GODZILLA (2014)

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En 2014, confier le retour du roi des monstres à Gareth Edwards relevait du pari audacieux pour la Warner Bros. et Legendary Pictures. Le cinéaste britannique s’était fait remarquer grâce à Monsters (2010), un premier long-métrage indépendant au budget lilliputien pour lequel il avait presque tout fait lui-même : réalisation, scénario et effets visuels sur son ordinateur personnel. Choisi sur la force de ce coup d’essai, Edwards ne renonce nullement à ses ambitions artistiques ni à son approche plus atmosphérique que spectaculaire, même aux commandes d’un blockbuster à 160 millions de dollars. Il livre avec Godzilla une œuvre d’une échelle visuelle ahurissante, qui préfère la poésie du chaos à la surenchère numérique gratuite. Du Godzilla original de Ishirô Honda (1954), Edwards n’oublie pas que le monstre est né du traumatisme historique des bombardements atomiques américains sur Hiroshima et Nagasaki. Il en reprend le ton sérieux, sombre et résolument dramatique ; point ici de second degré cynique, de répliques méta ou de personnages comiques pour désamorcer l’angoisse. D’un désastre nucléaire à l’autre, sa version, qui lie l’éveil des titans à un incident dans une centrale nucléaire fictive au Japon, fait directement écho à la catastrophe contemporaine de Fukushima (2011). Pour ancrer cette tragédie environnementale, Edwards choisit de filmer les événements « à hauteur d’homme », à travers les yeux de ses différents protagonistes : qu’ils soient savants impuissants, militaires débordés ou civils terrorisés. La caméra se penche rarement depuis le ciel ; elle reste au sol, coincée derrière la vitre sale d’un bus scolaire, sous les décombres d’un pont suspendu, ou à travers la visière embuée d’un soldat. Ce choix immersif redonne aux monstres leur dimension proprement écrasante. Pour structurer son récit, Edwards s’inspire ouvertement de la grammaire visuelle de Steven Spielberg. Toute la seconde partie du métrage rappelle La Guerre des Mondes (2005) à travers l’odyssée désespérée d’un père traversant un territoire dévasté. On y retrouve des morceaux de bravoure typiquement spielbergiens, comme la traversée d’un pont ferroviaire dans le brouillard, une bataille nocturne dont on ne devine le fracas que par des lueurs d’artillerie à flanc de colline, ou l’émergence d’une créature dont la silhouette arachnéenne évoque instantanément les tripodes martiens. C’est surtout dans l’esprit avec lequel il gère les apparitions de sa « vedette » que le réalisateur marche dans les traces de son glorieux aîné. À l’instar du Spielberg des Dents de la Mer (1975), Edwards ne révèle le Léviathan que par touches impressionnistes tout au long du film : une immense épine dorsale fendant la surface de l’océan, une patte colossale écrasant le tarmac, ou une silhouette de dinosaure titanesque noyée dans les fumées de San Francisco. Le cinéaste joue sciemment avec la frustration du spectateur. Parfois un peu trop, notamment lorsque, immédiatement après la première confrontation tant attendue à Hawaï, il coupe brutalement la scène pour ne laisser entrevoir la suite des combats que par le biais de flashs télévisés, contemplés en arrière-plan à travers les yeux d’un enfant (une autre signature visuelle très spielbergienne). Ce choix de la suggestion est d’autant plus fascinant qu’il prend le contre-pied de l’industrie. Là où des raisons techniques et un requin mécanique défaillant avaient dicté cette réticence à Spielberg en 1975, c’est pour des motifs artistiques diamétralement opposés qu’Edwards fait ce choix en 2014. Aujourd’hui, les effets visuels numériques ne posent plus aucune limite physique à la représentation du fantastique. À ce titre, le travail de la firme MPC (Moving Picture Company), la société alors en pleine ascension dans le domaine des effets spéciaux, est absolument fabuleux : le design de Godzilla est majestueux, lourd, texturé, et doté d’une physicalité organique sidérante. La structure moderne du blockbuster impose généralement, dès que les monstres sont révélés, d’enchaîner une série de duels destructeurs jusqu’à l’apothéose finale. À cause de cette construction mécanique, le dernier acte de beaucoup de grosses productions récentes, comme Man of Steel ou Pacific Rim (sortis en 2013), sature la rétine et peine à maintenir l’intérêt dans sa conclusion. Gareth Edwards prend le risque commercial immense de sacrifier le rythme de son deuxième acte afin de préserver l’impact de son final. C’est un choix payant : le dernier quart d’heure à San Francisco se révèle proprement dantesque et jouissif, offrant aux fans du King of the Monsters une catharsis d’une puissance iconique rarement atteinte. Le scénario de Max Borenstein réussit à maintenir un équilibre élégant entre le réalisme d’un film catastrophe et le respect de la mythologie de la Toho. Il préserve le caractère purement animal d’une créature préhistorique réveillée par l’homme, tout en relançant le statut de protecteur de l’équilibre naturel acquis par la créature au cours de sa longue histoire cinématographique. La justification de son affrontement contre les MUTOs (Massive Unidentified Terrestrial Organisms), de nature purement zoologique et parasitaire, est particulièrement intelligente. Cependant, traiter ces créatures comme des divinités ou des forces de la nature implique un revers de médaille dramatique. Les humains ne sont plus que des témoins insignifiants dont nous contemplons le déchirement face aux éléments. Ce parti pris formel sacrifie hélas les protagonistes humains. Malgré un casting de prestige, les comédiens ont peu à défendre. À l’exception de Bryan Cranston, formidable d’intensité tragique dans le premier acte du film, les acteurs sont condamnés à l’arrière-plan. Le manque de charisme flagrant d’Aaron Taylor-Johnson en soldat monolithique accentue ce déséquilibre, rendant le parcours familial des protagonistes assez désincarné. Sur le plan plastique, Godzilla est un chef-d’œuvre visuel. La réussite picturale du film doit énormément au travail remarquable du directeur de la photographie Seamus McGarvey. Ce dernier déploie une palette de couleurs crépusculaires, de fumées d’or et de cendres grises, se montrant bien plus inspiré ici que dans l’univers trop platement éclairé d’Avengers (2012). Cette splendeur esthétique est transcendée par la partition musicale d’Alexandre Desplat. Pour sa première incursion majeure dans l’univers du blockbuster à grand spectacle, le compositeur français livre une partition d’une superbe grandiloquence rétro, évoquant le souffle tragique d’Akira Ifukube tout en conservant une couleur symphonique moderne. Enfin, le montage très serré de Bob Ducsay (qui confirme son penchant pour les jeunes auteurs ambitieux après avoir œuvré auprès de Rian Johnson sur Looper) apporte au récit une belle fluidité dramatique.

Conclusion : Avec ce film majestueux, puissant et profondément atmosphérique, Gareth Edwards fait preuve d’une maîtrise plastique impressionnante. Il signe une œuvre d’auteur déguisée en blockbuster estival et rend un hommage souverain et inoubliable au Roi des Monstres.

Ma note : B+

La bande-annonce :

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