
Sorti le 18 décembre 1969, On Her Majesty’s Secret Service (OHMSS) est le sixième opus de la série officielle produite par EON Productions, marquant un pivot décisif dans l’histoire de James Bond. La première franchise de l’histoire du cinéma est donc confrontée la première au défi de remplacer sa vedette iconique. Cette situation inédite soulève des questions fondamentales : comment intégrer ce changement sismique, le justifier dans l’histoire, et surtout qui choisir : tête connue ou débutant ? Réalisé par Peter R. Hunt et adapté du roman éponyme de Ian Fleming publié en 1963, il succède à You Only Live Twice (1967), un film critiqué pour ses excès spectaculaires et ses gadgets futuristes, et précède Diamonds Are Forever (1971), qui ramènera Sean Connery pour un retour triomphal mais bref. Les producteurs Albert R. Broccoli et Harry Saltzman, confrontés à une crise de légitimité, optent pour un renouvellement audacieux, abandonnant les gadgets high-tech et la science-fiction pour une adaptation fidèle et littérale du roman, y compris sa conclusion dramatique et tragique.
Ce contexte de bascule est amplifié par l’époque : fin des années 1960, une période de mutations culturelles où le cinéma d’espionnage britannique, influencé par la Nouvelle Vague et les thrillers réalistes comme The Spy Who Came in from the Cold (1965) ou The Ipcress File (1965), cherche à s’éloigner du glamour hollywoodien. OHMSS rompt avec les codes établis par les cinq premiers films, dominés par l’assurance charismatique de Connery et un ton léger, pour proposer un Bond plus vulnérable, introspectif et humain. Les choix narratifs – une romance centrale, des actions ancrées dans le réel, une menace biologique plausible – reflètent une volonté de redéfinir la franchise pour un public post-Connery, tout en répondant aux excès de You Only Live Twice, et sa base secrète dans un volcan. Pourtant, à sa sortie, le film déçoit commercialement et critique, rapportant environ 82 millions de dollars pour un budget de 7 millions, loin des sommets de Thunderball (1965). L’absence d’explication formelle au changement d’acteur – hormis une réplique méta dans le pré-générique (« Cela n’est jamais arrivé à l’autre ») et un générique rappelant les opus précédents via des images d’archives – alimente le scepticisme. Lazenby, fade pour beaucoup, incarne un Bond imparfait, presque naïf, qui contraste avec l’icône virile de Connery. Malgré cela, OHMSS s’impose aujourd’hui comme un film-clé, souvent cité parmi les meilleurs de la série et va inspirer Casino Royale (2006) ou Skyfall (2012) qui copient ses audaces – réalisme, romance tragique, action physique – prouvant que OHMSS, bijou noir et romantique, ouvre l’ère d’un Bond humain face à une époque en mutation.
Le développement de OHMSS naît d’une double nécessité : continuité de la franchise et refondation post-Connery. Après You Only Live Twice, perçu comme un summum d’exubérance – volcan secret, ninjas, gadgets spatiaux –, Broccoli et Saltzman décident de revenir aux sources littéraires. Le roman de Fleming (1963), plus introspectif que Dr. No ou Goldfinger, offre un Bond vulnérable : il tombe amoureux de Tracy di Vicenzo, l’épouse, et affronte un Blofeld menaçant via une arme biologique. Cette fidélité est audacieuse : aucune altération de la fin tragique, où Tracy est assassinée par Blofeld, rompant avec les happy ends des films précédents. Richard Maibaum, scénariste fidèle, structure l’intrigue autour d’une romance et d’un thriller réaliste, abandonnant la SF pour des décors naturels suisses et une menace crédible.
Ce retour aux bases vise à redéfinir Bond pour un public lassé des gadgets. Les producteurs, conscients du risque, intègrent des clins d’œil méta : le pré-générique montre Bond sauvant Tracy sur une plage portugaise, avec la réplique iconique brisant le quatrième mur. Le générique, conçu par Maurice Binder, compile des images des cinq films Connery, imposant la continuité malgré le changement d’apparence. Un temps envisagée, une chirurgie esthétique pour justifier la métamorphose est abandonnée, renforçant l’idée d’un Bond éternel au-delà de l’acteur. Le choix de Peter R. Hunt comme réalisateur incarne cette refondation interne. Monteur historique des cinq premiers Bond et directeur de seconde équipe, Hunt décroche ici son unique long-métrage Bond. Son expertise technique – rythme précis, montage nerveux inspiré de la publicité télévisée – promet une reconstruction de la mythologie. Hunt décrit son approche comme une « façon de monter en utilisant des jump cuts et une caméra ambulante, distinguant le film des montages linéaires antérieurs. Sa promotion reflète la confiance en un « maison » : il connaît les rouages, des cascades aux transitions, et pousse l’innovation sans trahir l’essence.
Le casting de Lazenby est le pari le plus risqué. Mannequin chez Big Fry’s, sans expérience, il est choisi après un screen test convaincant en costume Bond. Broccoli le voit comme un Bond physique, athlétique, mais son inexpérience impacte la production : retards en Suisse dus à une avalanche naturelle ruinant des charges explosives posées par Hunt. Ce choix involontairement artistique fait de Lazenby un Bond imparfait, légitimant la vulnérabilité narrative. George Lazenby incarne un James Bond radicalement différent : vulnérable, moins sûr de lui, doté d’une virilité redéfinie. Son jeu peut sembler naïf, mais il gagne en sincérité ce qu’il perd en sophistication. Paradoxalement, cette inexpérience même devient un atout, servant la fragilité du personnage. Initialement critiquée, sa performance est aujourd’hui réévaluée mais elle reste néanmoins à mes yeux le point faible du film. Face à lui, Diana Rigg en Tracy établit un nouveau standard pour les héroïnes bondiennes. Venant tout droit de la série culte Chapeau melon et bottes de cuir, elle incarne une femme complexe, forte et indépendante, bien loin des simples faire-valoir habituelles. Son personnage possède une épaisseur psychologique rare, avec un passé riche qui en fait l’égale de Bond. L’alchimie palpable entre Rigg et Lazenby devient le pilier émotionnel du récit. Telly Savalas offre dans On Her Majesty’s Secret Service une interprétation singulièrement terre à terre de Blofeld, rompant avec les incarnations plus théâtrales de Donald Pleasence ou plus tard de Charles Gray. Là où ces derniers accentuaient la froideur diabolique et la démesure du personnage, Savalas lui confère un charisme physique, presque pragmatique : un Blofeld homme d’action, sportif, qui affronte Bond sur un plan d’égalité plutôt que depuis un trône de domination. Sa présence autoritaire et son phrasé posé installent une menace réaliste, moins caricaturale, qui correspond parfaitement au ton plus sobre et humain voulu par Peter Hunt. Par cette incarnation plus directe et psychologiquement crédible, Savalas ancre le méchant dans le réel et participe à la modernisation du mythe Bond .Ce casting audacieux ancre solidement les enjeux psychologiques du film : l’amour, le mariage et la perte y gagnent une crédibilité inédite. Ensemble, ils explorent des dimensions émotionnelles que la saga n’avait encore jamais osé aborder, faisant de ce Bond une exception mémorable.
Au Service secret de Sa Majesté puise profondément dans l’héritage littéraire de Fleming pour adopter une tonalité plus grave et mélancolique. Loin du super-espion invulnérable, Bond y apparaît hanté par son passé et engagé dans une romance aux accents tragiques, la dimension émotionnelle prenant clairement le pas sur l’action. Ce parti-pris se traduit par un réalisme psychologique inhabituel, qui contraste avec la surabondance de gadgets des opus précédents. Sur le plan esthétique, le film s’ancre résolument dans le cinéma des années 60, empruntant à la Nouvelle Vague ses caméras mobiles et lui préférant le naturalisme des décors alpins au spectaculaire hollywoodien. Inspiré par des thrillers britanniques contemporains comme Ipcress files, il propose une vision plus « terrienne » de l’espionnage. En réaction directe à l’exubérance de On ne vit que deux fois, le réalisateur Peter Hunt recentre le récit sur l’humain. Il pousse à l’extrême son style de montage fait de cuts rapides, créant une compression du mouvement et une immersion sensorielle inédites. Cette fusion d’influences – des romans graves de Fleming aux thrillers de l’époque, en passant par une ambition visuelle marquée (neige, vitesse) – fait d’Au Service secret de Sa Majesté un contre-modèle spectaculaire, annonciateur des Bond plus réalistes à venir.
Peter Hunt signe avec Au Service secret de Sa Majesté une réalisation si aboutie qu’il est impossible de deviner qu’il s’agit de son premier film. Fort de son expérience de monteur et de son héritage publicitaire, il développe un langage cinématographique audacieux où jump-cuts et caméras embarquées compressent l’action en de véritables « flashs de momentum ». Cette approche rythmique novatrice alterne entre la contemplation d’une romance pudique et des séquences d’action fulgurantes, créant une tension permanente. Le film renouvelle profondément l’esthétique bondienne : Bond y apparaît en silhouettes fragmentées, vulnérable, utilisant la profondeur de champ et les grands angles pour accentuer son humanité. Les scènes de ski et de bobsleigh, d’une physicalité accentuée, redéfinissent la cinétique du genre, tandis que le décor alpin symbolise l’isolement et les limites humaines. Hunt multiplie les plans larges, joue des réflexions et des motifs récurrents pour densifier la texture visuelle. Si le film présente certaines limites techniques – rétro-projections datées et structure parfois déséquilibrée – sa cohérence sensorielle et son ancrage dans le réel en font une œuvre charnière. Cette unique réalisation bondienne de Hunt, où montage et mise en scène ne font qu’un, annonce l’avènement d’un « Bond auteur » et influence durablement la saga, créant un équilibre parfait entre puissance visuelle et profondeur psychologique.
John Barry redéfinit radicalement l’identité musicale de Bond dans Au Service secret de Sa Majesté, optant pour une approche plus moderne, synthétique et introspective. Il introduit pour la première fois des instruments électriques et des synthétiseurs, s’éloignant des partitions grandioses des films précédents. Son thème principal, d’une sobriété puissante, culmine avec « We Have All the Time in the World » interprété par Louis Armstrong – chanson d’amour devenue miroir d’un destin tragique et élément clé de la mythologie bondienne. L’impact sonore de Barry repose sur une cohérence parfaite, fusionnant musique, montage et image dans un liant émotionnel qui modernise la saga. Comme il le déclara lui-même, il cherchait à créer un score « plus Bondien que Bondien » pour faire oublier Sean Connery, produisant ce que beaucoup considèrent comme le meilleur score de la série – un pont entre le classique et le moderne. Le film, initialement sous-estimé, est devenu un pilier du canon bondien – OHMSS est le Bond favori de Christopher Nolan qui lui rendra un hommage direct dans Inception. Son originalité réside dans l’équilibre entre émotion, gravité et mélancolie, où la technique de Hunt se met au service de l’émotion. Son héritage influence directement les interprétations de Timothy Dalton et Daniel Craig, particulièrement dans leur traitement de la montagne comme décor existentiel et de la gravité dramatique. La réhabilitation du film en fait le symbole d’un Bond humain, reflet des mutations de son époque.
Conclusion : Au Service secret de Sa Majesté ouvre la voie au Bond du XXIe siècle, de Casino Royale à Skyfall. Il incarne le paradoxe d’une série devenue auteur, démontrant la volonté de faire « autrement » tout en restant fondamentalement fidèle à l’esprit Bond.
Superbe analyse ! Tu as parfaitement saisi l’essence de ce « film-charnière ».
Ce que je retiens surtout de ta critique :
C’est en effet le « bijou noir » de la saga, celui qui a permis à Daniel Craig d’exister 40 ans plus tard. Note amplement méritée !