
Dans le panthéon du cinéma d’action des années 1990, décennie dominée par les héros bodybuildés et les cascades défiant les lois de la gravité, Cliffhanger se dresse comme un monument. Réalisé par le Finlandais Renny Harlin, maître du spectacle à qui l’on doit le percutant Die Hard 2, et porté par un Sylvester Stallone en quête de rédemption, ce thriller vertical n’est pas seulement une décharge d’adrénaline pure ; il est le fruit d’une ambition démesurée qui a transformé une idée simple en un triomphe mondial. Le film représente la quintessence d’un genre à son apogée. L’étincelle originelle vient de John Long, grimpeur et écrivain, qui a imaginé un film d’action épique en haute montagne. Ce concept a rapidement séduit Mario Kassar, producteur visionnaire à l’origine de blockbusters comme Terminator 2 et Total Recall. Il a confié le scénario à Michael France, futur auteur de Goldeneye, et le projet a pris une ampleur vertigineuse. Stallone, dont la carrière vacillait après quelques revers, a vu dans le personnage de Gabe Walker, un alpiniste hanté par la culpabilité, une chance de reconquérir les sommets. Il s’est personnellement investi dans l’écriture, infusant au personnage son humour caractéristique et une profondeur émotionnelle inattendue. Le budget colossal de 70 millions de dollars, une somme astronomique pour l’époque, se justifiait par un tournage en extérieur dans les majestueuses Dolomites italiennes. Le film est devenu célèbre pour ses cascades filmées en conditions réelles, sans trucage numérique. Un transfert aérien entre deux avions fut réalisé sans filet, risquant la vie des cascadeurs pour un réalisme absolu. Le danger de ce cinéma physique a été rappelé de manière tragique lorsqu’un cascadeur a perdu la vie pendant la production, soulignant l’engagement extrême des équipes. Stallone, de son côté, a touché un salaire stratosphérique de 15 millions de dollars, preuve de son statut d’icône, malgré ses échecs récents.
Cliffhanger s’inscrit parfaitement dans la tradition des « Die Hard-like », ces films où un héros solitaire doit affronter des terroristes dans un lieu clos en tout cas très codifié. Ici, les montagnes deviennent le théâtre d’une chasse à l’homme implacable, transformant les sommets en une prison à ciel ouvert. Le film flirte également avec le survival et le film noir, avec un protagoniste brisé par la culpabilité et un environnement impitoyable. Rompu aux films d’action à grand spectacle, Renny Harlin utilise les paysages grandioses des Dolomites pour magnifier la narration. Harlin privilégie les plans larges et les prises de vue aériennes, plongeant le spectateur au cœur de ces sommets vertigineux. Harlin excelle également dans la création d’une tension constante, alternant habilement scènes de dialogue intimistes et séquences d’action explosives. Le recours à des décors naturels, plutôt qu’à des fonds verts, confère au film une authenticité rare pour l’époque, une qualité qui a souvent été sacrifiée dans le cinéma d’action moderne. Cette approche donne à chaque plan une texture, un poids que les effets numériques ne peuvent reproduire. La lumière naturelle, les ciels menaçants et les ombres profondes font des montagnes non seulement un décor, mais une entité vivante et hostile.L’esthétique du film est à l’image de son environnement : brute, minérale, impitoyable. Les couleurs dominantes sont le gris de la roche, le blanc de la neige et le bleu glacial du ciel. Les décors naturels des Dolomites sont sublimés par la photographie du talentueux Alex Thomson, connu pour son travail sur Excalibur et Demolition Man. Les montagnes elles-mêmes sont les décors, et c’est cette nature sauvage qui confère au film sa puissance visuelle. Thomson utilise la lumière naturelle pour sculpter les paysages, créant des images à la fois sublimes et menaçantes.
Stallone incarne Gabe Walker avec une intensité physique et émotionnelle poignante, sa lutte contre les éléments et ses propres démons intérieurs résonnant avec le public. Face à lui, John Lithgow, dans le rôle du machiavélique Eric Qualen, livre une performance délicieusement sadique. Son cynisme, son calme glacial et son accent anglais impeccable rappellent le Alan Rickman de Die Hard. Les seconds rôles sont également excellents, avec une mention spéciale pour Janine Turner, parfaite en compagne de Stallone, et pour Michael Rooker, qui incarne le meilleur ami du héros, Hal Tucker, un personnage complexe et rongé par la culpabilité. La dynamique entre Rooker et Stallone est l’ancrage émotionnel du film, leur relation de confiance trahie étant le cœur du récit.
Le montage de Cliffhanger, signé par le virtuose Frank J. Urioste, qui avait déjà travaillé sur RoboCop et Total Recall, est haletant. Le film ne souffre d’aucun temps mort, alternant avec maestria scènes de dialogue et séquences d’action. Le rythme est implacable, et la narration fluide, malgré les nombreux rebondissements. Les scènes d’action, en particulier, sont montées avec un sens de l’urgence qui ne laisse aucun répit au spectateur. Le montage parvient à créer un sentiment de danger constant, avec des plans serrés sur les mains crispées, des plans larges sur les chutes vertigineuses et des séquences rapides sur les explosions. Ce travail de montage est essentiel pour maintenir la tension, car il force le spectateur à ressentir la peur et l’effort des personnages.
Cliffhanger marque l’apogée de la carrière de Renny Harlin. Après ce succès planétaire, il connaîtra des hauts et des bas, mais ne retrouvera jamais une telle reconnaissance. Le film témoigne de son savoir-faire et de sa capacité à orchestrer des spectacles d’action mémorables. Pour Sylvester Stallone, Cliffhanger est une véritable renaissance. Après une série de déceptions commerciales et critiques, il revient en force avec ce rôle, qui lui permet de renouer avec le public. Il apporte son physique imposant, mais aussi une vulnérabilité et une humanité qui touchent le spectateur. Il n’est pas le héros invincible de Rambo ou Rocky, mais un homme brisé, en quête de rédemption, hanté par la mort d’un ami. Cliffhanger reste l’un de ses rôles les plus emblématiques et son dernier grand succès dans le domaine de l’action pure avant les années 2000. Son jeu d’acteur, subtil dans la douleur de son personnage, prouve que Stallone est capable de porter un film sur ses épaules sans se limiter à l’action.
Conclusion : Cliffhanger s’inscrit comme un jalon du cinéma d’action des années 1990, alliant une réalisation audacieuse à une performance marquante de Sylvester Stallone. En redéfinissant les codes du genre et en insistant sur l’authenticité des performances et des décors, Cliffhanger demeure un incontournable, consolidant la stature de Stallone et de Harlin dans l’histoire du cinéma d’action.