinson fut un vrai coup de chance : l’acteur, encore associé dans les esprits à son rôle de psychopathe, peinait à trouver du travail et accueillit ce film d’horreur à petit budget comme une opportunité.Clare Higgins dans le rôle de Julia est la véritable révélation du film. Elle joue une femme qui commet des meurtres par amour, ou plutôt par désir , pour ramener à la vie l’amant Frank dont elle n’a jamais pu se défaire. Sa beauté froide, son élégance calculée , Barker notait qu’elle devenait plus belle au fur et à mesure qu’elle s’enfonçait dans le crime , font d’elle l’une des grandes figures de Lady Macbeth du cinéma fantastique. Ce n’est pas une méchante : c’est une femme consumée. Ashley Laurence, en Kirsty, incarne l’innocence qui survit, mais sans jamais tomber dans le cliché de la final girl passive : elle négocie avec les Cénobites, elle ruse, elle agit. Le film a rapporté environ vingt millions de dollars mondiaux pour moins d’un million de budget, lançant une franchise de onze films et une influence durable sur tout le cinéma d’horreur des décennies suivantes. Depuis, Hellraiser n’a jamais quitté les listes des films d’horreur les plus importants de tous les temps, et sa place au panthéon du genre est aujourd’hui incontestable.
Conclusion : Hellraiser reste, près de quarante ans après sa sortie, une anomalie magnifique dans le paysage du cinéma fantastique : un premier film qui n’en a ni la maladresse ni les compromis, porté par une vision à la fois cohérente et personnelle. Clive Barker n’a pas seulement réalisé un film d’horreur efficace , il a fondé une mythologie, et prouvé qu’un budget dérisoire ne limite que ceux qui manquent d’idées. Quarante ans de sequels, de remakes et d’imitations n’ont pas réussi à épuiser ni à égaler l’original, ce qui est peut-être la meilleure définition possible d’un classique. La boîte reste ouverte.