[BLAST FROM THE PAST] UN JUSTICIER DANS LA VILLE

Quand trois délinquants après avoir attaqué sa femme et sa fille dans leur appartement de New York – la première meurt dans l’attaque, la seconde est plongée dans un état catatonique – sont libérés suite à une erreur de procédure Paul Kersey (Charles Bronson) un pacifique architecte prend sur lui de nettoyer son voisinage, il parcourt désormais les rues, les parkings, le métro, afin d’attirer et de tuer tous les voyous qu’il rencontre et qui veulent l’agresser la nuit tombée. Devenu une célébrité anonyme il fini par attirer l’attention de la police. Un justicier dans la ville reste 46 ans après sa sortie le film emblématique sur la légitime défense et le plus grand succès de Charles Bronson qui, si il y trouva un de ses rôles emblématiques, finira enfermé dans ce personnage de justicier mutique jusqu’à la fin de sa carrière. Mais si le film est resté un classique c’est qu’il a, contrairement à ses suites nanardesques produites à la chaîne par la Cannon (c’est le célébre Dino De Laurentiis qui produisit l’original) de nombreuses dimensions.

Le film sort dans un contexte particulier celle d’une criminalité en hausse dans les grandes métropoles qui provoqua une vague de défiance vis à vis de la Justice et un vrai débat sur la légitime défense. Ce contexte inspira de nombreux films (dont le plus « honorable » Taxi Driver) mais c’est bien Death Wish qui va le cristalliser auprès du grand public. Le film de Michael Winner s’inscrit dans un contexte politique encore plus large annonçant un virage radical dans la politique américaine. Les troubles des années soixante, la débâcle et les mensonges de la guerre du Vietnam et le scandale du Watergate remettent en cause les fondements de l’image d’une toute puissante qu’avait d’elle-même l’Amérique profonde depuis la seconde guerre mondiale. Naît alors un sentiment profond d’impuissance qui avec la crise économique née du choc pétrolier va déclencher un réflexe réactionnaire plutôt que progressiste et finira par porter Ronald Reagan au pouvoir. Comme le canari dans la mine, le succès du film et sa nostalgie d’une justice de frontière – la visite que fait au cours du film Kersey au Texas est très symbolique- annonce cette révolution conservatrice qui vient.

Si il y a bien sur des raisons dramaturgiques qui poussent à faire du personnage de Bronson un bleeding heart liberal objecteur de conscience pendant la guerre de Corée, est un pacifiste qui a horreur de la violence et des armes à feu avant sa mutation en vigilante impitoyable. L’intention idéologique est évidente. Winner montre ainsi que les bonnes âmes quand elles sont face à la réalité de la violence urbaine n’ont d’autres réflexes que de se réfugier dans la « vraie justice » leurs bonnes intentions se fracassant sur le mur du réel. Pour révéler la vérité à son héros il le confronte à une délinquance caricaturale composée d’individus purement nuisibles. Comme le firent remarquer les critiques américaines pour se prémunir d’attaques sur le racisme les voyous du film sont de toutes les origines mené par un jeune Jeff Goldblum. On rappelle ici qu’avant d’être le sémillant paléontologue de Spielberg ou le dandy loufoque d’aujourd’hui, il a longtemps été une figure inquiétante, exploité par David Cronenberg dans son remake de La Mouche (et aussi par le français Philippe Setbon dans Mister Frost !). Comme souvent dans ce cinéma « réactionnaire » il y a une contradiction entre les valeurs morales primordiales qu’elles défendent et leur complaisance à montrer la violence. Winner qui avait déjà montré son goût pour le cinéma d’exploitation dans Les Collines de la Terreur s’épanouit ici dans les scènes d’agression crue, cette passion trouvant son point culminant dans l’insoutenable scène de viol du deuxième volet.

Certes le film a une dimension idéologique mais il présente l’évidence de ses solutions radicales sous la forme d’une série B ultra-efficace. Un justicier dans la ville fonctionne selon le modèle qui sera repris dans nombre d’ »origin stories » de super-héros : l’incident qui va déclencher la transformation du héros en justicier, ses premiers pas maladroits et ses expérimentations – ici d’excellentes scènes où Bronson / Kersey utilise d’abord comme arme des bas remplis de pièces de monnaie – avant de se fixer sur le pistolet qu’il avait reçu en cadeau dans sa « vie d’avant ». On se projette évidemment dans le personnage, ainsi quand ses activités mettent la police sur sa piste on est de son coté espérant que le lieutenant Ochoa du NYPD (Vincent Gardenia) ne parviendra pas à le neutraliser. Tourné sur les lieux de l’action dans un New York plus sombre, plus sale et effrayant qu’il ne l’est aujourd’hui, Michael Winner crée avec la photographie granuleuse de son chef opérateur Arthur J. Ornitz une ville d’une beauté inquiétante et menaçante. Le score percutant et anxiogène d’Herbie Hancock achevant de lui donner une vraie texture.

Enfin Un justicier dans la ville se distingue par un élément qui disparaîtra de ses suites : l’ambiguïté qu’il maintient en permanence. On la retrouve dans le personnage d’Ochoa qu’on sent en fait partagé sur la croisade de Kersey qu’il traque plus par obligation que par conviction. Il finira par choisir une solution à la Ponce Pilate en se débarrassant du problème et laissant le soin à ses camarades de Chicago de le régler. Mais l’aspect le plus révélateur du film quand au regard qu’il porte sur la croisade de son héros est que Bronson ne retrouvera jamais les hommes qui ont attaqué sa famille. Ces voyous disparaissent du film assez tôt, ainsi lorsque Kersey commence à tuer, aucune de ses cibles n’a de lien avec l’attaque qu’ont subie les siens, il n’est qu’un homme brisé qui décide de soigner sa souffrance en tuant. A moins qu’il ne finisse par y prendre plaisir et que ce souhait de mort traduction littérale de Death Wish ne soit une pulsion primale qui l’a toujours habité et que l’agression de sa famille a libéré. C’est un peu le sens qu’on peut donner au plan final du film, un des plus iconiques du cinéma à nos yeux, qui voit Kersey mimer un pistolet en direction d’une bande de jeunes un sourire sadique animant le visage jusquel à minéral de l’acteur. La musique anxiogène de la scène pourrait très bien illustrer un slasher-movie. Cette scène positionne ainsi le personnage non pas comme un noble justicier mais presque comme un boogeyman, ultime ironie pour un film censé promouvoir l’auto-justice.

MA NOTE : B+

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