RESERVOIR DOGS (1992)

Dans la scène d’ouverture de Reservoir Dogs, une demi-douzaine de durs discutent cruement de la signification de la chanson Like a Virgin de Madonna. Ce qu’ils en disent peut paraître ridicule, mais c’est la rapidité et la profondeur de leur repartie qui interpellent. Cette scène de dialogue ne se contente pas de planter le décor : en nous dressant une esquisse du caractère de chacun, elle indique au spectateur qu’il a affaire à de véritables professionnels. C’est aussi une véritable musique au rythme unique qui marque l’entrée fracassante de Quentin Tarantino (Pulp Fiction, Jackie Brown) dans le monde du cinéma. De cette séquence de dialogue initial à son final, le kid de Knoxville impose son style : dialogues d’anthologies, des références à la pop-culture de la fin du XXe siècle, une structure narrative complexe, une bande-son inoubliable à base de standards oubliés des seventies qui donne à ses films une atmosphère inimitable, des éclats de violence souvent ironiques et, beaucoup d’humour noir.

L’intrigue est simple : un groupe de braqueurs est rassemblé par un même commanditaire, Joe (Lawrence Tierney), pour un braquage qui va mal tourner. Fuyant séparément, les survivants se retrouvent dans un hangar pour déterminer lequel d’entre eux les a trahis. Tarantino utilise cette quasi-unité de lieu comme un laboratoire où les personnalités vont se heurter comme dans un accélérateur de particules : la tension monte, des alliances se font et se défont jusqu’à un dénouement digne d’une tragédie antique. Il déconstruit cette histoire classique de braquage en délinéarisant l’action. Passé un générique aujourd’hui iconique, où les criminels portant tous le même costume marchent au son du Little Green Bag de George Baker Selection, il nous projette in media res dans une voiture où, après le braquage, Harvey Keitel amène un Tim Roth, grièvement blessé, vers la sécurité d’un ancien entrepôt où les rescapés se rassemblent. Le film revient alors avant son point de départ, quand le cerveau de l’opération, Joe, et son fils, Nice Guy Eddie (Chris Penn), forment leur équipe. Chaque homme reçoit un nom de code (couleur) : M. White (Harvey Keitel), M. Orange (Tim Roth), M. Pink (Steve Buscemi) et M. Blonde (Michael Madsen).

Par une série de flashbacks, QT éclaire la personnalité de chacun des protagonistes, parfois à rebours des scènes de présentation, faisant naître le doute chez le spectateur : M. Blonde est-il le psychopathe que décrivent les témoins du braquage ou bien le plus fidèle des fidèles qui vient de passer plusieurs années de prison sans trahir Joe ? C’est ce que nous montrent ces flashbacks. Reservoir Dogs est une ode à la force de la narration : des pans entiers de l’intrigue nous sont racontés par ses protagonistes plus qu’ils nous sont montrés. C’est la construction d’un récit crédible qui permettra à l’agent fédéral d’infiltrer la bande ; c’est la fiction du code d’honneur parmi les criminels auquel va se raccrocher jusqu’au bout M. White qui va le conduire à sa perte. Des critiques ont souvent reproché à Tarantino la violence de ses films et son utilisation jugée irresponsable. Pourtant, son rapport à la violence, établi dès son premier film, est bien plus responsable que sa réputation ne le laisse croire. Si elle fascine évidemment cet amateur de western et d’horreur et imprègne son univers, la violence chez QT se déroule souvent hors-champ. Si elle apparaît cool, elle ne le reste jamais très longtemps. Ainsi, dans la célèbre scène où Blonde torture en dansant un otage, la caméra se détourne au moment où il lui découpe l’oreille avec une lame de rasoir. Jusqu’à ce moment de bascule, le spectateur est séduit par le braqueur qui apparaît détendu, avant que sa véritable nature se dévoile et que la vision du spectateur ne bascule à son tour. Sous ses airs de sale gosse, Tarantino n’est pas un nihiliste, mais un moraliste : dans son cinéma, ceux qui vivent de et par la violence en meurent.

La distribution est excellente, visiblement ravie d’être servie avec de tels dialogues que chacun délivre avec un naturel confondant pour en tirer des scènes émotionnellement convaincantes. Harvey Keitel (Mean Streets, The Piano), sans qui le film n’aurait pu voir le jour, est parfait. Son M. White est à la fois une sorte de figure paternelle, mais perd parfois tout contrôle quand on touche à ce qui semble faire écho à des traumas profonds. Steve Buscemi (Fargo, The Big Lebowski), les yeux écarquillés, s’il semble paniquer pendant une grande partie du film, fait aussi ressentir l’intelligence de M. Pink, seul de la bande à agir de façon rationnelle. Tim Roth (Rob Roy, The Hateful Eight) supporte le poids émotionnel du film. Son calvaire et sa relation avec Keitel (Taxi Driver, Cop Land) marquent les esprits. Bien sûr, Michael Madsen (Thelma & Louise, Donnie Brasco) marque les esprits avec son approche décontractée de l’interprétation de ce qui reste un des plus grands psychopathes de l’écran, et le rend d’autant plus terrifiant. Chris Penn (True Romance, Starsky & Hutch), en héritier du crime colérique, est lui aussi inoubliable. On notera parmi les « gueules » qui pimentent l’ensemble celle burinée d’Edward Bunker (Runaway Train, The Animal Factory), ancien taulard et auteur de romans noirs.

Conclusion : Comme John Huston (The Maltese Falcon, The Treasure of the Sierra Madre) et Stanley Kubrick (A Clockwork Orange, Dr. Strangelove) avant lui, Quentin Tarantino utilise la figure du hold-up raté pour démontrer l’absurdité existentielle d’un crime parfait. Reservoir Dogs est une comédie nihiliste qui montre que la nature humaine ira toujours à l’encontre des plans les mieux conçus. Son film en revanche est quasi parfait et a rejoint depuis les classiques du genre.

Ma Note : A

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