THE DIRTY DOZEN (1967)

En 1967, Robert Aldrich, cinéaste déjà aguerri par une filmographie éclectique et souvent corrosive, livre avec The Dirty Dozen (Les Douze Salopards) un film de guerre qui dynamite les conventions du genre. Loin des récits héroïques et patriotiques, Aldrich propose une œuvre brutale, ironique et profondément subversive, qui marque un tournant dans la représentation de la violence au cinéma et dans la manière de concevoir les films d’action en équipe. Ce long-métrage, à la fois divertissement musclé et pamphlet contre l’autorité, s’impose comme une pierre angulaire du cinéma américain post-classique.

Le film puise ses racines dans le roman éponyme d’E.M. Nathanson, lui-même inspiré par une unité réelle de parachutistes surnommée The Filthy Thirteen. Ces soldats indisciplinés, spécialisés dans les missions de sabotage derrière les lignes ennemies, auraient servi de modèle à cette escouade de condamnés envoyés en mission suicide. Aldrich, fasciné par cette histoire, voit dans ce matériau l’occasion de revisiter le film de guerre en y injectant une dose de cynisme et de chaos. Le projet, initialement envisagé comme une production classique, prend rapidement une tournure plus radicale sous la plume de Lukas Heller, scénariste avec qui Aldrich avait déjà collaboré sur What Ever Happened to Baby Jane? et Hush… Hush, Sweet Charlotte.

La mise en scène d’Aldrich est à l’image de ses personnages : directe, sans fioritures, mais toujours précise. Le réalisateur privilégie les plans larges pour capter la dynamique de groupe, tout en utilisant des contre-plongées pour accentuer la brutalité des confrontations. Le rythme est soutenu, alternant entre séquences d’entraînement quasi burlesques et scènes d’action d’une violence sèche. Le climax, situé dans le château français, est un modèle de tension et de montage parallèle, où chaque membre de l’équipe exécute sa tâche dans une chorégraphie mortelle. Aldrich ne cherche pas à glorifier la guerre, mais à en montrer l’absurdité. Les décors, souvent austères, renforcent cette impression de désenchantement. Le camp d’entraînement, construit par les prisonniers eux-mêmes, devient le théâtre d’une micro-société où l’autorité est sans cesse remise en question. Le château, lieu de l’assaut final, est filmé comme une forteresse décadente, symbole d’un pouvoir à abattre.

Le montage, signé Michael Luciano (collaborateur régulier d’Aldrich sur The Big Knife et Ulzana’s Raid), joue un rôle crucial dans la réussite du film. Il articule avec brio les différentes phases du récit : la sélection des prisonniers, leur entraînement, les tensions internes, puis la mission elle-même. Chaque séquence est montée avec une efficacité redoutable, sans temps mort, mais avec une attention particulière à la progression psychologique des personnages.Le montage du final, notamment, mérite d’être souligné : la simultanéité des actions, la montée en tension, les sacrifices, tout est orchestré avec une précision chirurgicale. Luciano parvient à maintenir une lisibilité parfaite malgré la complexité de l’opération, tout en accentuant le chaos ambiant.

Le casting de The Dirty Dozen est l’un de ses atouts majeurs. Lee Marvin, dans le rôle du Major Reisman, impose une présence magnétique. Vétéran de guerre lui-même, il incarne avec une justesse rare ce militaire désabusé, plus proche du hors-la-loi que du héros. Autour de lui, une galerie de personnages hauts en couleur : Charles Bronson (The Magnificent Seven, Death Wish), taciturne et efficace ; John Cassavetes (Rosemary’s Baby, Faces), nerveux et imprévisible ; Telly Savalas, inquiétant en fanatique religieux ; Donald Sutherland, lunaire et décalé. Chaque acteur apporte une nuance à son personnage, malgré le peu de temps d’exposition dont certains disposent. Le film parvient à créer une dynamique de groupe crédible, où les tensions internes sont aussi importantes que la mission elle-même. Cette alchimie entre les comédiens donne au film une énergie brute, presque anarchique, qui le distingue des productions plus policées de l’époque.

La musique de Frank De Vol (compositeur également sur Cat Ballou et Guess Who’s Coming to Dinner) accompagne le film avec une certaine ambivalence. Les thèmes militaires, parfois pompeux, sont détournés pour souligner l’ironie de la situation. La fanfare qui accueille les prisonniers lors de leur arrivée à la base est un exemple parfait de cette approche : au lieu de magnifier l’armée, elle en souligne le ridicule. La bande-son joue aussi sur les contrastes : des moments de silence oppressants précèdent les explosions de violence, renforçant l’impact émotionnel. Le thème principal, martial et répétitif, devient une sorte de leitmotiv ironique, comme si la musique elle-même se moquait de la mission.

The Dirty Dozen a ouvert la voie à une multitude de films mettant en scène des équipes de marginaux réunis pour une mission impossible. On pense bien sûr à The Wild Bunch de Sam Peckinpah, qui pousse encore plus loin la logique nihiliste, mais aussi à Kelly’s Heroes, Inglourious Basterds, Suicide Squad, Guardians of the Galaxy ou The Expendables. Tous reprennent, à leur manière, la structure narrative et l’esprit de rébellion du film d’Aldrich. Le film a également influencé la manière de représenter la violence au cinéma. En 1967, montrer des soldats américains brûlant vifs des officiers allemands dans une cave était une audace rare. Cette brutalité, assumée et non édulcorée, a contribué à faire évoluer les standards hollywoodiens, préparant le terrain pour les œuvres plus radicales des années 70.

Conclusion : The Dirty Dozen n’est pas un film de guerre comme les autres. C’est une œuvre de rupture, qui refuse les conventions et les idéaux. Aldrich y déploie une vision du monde sombre, où la violence est un outil, mais jamais une solution. En réunissant une bande de marginaux pour une mission suicidaire, il interroge la notion même de rédemption et d’héroïsme.Brutal, cynique, mais incroyablement maîtrisé, le film reste aujourd’hui une référence incontournable du genre. Il incarne une époque où le cinéma osait encore bousculer les certitudes, et où les salopards avaient leur mot à dire.

Ma Note : A

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