TENET (2020)

La pandémie a propulsé le dernier film de Christopher Nolan, connu pour des œuvres telles qu’Inception et Dunkerque, en tant que véritable sauveur des salles de cinéma. Avec un budget record, le défi était de démontrer que son nom pouvait à lui seul attirer le public, habitué aux franchises. Grâce au succès de sa trilogie Batman, Nolan a poursuivi des projets ambitieux, allant d’Inception à Dunkerque et Interstellar. Tenet s’inscrit dans cette lignée, affirmant la vision cinématographique unique de l’auteur. L’influence de James Bond est palpable dans Tenet, qui propose une expérience à la Nolan tout en intégrant une empreinte bondienne. Le scénario suit les codes classiques du genre : une ouverture spectaculaire dans un opéra ukrainien, où le super agent John David Washington (vu dans BlacKkKlansman) affronte le maléfique oligarque russe Andrei Sator (Kenneth Branagh). La structure du film respecte les conventions du genre, avec un débriefing technique, une scientifique mystérieuse à la manière de Q, et une mission épique qui va de l’Inde à la Russie. La femme de Sator , Kat (Elizabeth Debicki), devient un enjeu crucial, ajoutant du suspense à la dynamique. À l’instar d’Inception, ce thriller d’espionnage sert de toile de fond à des concepts audacieux, notamment l’inversion, qui révèlent la véritable nature des enjeux au fil de l’intrigue, plongeant ainsi dans le territoire de la science-fiction.

Nolan a souvent été critiqué pour sa tendance à clarifier trop explicitement les règles de ses univers, ce qui ralentit le rythme de ses films. Cependant, dans Tenet, il adopte une approche minimaliste de l’exposition, rendant le récit plus direct et dynamique que ses précédents. Bien que la mise en scène d’action n’ait pas toujours été son point fort, il enchaîne ici les séquences avec une assurance nouvelle : poursuites en voiture, combats à mains nues (avec la touche spéciale de l’inversion) et fusillades. La fusion de rebondissements, de scènes d’action et d’une structure ludique maintient un rythme tel qu’on ne ressent pas la durée de deux heures et demie. Cependant, cette réduction de l’exposition peut rendre les concepts et les motivations des personnages plus obscurs. C’est tout le paradoxe de Tenet : être à la fois son film le plus rythmé et divertissant, tout en étant le plus complexe à suivre. Contrairement aux blockbusters contemporains, Tenet exige une implication et une concentration constantes de la part du spectateur. La densité d’informations et le rythme soutenu laissent peu de temps pour assimiler tous les concepts, même si le montage fluide permet de profiter de la déconstruction temporelle audacieuse à laquelle Nolan nous a habitués. À travers les dialogues parfois taquins de ses protagonistes, Nolan interpelle le spectateur, lançant des défis tels que « Essaie de suivre », « As-tu mal à la tête ? » ou « Il faut que tu cesses de penser en termes linéaires ! ». Tenet est conçu pour être disséqué et analysé, mais Nolan veille à ce que, malgré la complexité, les points clés de l’intrigue restent accessibles pour renforcer les effets dramatiques. Souvent perçu comme un auteur « froid », privilégiant la mécanique narrative à l’émotion, Tenet, comme nombre de ses films, tire sa puissance narrative des sentiments tels que l’amour et le regret. Les personnages, mus par le désir de corriger les erreurs du passé, incarnent une volonté profonde d’inverser le temps.

L’obsession de Nolan pour le temps, sa nature, sa perception et ses conséquences, se retrouve tout au long de son œuvre, depuis les reconstructions par des protagonistes amnésiques dans Memento et Insomnia, jusqu’aux actions simultanées à des échelles temporelles différentes dans Inception et Dunkerque , sans oublier les fractures temporelles engendrées par les voyages spatiaux dans Interstellar. Dans Tenet, le temps devient une matière malléable, manipulable, presque une arme. Bien qu’il nie s’attaquer au concept de voyage dans le temps, Tenet propose néanmoins sa propre version. Le titre, un palindrome, révèle la clé : le voyage se fait dans deux sens opposés, créant des séquences où les personnages passent littéralement de l’autre côté du miroir. Inspiré par Chris Marker et sa Jetée, Nolan explore la coexistence de versions chronologiquement différentes d’une même personne. L’aridité des environnements, la froideur des interactions et l’opacité des concepts rappellent la science-fiction soviétique, avec une touche tarkovskienne. Au-delà de la mécanique scénaristique, la force de Nolan réside dans sa capacité à créer des images d’une puissance durable. Son ambition avec Tenet est d’offrir une expérience immersive et viscérale, d’où son choix de formats larges et de décors monumentaux, plaçant le spectateur au cœur de l’action. L’utilisation intensive d’effets spéciaux physiques et de prises de vue réelles contribue à restaurer l’émerveillement des séquences d’action et fantastiques. Nolan souligne fièrement que Tenet compte moins d’effets numériques qu’une comédie romantique, préservant ainsi l’authenticité visuelle.

Nathan Crowley, fidèle à Nolan et designer de production sur Dunkerque et Interstellar, signe la direction artistique avec des décors brutalistes en béton et verre. Hoyte Van Hoytema, directeur de la photographie sur Dunkerque et Interstellar, illumine le film avec des teintes dominantes de noir, bleu et rouge. Malgré le départ de son monteur habituel, Nolan confie à Jennifer Lame, monteuse sur Hérédité et Manchester by the Sea, la tâche de composer la complexe symphonie des temporalités. Son montage précis et rythmé contribue à la clarté du récit. Le remplacement de Hans Zimmer par Ludwig Göransson, compositeur de Black Panther, apporte un score atmosphérique, mêlant percussions anxiogènes et envolées lyriques, ajoutant une dimension spectaculaire à Tenet.

En conclusion, Tenet peut être considéré comme l’équivalent pour Inception de ce qu’était Il était une fois dans l’ouest pour à Le Bon, la Brute et le Truand. Mêlant habilement thriller d’espionnage et science-fiction, Tenet incarne l’essence monumentale du cinéma de Nolan, prêt à diviser le public. Malgré une complexité qui nécessite une attention soutenue, le film peut sembler moins abouti émotionnellement que ses prédécesseurs Inception et Interstellar. Cependant, l’audace de Nolan transparaît dans cette œuvre spectaculaire, qui demeure sans doute son blockbuster le plus complexe et exigeant à ce jour.

Ma Note : B+

Un commentaire

  1. Je suis heureux de constater que je ne suis pas seul à avoir entr’aperçu le bout de « la jetée » de Chris Marker dans ce film. J’ai trouvé très belle cette image de femme inconnue plongeant du bateau qui hante les rêves de Kat. Il y en effet quelque chose d’Hitchcockien chez cette sublime blonde Elizabeth Debicki.
    Je reconnais aussi le reproche fait à Branagh d’en faire un peu trop (et sa propension à jouer les étrangers avec accent, tel son Poirot à bord de l’Orient Express). Mais je dois avouer qu’il m’a impressionné néanmoins, autant que le terrible Raoul Silva campé par Bardem dans Skyfall.
    Plus gênant est cette intrigue compliquée qui dessert l’émotion, effectivement ici plus secondaire que dans Interstellar ou Inception (voire les Batman). L’efficcaité prime. Cela tombe bien, elle est au rendez-vous.

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