
En 2003, alors que le monde du cinéma vibrait encore des échos révolutionnaires de The Matrix (1999), les Wachowski – duo visionnaire derrière Bound (1996) livraient The Matrix Revolutions, conclusion audacieuse d’une trilogie qui a redéfini le blockbuster de science-fiction. Sorti à peine six mois après The Matrix Reloaded, ce troisième opus clôt une saga mêlant philosophie existentielle, action survoltée et effets visuels avant-gardistes. C’est un film que j’aime malgré ses imperfections, un crépuscule des dieux articulé autour de deux scènes massives – le siège de Zion et l’affrontement final entre Neo et Smith – dont l’exécution, sublime graphiquement, reste narrativement contrastée. Revolutions est un pari ambitieux, un achèvement mythique qui, tout en élevant l’ampleur de l’univers, trébuche parfois sur ses propres aspirations. Plongeons dans cette matrice narrative, en évitant les pièges du code binaire.
Le parcours de The Matrix Revolutions commence bien avant 2003, dans les années 90, lorsque les Wachowski, alors scénaristes pour des comics et des films comme Assassins (1995), esquissent une trilogie allégorique, nourrie par leurs questionnements sur l’identité et l’existence. Inspirées par leurs propres expériences transgenres, elles conçoivent un univers où des humains se réveillent dans une réalité simulée – une idée née dans leurs adolescences, bercées par des comics qu’elles dessinaient. Le succès phénoménal du premier Matrix, qui a engrangé plus de 460 millions de dollars, a convaincu Warner Bros. de financer les suites, tournées simultanément avec Reloaded en Australie et aux États-Unis pour un coût total d’environ 300 millions de dollars. Ce rush explique le sentiment de sprint final qui imprègne Revolutions, comme si les Wachowski avaient dû condenser une odyssée en un seul film.
Revolutions s’inscrit dans un creuset d’influences éclectiques, fusionnant science-fiction, anime japonais et philosophie postmoderne. L’esthétique cyberpunk doit beaucoup à Ghost in the Shell (1995) de Mamoru Oshii et Akira (1988) de Katsuhiro Otomo, avec leurs thèmes de corps augmentés et de réalités simulées. Le siège de Zion, avec ses machines tentaculaires envahissant une forteresse souterraine, évoque l’imagerie apocalyptique de James Cameron dans Terminator 2 (1991) ou Aliens (1986), mais il souffre d’une répétitivité qui contraste avec la structure fluide d’un Avatar (2009). L’affrontement final entre Neo et Smith, sous une pluie battante, préfigure les combats de super-héros sombres de Zack Snyder (Watchmen, Man of Steel) et s’inspire des comics de Grant Morrison (The Invisibles en particulier), où la réalité est une construction anarchique. Philosophiquement, le film puise dans le platonisme – la caverne des ombres – et les Upanishads hindous, intégrés dans une bande-son chorale aux accents spirituels. Moins évident, mais crucial : l’influence queer et trans, les Wachowski infusant leurs transitions personnelles dans les thèmes de renaissance et d’identité. Dans un contexte post-9/11, la résolution du film – une paix progressiste entre humains et programmes contre un ennemi commun – tranche avec l’opposition binaire “US versus THEM” du premier opus. Cette nuance est mature, mais je la trouve moins viscérale que la rébellion pure du film original, comme si la rage initiale s’était diluée dans une quête de compromis.
Visuellement, Revolutions est un triomphe, porté par des techniques novatrices. Les Wachowski perfectionnent le “bullet time” en une “free camera” qui tournoie autour des scènes d’action, notamment dans le combat final, où la pluie semble danser avec les coups. Le siège de Zion repose sur un usage massif de CGI pour animer des milliers de sentinelles, tandis que l’affrontement avec Smith utilise la motion capture et des masques pour créer ses clones – 80 masques et 150 mannequins en fibre de verre, rien que ça ! La symétrie entre Smith dans le monde réel et Neo dans la Matrice, bien que sous-exploitée, brille dans des cuts rapides et des superpositions qui soulignent le thème du double. Pourtant, l’exécution narrative vacille : le siège, bien que graphiquement sublime, devient répétitif, et les concepts fascinants teasés dans Reloaded – les cycles de la Matrice, les itérations de Neo – sont expédiés au profit de l’infection par Smith. L’affrontement Smith vs Neo, bien que grandiose, est le troisième du genre en trois films, ce qui en réduit la portée. C’est comme revoir un super-vilain trop souvent : impressionnant, mais familier. C’est comme si le film, pressé de conclure, avait oublié de respirer. Un moment d’humour noir sauve la mise : Neo, aveugle, guidé par la foi, incarne une métaphore un peu lourde mais visuellement saisissante, comme un clin d’œil aux spectateurs invités à croire en l’impossible.
Dans la filmographie des Wachowski , Revolutions marque l’apogée d’une phase triomphale, clôturant une trilogie qui les a propulsées au rang de visionnaires avant des projets plus expérimentaux et moins commerciaux. Pour Keanu Reeves, Neo reste le rôle iconique, un héros d’action philosophique dont la vulnérabilité messianique ancre le film. Laurence Fishburne bien que relégué, apporte une gravitas shakespearienne, tandis que Carrie-Anne Moss insuffle une profondeur émotionnelle cruciale, sa mort servant de pivot narratif déchirant. Hugo Weaving vole la vedette avec son antagoniste viral. Mais les nouveaux personnages, comme Niobe incarnée par Jada Pinkett Smithdéçoivent par leur superficialité. Le casting est un orchestre virtuose jouant une partition inégale, mais il contribue grandement à l’authenticité des personnages, même quand le scénario patine.
L’esthétique de Revolutions est un festin visuel, avec une palette qui oppose les verts acides de la Matrice aux tons rouillés de Zion, soulignant le dualisme réel/simulé. Les décors, conçus par Owen Paterson transforment Zion en une caverne industrielle, un bunker post-apocalyptique où grouillent des machines tentaculaires. Les costumes de Kym Barrett (Romeo + Juliet, Aquaman) sont iconiques : trench-coats en PVC luisants pour les rebelles, symboles d’une rébellion chic, et costumes impeccables pour Smith, parodie du corporatisme. L’univers élargi de Reloaded, l’un des blockbusters les plus aboutis graphiquement, semble ici compressé, et Zion, malgré son ambition, manque de profondeur. Le montage, orchestré par Zach Staenberg, alterne frénésie et contemplation. Le siège de Zion, avec ses cuts rapides, crée une tension oppressante, mais sa répétitivité fatigue. La bande-son, composée par Don Davis, est un pilier de l’expérience. Les chorales sanskrites de “Neodämmerung” amplifient le climax mythique, fusionnant orchestre et électro pour une immersion totale. Mais elle peut sembler surchargée, masquant parfois les faiblesses narratives – un peu comme un DJ qui met le volume à fond pour couvrir une piste bancale.
Conclusion : The Matrix Revolutions est un crépuscule sublime mais imparfait, un témoignage de l’audace des Wachowski. Il élève l’univers de la trilogie avec une ambition démesurée, tout en trébuchant sur ses redites et son rythme précipité. J’aime ce diptyque Reloaded-Revolutions, malgré ses failles, pour son courage à repousser les limites du blockbuster.