LOOPER (2012)

En sortant de la salle, j’ai ressenti la même émotion qu’en découvrant L’Armée des 12 singes en 1995. Ce sentiment rare d’avoir assisté à un authentique film de science-fiction : intelligent, émouvant, ambitieux, et surtout totalement maîtrisé. Looper (2012), troisième long-métrage de Rian Johnson après Brick et Brothers Bloom, confirme le talent d’un cinéaste qui refuse les facilités du genre. Johnson présente un futur de 2074 d’une crédibilité saisissante, à la croisée du réalisme social et de la dystopie. Dans ce monde en déliquescence, la technologie la plus avancée côtoie la misère la plus brutale : des voitures volantes survolent des bidonvilles, tandis que les vagabonds errent dans des mégalopoles où règne un capitalisme sauvage. Cette vision évoque la grande SF littéraire des années 70 — celle de Philip K. Dick ou Robert Silverberg — mais aussi le désenchantement visuel d’un Children of Men. Tourné avec un budget modeste de 30 millions de dollars, le film privilégie l’ingéniosité sur la débauche d’effets. La mise en scène de Johnson témoigne d’une sobriété exemplaire : pas d’esbroufe numérique, mais des touches visuelles subtiles et parfois surréalistes qui rappellent autant Alex Proyas (Dark City) que David Lynch. Son Kansas City de 2044 est rétro-futuriste, plausible, texturé — un monde tangible où tout semble avoir vécu. Les décors, conçus par Ed Verreaux, mélangent architecture décrépite et gadgets high-tech, créant une esthétique unique entre Blade Runner et film noir américain.

Sur ce décor post-industriel, Johnson déploie son concept des « Loopers » — ces tueurs chargés d’éliminer des cibles envoyées du futur, quand le voyage temporel sera inventé mais interdit. L’idée, labyrinthique sur le papier, devient limpide grâce à une exposition maîtrisée et à la clarté de la mise en scène. C’est la grande force du film : jamais les paradoxes temporels ne parasitent le plaisir narratif. La mécanique du temps s’efface devant la logique émotionnelle. Le scénario de Johnson, peaufiné pendant six ans, révèle une richesse rare. Derrière la rigueur du récit SF se cache une fable sur le libre arbitre, la rédemption et la possibilité de briser les cycles de violence. Looper débute comme un polar futuriste teinté de western — Johnson cite Sergio Leone parmi ses influences — puis glisse vers un drame intime, presque mélancolique, où l’humain transcende le conceptuel. Le film aborde toutes les grandes questions du voyage temporel, mais toujours au service des personnages. Loin d’être un simple film d’action, c’est une méditation sur les choix, leurs conséquences et la transmission générationnelle.

L’interprétation constitue un autre atout majeur. Bruce Willis n’avait pas semblé aussi investi depuis ses collaborations avec M. Night Shyamalan (Sixième SensIncassable). Son rôle de Joe âgé exploite parfaitement sa double image : celle du dur à cuire iconique et celle de l’homme fatigué, rongé par la perte. Sa performance révèle une sincérité désarmante, une mélancolie qu’on croyait disparue de son jeu. Johnson, en admirateur avisé, lui offre plusieurs moments d’anthologie, notamment cette séquence de café où il révèle trente ans de solitude et de regrets en quelques répliques ciselées.Face à lui, Joseph Gordon-Levitt, méconnaissable sous un maquillage subtil qui le rapproche de Willis, impressionne. Plutôt que de tomber dans l’imitation, il crée un personnage crédible, à la fois jeune loup et homme en devenir. Par petites touches, il évoque son aîné sans jamais forcer le trait. Au fil du récit, son jeu se densifie : on voit littéralement son regard changer, se durcir, s’humaniser. Une transformation intérieure parfaitement rendue.

Les seconds rôles enrichissent remarquablement l’ensemble. Emily Blunt, bouleversante en Sara, mère courage recluse dans une ferme isolée, apporte une dimension maternelle et protectrice au récit. Jeff Daniels, faussement bonhomme en Abe, patron des Loopers venu du futur, distille une menace souriante mémorable — sa tirade sur la France et les particularités culturelles du futur provoque l’hilarité tout en révélant la nostalgie de son personnage. Paul Dano, en Seth, ami tragique de Joe, incarne parfaitement la vulnérabilité face au système. Et surtout Pierce Gagnon, saisissant dans le rôle du petit Cid, déploie une intensité dérangeante qui doit beaucoup à la direction d’acteurs précise de Johnson. La photographie de Steve Yedlin, collaborateur récurrent de Johnson depuis leurs études, privilégie les tons terreux et les contrastes marqués, renforçant l’atmosphère oppressante du récit. La bande originale de Nathan Johnson, cousin du réalisateur, mêle orchestrations classiques et sonorités électroniques, créant une identité sonore unique qui accompagne parfaitement les enjeux émotionnels.

Et puis il y a cette conclusion. Tant de films ambitieux échouent à résoudre dignement leur propre complexité ; Looper atterrit au contraire avec une grâce rare. Sa fin, à la fois simple, bouleversante et cohérente, révèle le véritable message du film : le sacrifice de soi pour briser les cycles destructeurs. On quitte la salle avec le sentiment d’avoir vécu un grand moment de cinéma, un de ceux qui hantent longtemps après la projection.

Conclusion :La campagne marketing suggérait un film d’action futuriste à la Terminator — et la filiation n’est pas absente —, mais Looper s’avère bien plus cérébral et sentimental qu’annoncé. Ce n’est pas un blockbuster « action-packed », mais une œuvre de science-fiction adulte, réflexive et profondément humaine. Avec ce film, Rian Johnson s’impose comme un véritable auteur, capable de marier concept audacieux, émotion sincère et rigueur narrative. Looper redonne foi en la SF contemporaine : un futur classique déjà culte, et sans doute l’une des plus belles réussites de sa décennie.

Ma Note A-

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