
Sorti à une époque où le cinéma de genre oscillait entre les étreintes moites de l’horreur slasher et les muscles huilés des films d’action, ce film audacieux a réussi le pari improbable de fusionner thriller politique, science-fiction psychédélique et horreur onirique pour créer une œuvre profondément originale, aussi déconcertante que fascinante. Quarante ans plus tard, son voyage dans les méandres de la psyché humaine conserve une fraîcheur et une inventivité désarmantes, offrant une critique toujours pertinente des peurs collectives et des manipulations géopolitiques.
Le parcours de développement de Dreamscape est presque aussi tortueux qu’un rêve lucide. Le scénario, initialement intitulé The Dream Master, est l’œuvre de David Loughery, alors jeune scénariste qui, fasciné par les recherches sur le sommeil et les rêves lucides, a imaginé une intrigue mêlant parapsychologie et espionnage. Le projet a traîné plusieurs années dans les limbes hollywoodiennes, passant de mains en mains, jusqu’à ce que le producteur Bruce Cohn Curtis ne le sorte de sa torpeur. Inspiré par la montée en puissance des études sur le sommeil paradoxal et l’exploration des états de conscience altérés – un sujet dans l’air du temps, porté par des best-sellers comme Les Pouvoirs du cerveau – le film s’est construit sur une idée simple mais géniale : et si l’on pouvait entrer dans les rêves des autres, non pas pour observer, mais pour interagir, guérir… ou tuer ? C’est cette prémisse, à la croisée de Freddy Krueger (qui naîtra un an plus tard) et de James Bond, qui a séduit Chuck Russell, alors un jeune réalisateur. Il voyait en Dreamscape l’opportunité de créer un film hybride, un thriller d’espionnage qui ne se passerait pas dans les ruelles sombres d’une capitale européenne, mais dans le paysage infiniment plus dangereux et imprévisible de l’inconscient humain.
Dreamscape est un film-caméléon, qui puise sans complexe dans un riche patrimoine cinématographique et littéraire. Son influence la plus évidente est bien sûr The Nightmare on Elm Street de Wes Craven (1984), bien que les deux films aient été développés presque simultanément, témoignant d’une fascination de l’époque pour le sommeil comme territoire d’horreur. Mais là où Craven opte pour l’horreur pure, Russell mise sur un mélange des genres. On sent également l’ombre portée de Altered States de Ken Russell (1980) pour sa représentation hallucinée des voyages intérieurs, et celle, plus ancienne, de Forbidden Planet (1956) pour son exploration des « monstres du Ca ». Le film emprunte au thriller paranoïaque des années 70 (Les Trois Jours du Condor), avec son complot gouvernemental sordide, et n’est pas sans rappeler les explorations psychédéliques de Videodrome de David Cronenberg (1983) dans sa volonté de rendre tangible l’intangible. C’est ce syncrétisme assumé qui fait sa force.
Chuck Russell aborde la narration visuelle avec une agilité remarquable. Son défi était de taille : différencier le monde onirique de la réalité, sans pour autant tomber dans un symbolisme lourd ou des effets spéciaux tape-à-l’œil. Sa solution fut d’opter pour une esthétique « réaliste magique ». Les séquences de rêve sont ancrées dans une logique narrative propre au dormeur, mais bousculée par des distortions subtiles. Les techniques employées sont variées et ingénieuses pour l’époque. Russell utilise abondamment les surimpressions, les fondus enchaînés et les jeux de lumière (notamment les fumigènes et les filtres colorés) pour créer une atmosphère vaporeuse et instable. Les décors, bien que physiques, sont souvent filmés avec des focales déformantes (grands angles) et des perspectives forcées, créant un sentiment d’oppression ou de vertige. La séquence du cauchemar de l’enfant, peuplé par le « Homme aux Serpents », est un chef-d’œuvre de tension progressive, où la caméra devient le regard paniqué de l’enfant, fuyant dans un couloir qui semble s’allonger à l’infini, préfigurant l’iconographie de Freddy Krueger.
Pour Chuck Russell, Dreamscape est le film fondateur. Après avoir dirigé des séries B, c’est avec cette œuvre qu’il prouve son talent pour mêler action, horreur et concept fort, une signature qu’il perfectionnera plus tard avec The Mask (1994) et Eraser (1996). Côté acteurs, le film est un véritable tremplin. Dennis Quaid (The Day After Tomorrow, Far from Heaven), alors jeune première vedette, incarne avec un charisme canaille et une pointe de vulnérabilité parfaite Alex Gardner, l’anti-héros par excellence. Mais le casting est un coup de génie pour deux rôles secondaires. Kate Capshaw (Indiana Jones and the Temple of Doom), rayonnante et intelligente, évite avec brio l’écueil de la simple romance et apporte une crédibilité scientifique essentielle. Le vrai clou du spectacle réside dans le duo d’antagonistes. Christopher Plummer (The Sound of Music, Beginners) incarne avec une élégance diabolique le machiavélique Bob Blair. Mais la performance la plus marquante, la plus électrisante, revient sans conteste à David Patrick Kelly (The Warriors, Twin Peaks) dans le rôle de Tommy Ray Glatman. L’acteur, déjà célèbre pour son rôle de Luther dans The Warriors et son terrifiant « Warriors, come out to play-ay! », vole littéralement chaque plan où il apparaît. Il incarne le tueur onirique avec une sensualité malsaine, un cynisme narcissique et une froideur reptilienne qui glace le sang. Ses murmures menaçants et ses regards de braise créent une présence antagoniste d’une intensité rare, bien plus complexe et troublante qu’un simple méchant. Leur confrontation finale est l’un des points d’orgue du film. Et comment ne pas mentionner la présence, légendaire, de Max von Sydow (The Seventh Seal, Star Wars: The Force Awakens) qui apporte au Dr. Paul Novotny une gravité et une autorité morale indispensables.
Le casting est la colonne vertébrale du film. Dennis Quaid est parfait pour incarner Alex, un personnage qui doit être à la fois charmeur, égocentrique et capable d’une profonde empathie. Quaid joue avec une désinvolture de playboy qui cache une véritable peur de l’engagement et des responsabilités. Son voyage est celui d’une rédemption par l’onirisme. Mais c’est dans l’antagonisme que le film trouve son étincelle. La performance de David Patrick Kelly est une masterclass de villenie . Il construit un tueur d’une élégance perverse. Il est l’ombre malsaine d’Alex, ce qu’il aurait pu devenir s’il avait utilisé ses dons pour le mal. Leur combat final, un duel psychique qui se matérialise en une transformation monstrueuse, est un morceau de bravoure où Kelly se donne à fond, passant du cynisme à la rage pure avec une intensité brûlante et inoubliable.
L’esthétique de Dreamscape est un parfait reflet des années 80, le monde « réel » est filmé dans des tons froids, bleutés et gris, avec des décors bureaucratiques et des costumes sobres (costumes trois-pièces, blouses de labo). À l’inverse, les séquences oniriques explosent de couleurs saturées : des rouges passion, des verts acides, des lumières néon. Les décors, bien que modestes, sont astucieux. Le rêve de l’enfant est un couloir domestique transformé en gouffre terrifiant par des jeux de lumières et de fumée. Le cauchemar nucléaire du Président est un désert post-apocalyptique d’une grande force visuelle. Les costumes des rêves sont aussi des extensions des psychés : la tenue de cowboy de l’enfant, le smoking d’Alex, et bien sûr, la créature hybride Hommeaux-Serpents, un effet pratique remarquable conçu par Craig Reardon qui, bien que daté, conserve un pouvoir d’évocation certain grâce à son design grotesque et inquiétant.
Le montage, signé Lois Freeman-Fox, est essentiel pour naviguer entre les différents niveaux de réalité. Le rythme est habilement calibré : lent et intrigant pour les séquences d’exposition, il accélère progressivement jusqu’à devenir frénétique lors des plongées oniriques. Les transitions sont particulièrement inventives : un fondu sur l’œil d’un personnage, un mouvement de caméra qui glisse d’un monde à l’autre, créant une fluidité constante qui brouille les frontières et maintient le spectateur dans un état de légère confusion, à l’image des personnages. La bande-son de Dreamscape est un personnage à part entière. La partition de Maurice Jarre (Lawrence of Arabia, Ghost) évite les poncifs électroniques de l’époque pour un mélange de thèmes orchestraux romantiques et de motifs plus expérimentaux et inquiétants pour les séquences de cauchemars.
S’il a été quelque peu éclipsé par le phénomène Nightmare on Elm Street, son approche est pourtant plus mature et plus politique. Dreamscape n’est pas qu’un film sur des monstres qui tuent dans les rêves ; c’est un film sur la manipulation médiatique, la peur nucléaire (ultra-présente à l’époque) et la responsabilité du pouvoir. La séquence où Alex doit apaiser les cauchemars du Président des États-Unis, hanté par une apocalypse atomique, est d’une puissance rare et d’une pertinence qui n’a, hélas, pas vieilli. Son héritage se perçoit dans des œuvres aussi diverses que Inception de Christopher Nolan pour sa logique onirique, ou Paprika de Satoshi Kon pour son esthétique psychédélique.
Il est impossible d’évoquer Dreamscape sans parler de son affiche iconique, une création signée du maître incontesté de l’art de l’affiche de cinéma des années 80 : Drew Struzan. Son travail, reconnaissable entre mille, a défini l’identité visuelle de dizaines de films cultes (dont Star Wars, Indiana Jones, Back to the Future), et Dreamscape ne fait pas exception. L’affiche n’est pas une simple illustration publicitaire ; c’est une porte d’entrée visuelle, une parfaite synthèse des thèmes et du ton du film. Aujourd’hui, cette affiche est bien plus qu’un outil marketing vintage ; c’est une pièce de collection, une œuvre d’art qui témoigne du talent d’un des plus grands artistes de l’histoire du cinéma et qui a grandement contribué à forger l’identité mémorable de Dreamscape.
Conclusion : Dreamscape mérite amplement d’être sorti de l’ombre de ses successeurs plus célèbres. Ce film audacieux, porté par une réalisation inventive, un scénario malin et des performances électrisantes – notamment celle, absolument culte, de David Patrick Kelly – reste une expérience cinématographique unique.