
Il est des films qui, malgré un accueil mitigé à leur sortie, finissent par s’imposer comme des œuvres cultes, des jalons dans l’histoire du cinéma. True Romance (1993), réalisé par Tony Scott et écrit par Quentin Tarantino, appartient à cette catégorie. Ce thriller romantique, à la fois brutal et tendre, est une ode au cinéma de genre, un cocktail explosif de références pop, de dialogues ciselés et de personnages bigger than life.
Avant de devenir le cinéaste iconoclaste que l’on connaît, Quentin Tarantino était un employé de vidéoclub passionné, nourri aux films de kung-fu, aux séries B et aux polars italiens. True Romance est son premier scénario achevé, écrit avant même Reservoir Dogs (1992). Il y injecte ses obsessions : la culture pop, les dialogues percutants, les antihéros marginaux et les situations extrêmes. Le script, initialement plus long, fut scindé en deux parties, l’autre donnant naissance à Tueurs nés (1994) réalisé par Oliver Stone. Tony Scott, alors auréolé du succès de Top Gun (1986) et Le Dernier Samaritain (1991), tombe amoureux du scénario. Il y voit une histoire d’amour moderne, violente et sincère, et décide de le porter à l’écran. Tarantino, qui rêvait de le réaliser lui-même, accepte de céder les droits pour financer son premier film. Le résultat est une œuvre hybride, où la patte de Tarantino se mêle à l’esthétique flamboyante de Scott.
True Romance est un film de collisions. Celle entre l’écriture nerveuse de Tarantino et la mise en scène stylisée de Scott. Le premier injecte une verve unique, des dialogues qui claquent, des références à Elvis, Sonny Chiba ou The Mack. Le second sublime le tout avec une photographie saturée, des ralentis, une caméra mobile et une direction artistique pop. Le film emprunte à Badlands (1973) de Terrence Malick son thème musical (le fameux « You’re So Cool » de Hans Zimmer, inspiré de Carl Orff) et son idée de narration en voix off. Il convoque aussi Bonnie and Clyde (1967) dans sa structure de cavale amoureuse. Mais il les détourne pour créer une œuvre plus excessive, plus baroque, plus postmoderne.
Le casting de True Romance est une véritable réunion de famille du tout-Hollywood des années 90. Christian Slater incarne Clarence Worley, geek romantique et impulsif, avec une sincérité désarmante. Patricia Arquette, dans le rôle d’Alabama, est solaire, sauvage, touchante. Leur alchimie est palpable, leur couple devient instantanément iconique. Autour d’eux gravitent des seconds rôles hallucinés : Gary Oldman halluciné en pimp blanc qui se prend pour un jamaïcain , Dennis Hopper en père stoïque, Christopher Walken en mafieux sicilien, Brad Pitt en colocataire camé, James Gandolfini futur Tony Soprano effrayant en tueur sadique, Val Kilmer en Elvis fantomatique. Chacun apporte une couleur, une folie, une intensité qui rend le film inoubliable.
Tony Scott, souvent critiqué pour son style clipesque, trouve ici un équilibre rare. Sa mise en scène épouse le rythme du scénario sans le trahir. Il filme les scènes d’action avec nervosité, mais sait aussi capter les moments de tendresse. La scène du face-à-face entre Hopper et Walken est un chef-d’œuvre de tension verbale, filmée avec sobriété et efficacité. Les décors, costumes et accessoires participent à l’identité visuelle du film. Clarence et Alabama sont des icônes pop : chemise hawaïenne, mini-jupe vache, lunettes teintées. Le motel, le cinéma, le fast-food, le studio hollywoodien : chaque lieu est chargé de sens, de références, de textures.
Le montage, signé Michael Tronick et Christian Wagner, privilégie une narration linéaire, contrairement à la structure éclatée que Tarantino affectionnera plus tard (Pulp Fiction, Jackie Brown). Ce choix, imposé par Scott, donne au film une fluidité qui renforce l’attachement aux personnages. Le rythme est soutenu, les scènes s’enchaînent sans temps mort, mais la tension monte progressivement jusqu’à l’apothéose finale. La musique de Hans Zimmer est un contrepoint génial à la violence du récit. Le thème principal, joué au xylophone, évoque une comptine enfantine, une innocence perdue. Il accompagne les moments de grâce entre Clarence et Alabama, créant un contraste bouleversant avec les scènes de fusillade ou de torture. La bande-son inclut aussi du rock, du rap, du classique : Aerosmith, Soundgarden, Elvis Presley, Léo Delibes. Chaque morceau est utilisé avec pertinence, pour souligner une émotion, une rupture, une ironie. Le film devient une playlist émotionnelle, un voyage sonore.
À sa sortie, True Romance ne rencontre pas le succès escompté. Le box-office est décevant, la critique divisée. Certains reprochent la violence, d’autres saluent l’écriture. Mais avec le temps, le film gagne ses galons de culte. Il est redécouvert, réévalué, célébré.Les performances des acteurs sont unanimement saluées. Slater trouve ici son rôle le plus emblématique (avec Pump Up the Volume), Arquette explose (avant Lost Highway), Oldman et Walken livrent des prestations d’anthologie. Le film devient une référence pour les cinéphiles, les scénaristes, les réalisateurs. True Romance a influencé toute une génération de cinéastes. Son mélange de genres, son ton décalé, sa galerie de personnages ont ouvert la voie à des films comme Go, Kiss Kiss Bang Bang, Domino (également réalisé par Scott), ou même Natural Born Killers. Il a aussi contribué à imposer Tarantino comme une voix singulière du cinéma américain. Le film est aujourd’hui cité, parodié, analysé. Des scènes comme celle du « Sicilian speech » ou du motel sont devenues cultes. Des réalisateurs comme Edgar Wright ou Matthew Vaughn revendiquent son influence. Il est aussi célébré dans la culture pop, les séries, les clips, les jeux vidéo.
Conclusion : True Romance est plus qu’un film. C’est une déclaration d’amour au cinéma, aux marginaux, aux rêveurs, aux amoureux. C’est une œuvre qui ose tout, qui mélange les genres, qui embrasse la folie et la tendresse. C’est un film qui, trente ans après, continue de fasciner, d’émouvoir, de faire vibrer. Et comme le dit Alabama dans le dernier plan, en regardant son fils : « You’re so cool. » Oui, True Romance est cool. Mais il est surtout sincère, audacieux, inoubliable.