
Il y a dans Mike & Nick & Nick & Alice une vitalité presque inattendue : celle d’un film qui, sans chercher à redéfinir son genre, transforme un concept risqué un double Vince Vaughn, une machine à remonter le temps bricolée, une nuit criminelle qui déraille en un divertissement nerveux, généreux et étonnamment attachant. Pour BenDavid Grabinski, qui signe ici son premier long métrage de studio après vingt ans de projets contrariés, le film tient presque du manifeste. Il y déploie enfin son goût pour les mélanges de tons, les personnages cabossés et les récits où l’émotion se cache derrière la farce. Le scénario naît au printemps 2020, en plein confinement. Grabinski, épuisé d’attendre le feu vert pour ses projets d’action à gros budget, décide d’écrire quelque chose d’irrépressible : un buddy movie centré sur des « idiots adorables qui ne sont pas des scientifiques », où le voyage temporel ne servirait jamais d’excuse à l’exposition mais uniquement de moteur émotionnel. Sa boussole déclarée : A Christmas Carol. Il veut voir « Scrooge à la fin de l’histoire devoir gérer Scrooge au début ». Le voyage dans le temps devient un miroir, pas un mécanisme. Le film est un hybride : comédie criminelle, science-fiction légère, portrait de masculinités fatiguées. Dès ses premières minutes, le film s’inscrit dans une tradition bien identifiée : celle des comédies d’action post-Tarantino, nourries de violence stylisée, de dialogues absurdes et de needle drops ironiques. On pense à Smokin’ Aces, à la période 2000 de Guy Ritchie, à ces films où les truands portent des surnoms grotesques et où les balles servent autant à tuer qu’à faire rire. Grabinski assume cette filiation, mais il la détourne par un geste plus sentimental : son film n’est jamais cynique. Il aime trop ses personnages pour les sacrifier au pur exercice de style. Au cœur du chaos, Mike & Nick & Nick & Alice raconte avant tout une relation brisée, un lien masculin rongé par la culpabilité et la peur de vieillir.
Ce que le film réussit d’emblée, c’est d’exister comme un vrai film et non un simple produit de streaming. La photographie de Larry Fong, vétéran de 300 et Watchmen, impose des néons tranchants, des profondeurs exagérées, une stylisation qui évoque autant Drive que les polars nocturnes de la fin des années 80. Grabinski avait posé une règle dès le tournage : « Si on regarde le film en muet, on ne doit pas savoir que c’est une comédie. » Fong l’a prise au mot. Les scènes d’action sont chorégraphiées avec un soin réel, héritier du cinéma hongkongais : fusillades dansées, ralentis assumés. Parfois, le film appuie trop fort sur ces effets les effets d’obturateurs inspirés de Wong Kar-wai restent la faute de goût la plus visible , mais il le fait avec sincérité. Le vrai tour de force visuel reste la gestion des deux versions de Nick : plutôt que d’esquiver les confrontations, Grabinski les met en scène frontalement, transformant chaque interaction en conflit de soi à soi. La grande fusillade du troisième acte, dans la propriété de Sosa, évoque le couloir de Matrix dans son ambition spatiale elle n’en atteint pas le sens tactique, mais elle surprend dans un film de ce budget. La direction artistique d’Isabelle Guay, qui mélange les palettes chromatiques sans souci de cohérence historique, renforce cette énergie de carnaval contrôlé.
Le casting porte l’ensemble. Vince Vaughn livre une excellente performance qui s’est sans doute enrichie dans ses films avec S.Craig Zahler. Vaughn crée une réelle différence entre le « Nick passif-agressif » et le « Nick futur apaisé ». Le Nick du présent est l’archétype Vaughn : sarcastique, évasif, incapable de sincérité. Le Nick futur se tient différemment, parle plus doucement, porte le poids d’une honte accumulée que le script n’explicite jamais mais que l’acteur laisse exister dans sa seule posture. Techniquement, Vaughn devait s’entendre lui-même dans l’oreillette pour synchroniser les deux performances contrainte que l’on oublie complètement à l’écran, ce qui est la meilleure preuve de sa réussite. James Marsden apporte la qualité dont ce type de film a le plus besoin : un charme et un timing comique qui rendent la violence ambiante suffisamment désinvolte. Eiza González vole plusieurs scènes avec une précision que ses derniers films ne lui avaient pas permis de montrer. Keith David, vétéran associé à John Carpenter, campe le patron du crime Sosa avec une autorité naturelle qui rend ses moments de menace aussi convaincants que ses répliques comiques. Et Jimmy Tatro transforme une ligne aussi simple que « I fucking love confetti » en éclat de rire pur par la seule perfection de son timing.
La scène la plus inattendue du film n’est pas une fusillade. C’est le moment où les personnages se mettent à chanter Don’t Look Back in Anger d’Oasis en chœur pour maintenir Nick éveillé alors qu’il agonise scène émotionnellement imprévisible, construite sur une chanson que Grabinski avait sécurisé les droits bien avant la réunion officielle du groupe en 2024. La liste des needle drops est par ailleurs vertigineuse : Bela Lugosi’s Dead de Bauhaus, Block Rockin’ Beats des Chemical Brothers, Morning Train de Sheena Easton, Valerie de Steve Winwood, et l’inévitable Why Should I Worry ? de Billy Joel tiré d’Oliver et Compagnie pour ouvrir le film sur l’exécution d’un personnage qui chantonnait sans se méfier. Certains choix sonnent parfois comme un iPod en mode aléatoire, mais d’autres servent le personnage avec une vraie justesse émotionnelle. Joseph Trapanese Tron: Legacy, The Raid compose un score aux synthés gras qui soutient l’action avec efficacité sans jamais devenir mémorable en lui-même.
En choisissant de raconter une seule nuit, le film adopte un rythme soutenu qui vire parfois au frénétique. Le monteur Tim Squyres impose un tempo rapide, et le film s’emballe nettement après vingt minutes pour ne plus vraiment lâcher. Mais certaines transitions trahissent une hésitation sur la manière de raccorder les registres émotionnels : le film récapitule trop souvent sa propre situation, comme si le montage doutait de la capacité du spectateur à suivre. Les effets de ralenti, parfois maladroits, nuisent ponctuellement à l’immersion. Dans les scènes dramatiques celles où le film voudrait que l’on ressente quelque chose de simple , la mise en scène perd la rigueur qu’elle maintient dans l’action. Vaughn et Keith David trouvent leur chemin dans ces moments ; le reste du casting n’est jamais vraiment autorisé à faire de même. Le film embrasse trop d’ambitions sans toujours aligner sa mise en scène sur elles, et cela se voit. Replacé dans sa lignée, Mike & Nick & Nick & Alice se situe entre Kiss Kiss Bang Bang et The Nice Guys de Shane Black, 2005) des films qui mêlent crime, absurde et tendresse pour leurs personnages sans jamais résoudre complètement la tension entre ces registres. Sa dimension SF le rapproche de Looper ou Palm Springs, mais dans une veine délibérément plus légère, où la boucle temporelle n’est pas un casse-tête mais un révélateur de caractère. Ce n’est pas un jalon du genre, mais un film qui connaît parfaitement son territoire et qui s’y amuse avec une sincérité rare.
Conclusion : Mike & Nick & Nick & Alice est un divertissement généreux, imparfait, mais attachant. Malgré ses failles, le film trouve une cohérence qui emporte l’adhésion. Grabinski signe ainsi une œuvre hybride, parfois maladroite, mais toujours vivante, portée par un casting inspiré et une mise en scène qui ose. Un film qui ne cherche jamais à être plus sérieux qu’il ne l’est, et qui, pour cette raison même, touche juste.