
Avec Nosferatu, Robert Eggers (réalisateur de The Witch et The Lighthouse) confirme son fétichisme pour la reconstitution historique et le folklore, une obsession qui traverse toute sa filmographie. Malgré l’exigence et la rigueur de son cinéma, on perçoit également chez lui une envie de participer à une forme d’entertainment hollywoodien, créant ainsi un équilibre singulier entre érudition et accessibilité. Dès The Witch, il s’était imposé comme un cinéaste obsessionnel, nourri de traditions et de mythologies anciennes, avec un regard résolument influencé par le cinéma d’Europe de l’Est. Son Nosferatu ne fait pas exception, et l’on retrouve dans sa mise en scène une influence marquée du cinéma de Andrzej Żuławski (Possession), notamment dans le traitement de son héroïne. En cela, Eggers revisite le mythe vampirique en conservant une approche qui oscille entre l’horreur atmosphérique et une introspection quasi-mystique.
Le comte Orlok, tel que redéfini ici, est une figure monstrueuse à mille lieues des vampires romantiques et séduisants qui ont dominé le cinéma après Bela Lugosi. Fidèle à l’essence de Nosferatu de F.W. Murnau (réalisateur de Tabu), ce vampire est une créature de cauchemar, un cadavre ambulant rongé par la vermine. Mais loin de la figure rachitique à l’aspect de rat du film de Murnau, Eggers en fait également un colosse, vêtu des habits traditionnels des voïvodes slaves ou roumains, évoquant ainsi directement Vlad II Dracul, l’inspiration historique de Dracula, dont il arbore d’ailleurs l’épaisse moustache. Loin de l’image classique de la goule aux oreilles pointues, Bill Skarsgård (acteur dans It et Deadpool 2) véritable Lon Chaney du XXIe siècle métamorphosé sous un maquillage d’une richesse impressionnante, confère à Orlok une physicalité inédite. Sa performance, soutenue par une transformation vocale assistée par une chanteuse d’opéra, impose un vampire à la fois terrifiant et spectral.
La reconstitution historique, élément essentiel du cinéma d’Eggers, est ici d’une précision inouïe. Chaque décor, chaque costume, chaque lumière semble tiré d’un tableau ou d’une gravure du XIXe siècle, plongeant le spectateur dans une ambiance aussi immersive que pesante. Mais la performance qui marque le plus reste sans doute celle de Lily-Rose Depp (vue dans The King) dans le rôle d’Ellen Hutter, jeune épouse fascinée et terrifiée par le vampire. Son engagement physique confère à son personnage une présence presque surnaturelle. Sans avoir recours aux effets spéciaux, elle contorsionne son corps et module son visage de manière authentiquement effrayante, évoquant les grandes performances expressionnistes du cinéma muet. Face à elle, Willem Dafoe (Platoon, Spider-Man) incarne le professeur Von Franz, un chasseur de vampires excentrique et déterminé, livrant une prestation exaltée qui apporte une énergie viscérale et théâtrale au film.
Eggers ne se contente pas d’une relecture gothique du mythe vampirique : il en fait une métaphore du désir féminin et de la peur qu’il inspire aux hommes cherchant à le contrôler. À travers la relation entre le vampire et son héroïne, Nosferatu interroge la sexualité, la répression et la monstruosité perçue dans la libération des instincts. Ce sous-texte apporte une profondeur supplémentaire au récit et le distingue d’autres adaptations plus conventionnelles du mythe. Toutefois, si le film impressionne par son atmosphère et ses performances, il souffre de certaines longueurs, notamment dans son troisième acte, où le rythme se dilue avant un dénouement mémorable. Les seconds rôles, bien que joués avec talent – comme Nicholas Hoult (acteur dans X-Men Firdt Class et The Favourite) en Thomas Hutter, époux inquiet et naïf – restent dans l’ombre du trio central formé par Lily-Rose Depp, Willem Dafoe et Bill Skarsgård, qui dominent l’écran de leur présence.
Enfin, on retrouve chez Eggers une réticence à céder au spectaculaire, qui peut tantôt renforcer son approche atmosphérique, tantôt frustrer le spectateur. Il met en place des scènes de tension extrême, frôlant l’apothéose visuelle, mais choisit souvent de s’arrêter avant de les concrétiser pleinement, comme s’il craignait d’embrasser totalement la grandiloquence du cinéma de genre. Cela peut être vu comme une marque de cohérence artistique ou comme une limite potentielle. Nosferatu demeure néanmoins une œuvre fascinante, aussi érudite que sensorielle, confirmant Eggers la place comme un cinéaste singulier, soucieux de marier terreur et esthétisme avec une précision d’orfèvre.
Grand texte ! J’aurais aimé être conquis de la sorte. Hélas, je ne m’y retrouve pas du tout dans les manières de Eggers.
merci.