Les Huits Salopards [Critique] : l’enfer (blanc) c’est les autres …

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A chaque nouveau film de Quentin Tarantino on se retrouve à le regarder comme on le ferait un funambule : va-t-il tomber de son fil et échouer après tant de réussites ? En s’attaquant à un huis-clos presque théâtral de trois heures filmé en ultra-panavision il prend des risques et pourtant  ses détracteurs en seront pour leurs frais, l’échec sera pour une prochaine fois !

Le chasseur de primes John « Le Bourreau » Ruth (Kurt Russell)  ramène sa dernière prise Daisy Domergue à Red Rock pour être pendue et toucher sa prime. En chemin John prend un couple de passagers: le Major Marquis Warren (Samuel L. Jackson), un ancien soldat de l’Union lui aussi  chasseur de primes et un individu qui se prétend être le nouveau shérif de Red Rock, Chris Mannix (Walton Goggins), un  raciste ayant combattu dans des milices sudistes. Un blizzard les contraint à faire une halte dans un relais étape ou se trouvent déjà quatre mystérieux individus Bob « Le Mexicain » (Demian Bichir), qui dit remplacer les propriétaires de l’auberge partis visiter leur famille, le vieux général sudiste Sandy Smithers (Bruce Dern) , Oswaldo Mobray (Tim Roth) nouveau bourreau de Red Rock et le peu disert Joe Gage (Michael Madsen). Lentement la paranoïa et la tension vont monter …

Après une ouverture dans les grands espaces enneigés du Wyoming le film se mue en un huis-clos comme une version western de la première oeuvre de Tarantino  et c’est justement parce que  les arguments de ReservoirDogs et HatefulEight se ressemblent qu’ils permettent de constater son évolution. Hateful Eight reprend sur plus de trois heures un motif qu’on retrouve dans tous ses films : une montée graduelle en tension vers une inévitable dénouement (très, très, très) violent.  Si les dialogues ont toujours la même musicalité ils ne comptent pas forcément parmi ses meilleurs et sa collection de personnages (tous excellents au demeurant)  manquent d’un Hans Landa ou d’un Calvin Candie mais  pour la première fois le metteur en scène Tarantino prend le pas sur le scénariste vedette.

Hateful Eight est son film le plus abouti visuellement, son choix du 70 mm dans sa variante la plus rare, l’Ultra Panavision 70 (un format d’image extrêmement large permettant d’obtenir une précision d’image comparable au numérique tout en conservant la chaleur de la pellicule) semblait incongru au vu du sujet,  réservé jadis aux grandes fresques historiques comme Ben-Hur  sert pourtant le le huis-clos aussi bien que les panoramas. La largeur de l’image, son détail offre une vision d’ensemble du décor  nous renseignant sur la position de chaque protagoniste même quand celui-ci n’est pas au premier plan. La scénographie est presque un personnage à part entière, offrant quelques indices clé du mystère.

Autre innovation dans sa carrière Tarantino  fait appel pour la première fois à un compositeur (qu’il pilla tant de fois par le passé) l’immense Ennio Morricone. Ce dernier  signe sa première partition de western en 40 ans, lui qui avait renoncé au genre par respect pour la mémoire de Sergio Leone déclinant des offres de Clint Eastwood lui-même. Mais le score de Morricone est une partition anxiogène  plus proche de celle qu’il composa pour le « The Thing » de John Carpenter que des envolées lyriques de ses western spaghetti.

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John Ruth (Kurt Russell) , la moustache de Kurt Russell et Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh)

Plus que le western italien (si l’on excepte le  Le Grand Silence de Sergio Corbucci avec ses chasseurs de primes sous la neige) c’est bien dans le film d’horreur et le film de  Carpenter en particulier que l’on trouve l’inspiration majeure de Hateful Eight , certains plans comme les piquets plantés pour trouver le chemin des toilettes sont des citations directes, en plus bien sur de la présence de  Kurt Russell coincé dans un paysage glacial tentant de déterminer la vraie nature de ses compagnons. Il y a aussi un peu d’Agatha Christie, les personnages et le spectateurs tentant de trouver des réponses à de nombreux mystères : pourquoi ce bonbon traîne au sol ? ou sont les propriétaires du relais ?  Pourquoi est il si rempli alors qu’on est au beau milieu de nulle part ?

Le casting,  mélange des vétérans du Tarantinoverse , Michael Madsen  et Tim Roth (qui semble jouer comme Christoph Waltz) , de nouveaux venus dans l’univers de QT  Bruce Dern et Demian Bechir est sans surprise excellent mais  se distingue toutefois le trio majeur Samuel L. Jackson, Kurt Russell et le retour fracassant de Jennifer Jason Leigh.

Kurt Russell apporte tout son charisme, sa légende (et une moustache de folie) à son personnage qui constitue ,faute de mieux (il bat régulièrement sa prisonnière) notre repère moral , il est associé pour la majeure partie du film à Jennifer Jason Leigh , la comédienne considérée dans les années 90 comme une Robert DeNiro au féminin fait ici un retour en force dans le rôle de Daisy Domergue l’odieuse prisonnière de Ruth. Son rôle presque muet durant la plus grande partie du film repose sur une prestation physique incroyable, l’actrice crache et gronde, montrant des aspects différents de Daisy tout en restant en permanence haïssable.

THE HATEFUL EIGHT

Si il y a des acteurs Shakespearien indubitablement Samuel L.Jackson est un acteur Tarantinesque, aucun autre comédien ne parvient à retranscrire comme lui la musique de ses dialogues. Il apporte aussi  l’ambiguïté et la menace latente nécessaire au mystérieux Major Warren. Tarantino lui offre d’ailleurs un monologue d’anthologie presque aussi marquant que celui de Pulp Fiction ou son personnage se complaît à horrifier le général Sanders avec une histoire (vraie ou fausse ?) sur le terrible sort de son fils bien-aimé.

Les polémiques qui ont opposé la police américaine au réalisateur avant la sortie du film rappelle la nature politique du cinéma de Tarantino. Si le film se déroule lors de la période de reconstruction qui a suivi la guerre civile c’est bien une métaphore de l’état des relations raciales dans l’Amérique actuelle  que présente Hateful Eight. Et le constat de Tarantino est particulièrement pessimiste , l’idéal américain est une promesse trahie,  d’ailleurs comme l’a fait remarquer le critique US Devin Faraci le mot « nigger » si il est  toujours autant employé claque cette fois de façon plus choquante que dans ses précédents opus (ce qui lui valu l’inimitié de Spike Lee). Pourtant dans l’ ultime scène il laisse entrevoir l’espoir qu’un jour des hommes meilleurs pourront enfin faire vivre ce rêve. Mais Hateful Eight reste son oeuvre la plus nihiliste.

J’ai eu la chance  de voir le film dans sa version Roadshow et je dois dire que l’ouverture,l’entracte et bien sur la qualité de l’image donne une solennité assez particulière à la séance .On est AU CINÉMA.

Conclusion : Avec Les Huit Salopards  Quentin Tarantino nous offre à nouveau son cocktail  de tension, d’humour et de violence mais l’élève, comme avant lui Sergio Leone, au niveau d’un véritable opéra démontrant une maestria toujours plus grande.

Ma Note : A

Les Huit Salopard de Quentin Tarantino (sortie le 06/01/2016)

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3 réflexions sur “Les Huits Salopards [Critique] : l’enfer (blanc) c’est les autres …

  1. NeoDandy 11 janvier 2016 / 21 h 52 min

    Kurt Russel constitue « un repaire morale » ? La qualification prend effectivement son sens si on lui accorde ses principes moraux … Mais il n’hésite pas une seconde pour frapper sa cible, pour la maltraiter. On peut lui accorder une part de « moins pire », mais ses principes n’en font pas quelqu’un de « moral ». Il me semble.

    • Patrice Steibel 11 janvier 2016 / 22 h 28 min

      Oui c’est un peu exagéré mais il a quelques principes et idéaux meme si son comportement est odieux je le concede

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